11/02/2014

AQPA et les nouvelles stratégies djihadistes au Yémen

Par Giacomo Morabito, diplômé de l’Université de Messina.

Dans la nuit du 2 au 3 février dernier, des attentats ont visé les environs du ministère de la Défense et du quartier diplomatique à Sanaa, au Yémen. Le pays est dans une phase décisive depuis la conclusion très positive de la Conférence de dialogue national. Déjà le 5 décembre, le ministère yéménite de la Défense était pris d’assaut : un kamikaze, conduisant une voiture bourrée d’explosifs, s’est fait exploser à l’entrée principale du ministère, puis un groupe d’hommes armés y a pénétré, en visant l’hôpital adjacent au palais ministériel. Bien qu’ils fussent armés de fusils d’assaut et grenades, le bilan est lourd : selon la déclaration officielle du ministère de la Défense, l’attaque a causé plus de 20 morts et 40 blessés et la plupart des agresseurs ont été tués. Leur but était apparemment de prendre contrôle du bâtiment ministériel, du fait de la présence d’experts américains et d’une salle de contrôle des raids réalisés par les drones. L’attaque a été revendiquée par des membres de l’organisation Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA).

chef AQPA

© AP. Nasir al-Wuhayshi est l’actuel leader d’AQPA. L’organisation a bâti son succès sur les frappes de drones américains.

Les origines des groupes djihadistes dans la péninsule arabique remontent à vingt ans. L’Armée islamique d’Aden-Abyan avait soutenu initialement les objectifs d’Al-Qaïda au Yémen, et avait profité de l’inanité des institutions de l’Etat. D’autre part, après l’invasion américaine de l’Irak en 2003, le gouvernement yéménite a commencé à coopérer avec les États-Unis dans la lutte contre le terrorisme. Cela a permis une relative stabilisation du Yémen jusqu’en février 2006, lorsque Nasir al-Wuhayshi et d’autres terroristes se sont échappés de la prison de haute sécurité de Sanaa. Al-Wuhayshi put dès lors réactiver les cellules terroristes d’Al-Qaïda au Yémen et les a regroupées au sein de l’organisation Al-Qaïda dans la péninsule sud-arabique. Au même moment, les cellules d’Al-Qaïda en Arabie Saoudite peinaient à être réactivées. Il réussit à convaincre les dirigeants de ces cellules saoudiennes de réaliser une fusion avec celles yéménites en janvier 2009, débouchant sur la formation d’AQPA.

Soutenus par les Etats-Unis, les gouvernements saoudien et yéménite ont considérablement accru leur engagement dans l’élimination du réseau d’AQPA, et ont amélioré leurs capacités en matière de lutte contre le terrorisme. Le Yémen doit faire face à une situation plus critique : en effet, AQPA y a profité du vide du pouvoir créé dans les premiers mois après la chute de Saleh pour lancer une offensive majeure contre les autorités centrales, en conquérant une grande partie du territoire méridional du pays. Ensuite, grâce à la réorganisation de l’armée et aux opérations des drones américains, le gouvernement yéménite a réussi à repousser efficacement AQPA dans les régions désertiques du pays, où ses combattants ont été accueillis par des tribus locales. L’identité tribale est l’un des points essentiels qui caractérisent le tissu social du Yémen : surtout dans les zones les plus éloignées du pays, les tribus ont souvent maintenu une attitude de rejet face aux autorités centrales. Cela a permis à AQPA de développer sa propagande, en utilisant le vide du pouvoir institutionnel et l’alliance avec certaines chefs de tribus. L’organisation terroriste a habilement relié ses proclamations aux préoccupations des tribus et à l’inefficacité des institutions de l’Etat, et elle se présente comme un système de pouvoir alternatif. Pourtant, AQPA cherche à profiter de l’insatisfaction envers le gouvernement de Sanaa pour augmenter ses activités de recrutement et pour s’assurer un refuge dans les zones caractérisées par la présence de nombreuses tribus.

Après la fuite désordonnée du gouvernorat d’Abyan, les militants d’AQPA se sont récemment concentrés dans les zones de Marib et d’Hadramaout. Cette dernière est habitée par des tribus zaïdites qui appliquent une stricte forme du chiisme islamique, et elle est l’une des régions les plus pauvres et les plus inhabitables de la péninsule arabique, mais elle est aussi la plus grande région du pays, couvrant environ un tiers du territoire national. Dans ces conditions, AQPA n’a pas eu de problèmes pour s’intégrer, en obtenant la protection et le refuge de ses militants par des tribus locales. Pendant ce temps, dans le gouvernorat de Marib, il y eut un nombre croissant de partisans et militants d’AQPA, provoquant des attaques répétées de drones américains sur certaines régions. Récemment, des affrontements ont eu lieu avec les tribus locales dans le nord du pays, où s’est déroulée une bataille sanglante entre les milices chiites zaïdites (houthis) et les sunnites salafistes. Les houthis accusent les salafistes d’avoir transformé le centre religieux de Dammaj en une « caserne » de milliers de combattants étrangers prêts à les attaquer. Au Yémen, les communautés sunnites et chiites se sont respectées depuis des siècles, mais dans le même temps les salafistes représentent une grave menace pour la communauté chiite de la ville de Dammaj. AQPA est bien introduite dans cette lutte : elle a exprimé ouvertement son soutien aux salafistes et a annoncé qu’elle se vengerait sur la communauté chiite yéménite.

houthis

© AFP. Les combattants houthis sont en rébellion depuis 2004 contre le pouvoir central. Ils affrontent aujourd’hui, dans des combats sanglants, les salafistes sunnites de Dammaj.

