07/02/2014

Trois ans après la chute de Ben Ali, la Tunisie montre à nouveau l’exemple

Par Geoffroy d’Aspremont.

Avec un retard de plus d’un an sur le calendrier initial prévu, l’assemblée constituante de Tunisie a finalement adopté une nouvelle constitution à une écrasante majorité. Trois ans après la chute du président Ben Ali, la Tunisie vient de franchir une étape supplémentaire vers la mise en place d’un Etat de droit, démocratique. Si nous pouvons légitimement saluer cette avancée qui doit nous servir d’exemple, le chemin vers une Tunisie démocratique et pleine de promesses pour tous ses citoyens et citoyennes est encore long et semé d’embuches.

Le processus de rédaction de ce texte n’a pas été sans peine et a été émaillé de très nombreux incidents. La méthode de partir d’une feuille blanche plutôt que de propositions émises par des juristes a fortement retarder le procédé. De plus, les députés constituants ont souvent été critiqués pour leur absence ou leur salaire, alors que  le gouvernement s’enlisait dans des débats idéologiques sans s’attaquer aux problèmes économiques. C’est finalement la création d’une commission de consensus qui a permis de trouver les compromis nécessaires partout où il y avait blocage.

Pendant ces trois années, la situation politique et sociale ne s’est pas améliorée, et s’est même dégradée. La Tunisie a été en effet le théâtre d’assassinats politiques (Chokri Belaïd, Mohamed Brahmi), de violences, notamment de la part d’islamistes radicaux – dont certains armés depuis la Libye –  qui ont fait craindre un embrasement. Egalement, la situation économique, due principalement à la crise économique que traverse l’Europe, la chute du nombre de touristes, et la négligence des gouvernements successifs n’ont pas permis de répondre aux aspirations premières de la révolution et ont fait le lit des radicaux. Malgré cela, les constituants ont pu achever leurs travaux.

Cette constitution apporte des avancées considérables par rapport à la constitution précédente datant de 1959, particulièrement en termes de protections des droits et des libertés des citoyens. Le principe de liberté a été clairement énoncé à l’article 30 : « Les libertés d’opinion, de pensée, d’expression, d’information et de publication sont garanties. » L’article 32 fait, quant à lui, référence aux libertés académiques et de liberté de la recherche, et les sanctuarise. La liberté de création est consacrée (article 41), ce qui est une avancée notable quand on se rappelle des polémiques et des violences provoquées par l’exposition du Printemps des arts, au palais Abdellia, en juin 2012, lors desquelles les salafistes avaient à l’époque voulu assimiler la liberté revendiquée par les artistes à un droit au blasphème. L’article 6 érige l’État en « garant de la religion » et en « protecteur du sacré » tout en garantissant la liberté de conscience, sans qu’apparaisse la notion « d’atteinte au sacré », que certains conservateurs souhaitaient voir figurer. Le droit de grève est reconnu par l’article 35, qui ne figurait pas dans le texte de 1959, et l’article 36 consacre les libertés de rassemblement et de manifestation pacifique.

Grâce à cette nouvelle constitution rédigée et adoptée de manière consensuelle et démocratique, le peuple tunisien dispose d’un cadre pour mettre en place un Etat de droit qui garantira à tous les Tunisiens leurs libertés et droits individuels et collectifs, ainsi qu’un avenir prometteur pour eux et leurs enfants.

Les prochains gouvernements devront donc agir comme ont agi les constituants, c’est-à-dire en dépassant les intérêts partisans pour défendre l’intérêt de tous les Tunisiens. Ils devront s’atteler en priorité aux problèmes économiques, particulièrement dans les zones les plus reculées et laissées pour compte depuis tant d’années, et qui peuvent alimenter la contestation, les troubles et le radicalisme. Egalement la professionnalisation des services d’ordre et de l’administration doit permettre de réduire la corruption, l’impunité ou l’arbitraire qui peuvent exister au sein de ces services. L’Etat devra garantir l’indépendance de la justice, qui devra être plus responsable afin d’accroître sa légitimité et rendre aux citoyens tunisiens la confiance en ses institutions et en l’Etat de droit.  La tâche reste donc énorme.

Après cette première étape, nous pouvons surtout féliciter les Tunisiens de tous bords pour leur capacité à surmonter leurs divergences, à faire preuve d’un grand pragmatisme politique pour atteindre un consensus. Chaque camp a admis l’existence de l’autre camp dans l’espace publique tunisien et s’est montré capable de faire des compromis dans l’intérêt général. La Tunisie, une fois de plus, montre l’exemple, et cette fois-ci, non seulement aux autres nations arabes en transition, mais aussi à toutes les autres, dites « démocratiques » mais dont la culture du consensus tend à se perdre au profit de la défense des intérêts particuliers ou corporatistes.