05/02/2014

Dès qu’il s’agit de droits des femmes…

Par Fatiha Daoudi , juriste et doctorante à l’Institut d’Etudes politiques de Grenoble. Chercheuse associée au Centre Jacques Berque de Rabat. Vice-présidente de la Commission nationale pour le dialogue avec la société civile.

Il est impressionnant de noter qu’à chaque fois qu’il s’agit d’une probable évolution des droits des femmes en terre d’islam, les préceptes religieux ou du moins ce que l’on croit être tels, sont brandis pour l’entraver.

Pour parler du Maroc, il est à savoir que la majeure partie de son cadre juridique est positive. Autrement dit, c’est une instance politique qui l’a établi et par conséquent les préceptes religieux n’y ont pas leur place. J’en veux pour preuve la loi bancaire qui fait fi du précepte musulman interdisant l’intérêt. De même, rien n’interdit la culture du raisin à vin, ou encore la vente et l’achat du vin.  Et la liste n’est pas exhaustive… Ces législations ne font pas du Maroc un pays impie. Elles se justifient par son intérêt. Le Maroc, pour tenir un quelconque rang dans ce monde globalisé, n’a d’autre choix que de faire siennes les règles  internationales et de s’arrimer au 21ème siècle.

vin Maroc

© AFP. Un producteur de vin de Meknès. Le droit marocain n’interdit pas la vente et l’achat de vin.

Cependant, cet arrimage est ardu quand il s’agit de la vie privée de ses citoyens, et plus particulièrement celle de ses citoyennes. L’évolution des droits de ces dernières et leur mise en adéquation avec les valeurs universelles mettant en avant la dignité humaine et l’égalité, se trouvent confrontées au concept de la spécificité religieuse.

C’est ainsi qu’à l’égalité dans l’héritage, sont opposées la sacralité et l’intemporalité des règles successorales. Lesquelles sont justifiées par la hiérarchie qui existe, par la volonté divine, entre les  êtres humains, et entre les hommes et les femmes. La notion de qiwama, qui veut que naturellement l’homme subvienne aux besoins de la femme, s’en trouve légitimée et à travers elle l’inégalité successorale.

Il est vrai que longtemps ce fut le cas mais la réalité actuelle de la société marocaine est toute autre. Chacun sait que les femmes participent aux frais de leurs ménages quand elles sont salariées. Cette réelle contribution est renforcée par le nombre croissant de femmes chefs de ménage soit pour cause de  divorce, de veuvage ou de chômage du conjoint. Elles forment 18,7% selon l’étude du Haut Commissariat au Plan (HCP) réalisée en 2011 et intitulée « La femme marocaine en chiffres : tendance d’évolution des caractéristiques démographiques et socio-professionnelles ». Ainsi donc, quand elles sont salariées, leur contribution est quantifiable. Quand elles ne le sont pas, leur force de travail pour entretenir le foyer et élever les enfants ne fait l’objet d’aucune évaluation. Mais cela est un autre problème…

La polygamie est à son tour justifiée par l’immuabilité des préceptes religieux, même si ces mêmes préceptes reconnaissent qu’il est impossible d’avoir des rapports équitables entre les différentes épouses. Quatorze siècles après la révélation de la religion musulmane, un timide débat sur sa remise en question commence à trouver sa place dans la société marocaine. Il est vrai que, de nos jours, la polygamie est un phénomène statistiquement limité. Mais cela est plus du au coût économique que nécessite l’entretien de plus d’un foyer qu’à une quelconque forme de mauvaise conscience masculine.

Malgré cela, la revendication de l’interdiction de la polygamie fait remonter pour la maintenir toutes sortes de raisons peu convaincantes. A commencer par l’hypocrite justification par la maladie de l’épouse qui, en général, veut dire son vieillissement naturel, car comme chacun sait, les hommes ne connaissent pas les affres du temps…

Et même si la cause est véritablement la maladie de l’épouse, est-ce que cela légitime de faire subir à une femme moribonde le remariage de son époux ? Imaginez un instant une femme, puisqu’elle n’a pas le droit d’être polyandre, demander le divorce de son mari malade ! Tout son entourage la condamnera sans appel ! Que de femmes ont accompagné longtemps et sans rechigner leurs époux jusqu’à leur dernière demeure !

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© Abdelhak Senna/AFP. Les Marocaines sont descendues dans la rue pour réclamer l’égalité des droits politiques et juridiques.

L’autre justification qui vaut son pesant de ridicule est le grand nombre de femmes aanissat (vielles filles) que les hommes prétendent protéger magnanimement contre la tentation charnelle, en leur proposant un mariage halal groupé ! Comment peut-on justifier la polygamie par ce phénomène alors qu’il est notoire aujourd’hui que les filles se marient de plus en plus tard pour finir leurs études et ensuite travailler. Pour revenir à ce qui a déjà été dit, la notion même de qiwama n’a plus lieu d’être. La protection de la femme par la polygamie non plus. Et d’ailleurs à ma connaissance, les hommes de chez nous préfèrent épouser des filles à peine nubiles que des aanissat !

Ces raisonnements rétrogrades empêchent notre société d’aller de l’avant et de s’arrimer à la modernité. Une émission télévisée récente ayant pour thème l’ijtihad (exégèse évolutive) en général, l’égalité dans l’héritage et l’interdiction de la polygamie en particulier m’a posé problème dans ce sens. Emise à une heure de grande écoute, elle a introduit dans les foyers un individu copieusement barbu qui est intervenu pour afficher fièrement, au XXIème siècle, son état d’époux de trois femmes et de père de 11 filles. J’aurais aimé l’acculer à répondre à quelques questions : est-ce qu’il accepterait la polygamie pour ses onze filles ? Est-ce qu’il s’inquiète de l’état psychologique de ses filles si on veut faire abstraction de celui de ses épouses ? Est-ce qu’il s’interroge sur leur capacité à s’insérer dans leur siècle avec un père qui croit vivre au 7ème siècle ? Car quoiqu’il dise, elles ne pourront pas faire autrement que de s’adapter aux valeurs de l’égalité et de la dignité si elles veulent vivre dans ce monde. A moins de sombrer, pauvres filles,  dans une profonde schizophrénie ! Fort heureusement, l’intervention rétrograde a été contrée par les propos sensés de personnes éminentes présentes dans l’émission.

Il me semble que la véritable raison de la polygamie est la concupiscence. La religion musulmane permet à l’homme d’assouvir en toute légalité ses besoins sexuels avec plusieurs partenaires. Ce qui n’est pas le cas pour les autres religions qui obligent à se cacher pour le faire. Justifier la polygamie par le fait de ne pas commettre la zina (adultère) est complètement inepte puisque ces deux phénomènes cohabitent parfaitement  dans notre société.

Et au fait, pourquoi ne pas revendiquer l’égalité dans l’héritage et l’interdiction de la polygamie en se basant simplement sur les traités internationaux et leurs valeurs universelles auxquels notre pays a souscrit après les avoir ratifiés ? Ou mieux encore en invoquant pour cela l’article 19 de l’actuelle constitution qui prône l’égalité en droits !