Bien que les tribus yéménites n’aient pas de liens avec l’idéologie d’Al-Qaïda, l’influence de l’organisation se développe rapidement grâce aux services de base fournis aux communautés locales. En outre, en invoquant l’oppression mondiale contre les musulmans, AQPA cherche à établir de bonnes relations avec les tribus en soulignant comment les Etats-Unis et le gouvernement yéménite constituent une menace pour les valeurs traditionnelles, tribales et islamiques. De ce point de vue, bien qu’ils aient contribué à abattre nombre de cellules terroristes, les attaques faites par les drones américains se sont révélés être une « épée à double tranchant » : AQPA s’est servie des civils tués involontairement par les drones pour alimenter sa propagande anti-américaine. Les opérations sont réalisées grâce à une base secrète de la CIA en Arabie Saoudite, dont l’existence n’a été confirmée que récemment par le gouvernement des États-Unis : en effet, la possible diffusion de ces informations aurait affecté les opérations contre AQPA et compromis la coopération avec l’Arabie Saoudite en matière de lutte contre le terrorisme.

Les activités efficaces en matière de propagande sont dues en grande partie à l’imam Anwar al-Awlaki, un Américain naturalisé yéménite, qui a été tué le 30 septembre 2011 à la suite d’une attaque d’un drone américain. L’activité d’al-Awlaki a été fondamentale pour le recrutement, la radicalisation et la formation de nombreux fondamentalistes islamiques dans la région. L’actuel chef d’AQPA est al-Wuhayshi, très influent au sein du vaste et complexe réseau d’Al-Qaïda. Récemment, Ayman al-Zawahiri a nommé al-Wuhayshi comme le « directeur général » d’Al-Qaïda, en confirmant l’importance de la branche yéménite dans l’organisation. Cette décision témoigne de l’importance grandissante des groupes affiliés d’al-Qaïda, qui dispose d’une structure de plus en plus décentralisée depuis la mort d’Oussama ben Laden. Depuis un certain temps, le gouvernement américain considère AQPA comme le plus dangereux des groupes affiliés à Al-Qaïda : selon des sources des services de renseignements américains, AQPA a augmenté son importance de façon à étendre sa portée au-delà de la péninsule arabique et le Golfe d’Aden, en atteignant la Somalie, où elle a tissé des liens étroits avec al-Shabaab. En Egypte, AQPA a participé à la formation et au financement d’une cellule terroriste connu sous le nom de Jamal Network et dirigé par Mohammed Jamal Abu Ahmed. Plusieurs de ses membres ont été impliqués dans l’attaque du consulat américain à Benghazi en septembre 2012, pendant lequel l’ambassadeur américain Chris Stevens a perdu la vie.

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© US Air Force/Brian Ferguson. Les drones américains ont éliminé de nombreux cadres d’AQPA, mais sont impopulaires du fait des nombreuses victimes collatérales.

Cette forte et progressive croissance d’AQPA a certainement été facilitée par la fin du régime d’Ali Abdallah Saleh au Yémen et par l’ampleur des divisions qui minent le pays. Le vide du pouvoir a permis à AQPA de « s’installer » rapidement dans les régions méridionales où, dans certains cas, ses services ont « remplacé » l’Etat. Grâce à sa structure décentralisée et la protection offerte par certaines tribus dans la région, AQPA a réussi à survivre, malgré la perte de certains de ses principaux hommes, du fait de la grande offensive de l’armée yéménite et des attaques des drones américains.

Compte tenu de la situation, il faut que les autorités yéménites s’engagent pour terminer le processus de transition avec la participation de toutes les forces politiques en jeu. Pendant les derniers mois, l’influence de la famille Saleh dans les institutions militaires a été considérablement affaiblie, et le principal obstacle pour compléter cette transition est la réticence des mouvements radicaux indépendantistes du sud à accepter l’autorité centrale. Les négociations de la Conférence de dialogue national ont été lancées en 2013 et elles ont vu la participation de presque tous les partis politiques et civils du pays. Elles se sont terminées le 25 janvier, en fixant le délai d’une année pour l’approbation par référendum d’une nouvelle constitution et le déroulement d’élections générales et présidentielles. La rédaction de cette constitution est une étape décisive dans le processus de transition politique. Pourtant il y a encore un climat de scepticisme compte tenu des obstacles auquel le processus démocratique doit encore faire face, tels que l’assassinat d’Ahmed Sharafeddine, membre du comité de consensus de la Conférence de dialogue national, le 21 janvier à Sanaa. D’autres tentatives, visant à compromettre le processus de transition et à accroître les tensions dans le pays, sont, hélas, sans doute encore à prévoir.