30/01/2014

Yémen, la révolution oubliée

Par Philippe Bannier, Institut MEDEA

Situé géographiquement et politiquement à la périphérie du monde arabe, le Yémen est rarement au centre de l’actualité, mis à part pour évoquer les attentats terroristes de la puissante branche locale d’al-Qaïda, l’AQPA (al-Qaïda dans la Péninsule arabique), ou alors les conflits entre les différentes tribus qui peuplent le pays.

Pourtant, dans le sillage des révoltes arabes, le vent de liberté a également soufflé sur le Yémen dès janvier 2011, provoquant la démission d’Ali Abdallah Saleh en février 2012 au profit de son vice-président Abd Rab Mansour Hadi. Le pays fut sauvé de justesse de la guerre civile par la médiation du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), qui a été déterminante dans l’élaboration d’une feuille de route pour une transition politique démocratique.

Cette feuille de route prévoyait sur deux ans un président qui fasse consensus entre les forces politiques en présence, un gouvernement d’union nationale, une Conférence de Dialogue national réunissant l’ensemble des forces du pays, et la rédaction d’une Constitution. Celle-ci devra être, enfin, soumise par voie référendaire.

L'actuel président du Yémen, Abd Rabbu Mansour Hadi. Il a succédé à Ali Abdallah Saleh en février 2012, après 33 ans de règne (Photo : Reuters/Khaled Abdullah Ali al-Mahdi).

© Reuters/Khaled Abdullah Ali al-Mahdi. L’actuel président du Yémen, Abd Rabbu Mansour Hadi. Il a succédé à Ali Abdallah Saleh en février 2012, après 33 ans de règne.

Entre mars 2013 et janvier 2014, l’ensemble des acteurs de la société yéménite se sont réunis, afin de mettre en place une feuille de route et orienter le Yémen vers un Etat de droit[1]. Malgré quelques absences notables, dont la prix Nobel de la paix Tawakkol Karman, toutes les forces étaient représentées parmi les 565 délégués : membres de l’ancien régime, islamistes, socialistes, partisans de l’indépendance du sud, ou encore dignitaires tribaux.

Les travaux de la conférence se sont terminés le 25 janvier 2014. On peut retenir trois conclusions du document final : l’adoption d’une nouvelle Constitution dans un délai d’un an, qui devra être soumise par référendum ; le choix du fédéralisme comme structure politique du pays ; et le prolongement du mandat du président Mansour Hadi pour mener à bien la transition.

Comme l’écrit Nabil Subay : «le peuple yéménite ne constitue pas vraiment un peuple tant son histoire est morcelée et les solidarités nationales absentes»[2]. Dans un pays dont l’unité politique entre le nord et le sud ne remonte qu’à 1990, les allégeances politiques et les identités sont en effet multiples. Il en résulte un pays très divisé, en proie à une instabilité chronique.

L’un des mots d’ordre de la révolution yéménite était de dépasser les clivages tribaux, religieux, sociaux et politiques pour construire un Etat de droit. Dans l’abondante tradition poétique du Yémen, cette revendication, propre au pays, s’est traduite à travers des vers déclamés sur la place du Changement : «ô Ali ! Va-t’en, le peuple ne te veut pas, et le peuple, ô Ali !, est mon seigneur et le tien».

La Conférence de Dialogue national, même si elle a permis un accord de principe sur la structure fédérale du pays, n’a pas réglé les modalités de ce fédéralisme. Le nombre de régions au sein de l’Etat fédéral n’a pas été décidé, car les désaccords sont profonds entre ceux qui souhaitent un morcellement du pays en plusieurs régions[3], afin de briser les revendications indépendantistes du sud, et ceux qui veulent que les régions se confondent avec les frontières d’avant-1990.

La réunification en 1990 a été vécue par le sud comme une véritable annexion, puisque les plus hauts postes étaient accaparés par des dignitaires du nord. Le pays fait également face à une rébellion au nord, dans la province de Saada, à la frontière avec l’Arabie Saoudite, qui s’est transformée en conflit armé depuis 2004. Ces rebelles, issus du zaïdisme, une branche du chiisme, réclament l’autonomie de leur province.

Des Yéménites du sud manifestent en faveur de l'indépendance, 23 ans après l'unification du Yémen (Photo : Peter Salisbury/Al Jazeera).

© Peter Salisbury/Al Jazeera. Des Yéménites du sud manifestent en faveur de l’indépendance, 23 ans après l’unification du Yémen.

De nombreux enjeux attendent les futurs dirigeants du Yémen : le pays possède un très faible Indice de développement humain (IDH), qui est calculé sur l’espérance de vie à la naissance, le niveau d’éducation et le niveau de vie, puisqu’il est classé 160ème sur 186. De plus, la moitié de la population yéménite vit sous le seuil de pauvreté[4]. Cette situation de détresse s’est encore aggravée avec la période révolutionnaire.

La question de l’accès à l’eau est sans doute l’un des enjeux majeurs que les futures autorités auront à traiter. En effet, le Yémen fait partie des dix pays au monde les plus pauvres en eau. Selon les données de la Banque mondiale, un pays est pauvre en eau du moment qu’il dispose d’une quantité inférieure à 1 000 m³ par tête. Le Yémen, lui, dispose de 200 m³ par tête. Et la situation n’est pas prête de s’arranger, puisque d’après les estimations du ministère yéménite de l’Eau, les ressources aquifères de Sanaa seront épuisées en 2020[5].

Cependant, la communauté internationale est avant tout préoccupée par le défi sécuritaire. A la faveur du soulèvement de 2011, l’AQPA a commencé à occuper des pans entiers du territoire, notamment dans la province d’Abyan. Cette logique a été facilitée par le retrait systématique des troupes du régime, dont le but était de faire monter l’influence et agiter la menace d’al-Qaïda pour mettre sous pression à la fois les manifestants et la communauté internationale, en particulier les Etats-Unis.

La consolidation de l’Etat yéménite et son ancrage dans la société, ainsi que dans les mentalités, sont le début d’un long processus du Yémen vers un Etat de droit, une économie viable et une situation sécuritaire favorable. La concrétisation des objectifs fixés par la Conférence de Dialogue national, ainsi que le soutien des forces politiques à la transition démocratique, seront le meilleur remède à la présence de l’AQPA.



[1] On retrouvera les principaux participants ici : http://www.thenational.ae/news/world/middle-east/yemen-national-dialogue-conference-participants

[2] Subay Nabil, «Un peuple en quête de convergence : la révolution yéménite face à un pays fragmenté». In : Bonnefoy Laurent, Mermier Franck et Poirier Marine (dir.), Yémen. Le tournant révolutionnaire, Editions Karthala et CEFAS, Paris, 2012, pp.149-161.

[3] Il a été proposé de diviser le nord en quatre régions et le sud en deux régions.

[4] http://www.al-monitor.com/pulse/security/2014/01/yemen-poverty-conflict-food-insecurity.html

[5] http://revueaverroestest.files.wordpress.com/2011/04/art-morsi-revue-averroc3a8s-n2-repc3a8res-janv2010.pdf