06/02/2014

Dubai au sommet ?

Par Frank Tétart, chercheur associé, enseignant à Sciences Po Paris, et ancien rédacteur en chef de la revue Moyen-Orient.

Capitale économique des Emirats arabes unis, Etat récent désormais « émergé » sur la scène internationale et pôle de stabilité économique et politique au Moyen-Orient, Dubai a été désignée le 27 novembre 2013 pour organiser l’exposition universelle 2020. La ville franchit une nouvelle étape dans son ascension en tant que ville mondiale.

Cette victoire est symbolique à plusieurs égards : d’abord, pour le Moyen-Orient qui s’émancipe ainsi du cliché de région rongée par des conflits liés à la prédation et au contrôle des ressources (pétrolières) ou aux oppositions ethniques ou confessionnelles (conflit israélo-palestinien, sunnites vs. Chiites, Arabes face aux Perses). C’est ensuite une victoire pour le monde arabe globalement caractérisé par le sous ou le mal-développement, la corruption, l’autoritarisme, qui peut dès lors faire montre à Dubai de savoir-faire, de rigueur, d’innovation et d’audace, ainsi que pour l’ensemble du monde musulman, qui démontre qu’islam n’est pas incompatible avec modernité.

D’ailleurs, si Dubai en est devenue en moins de quatre décennies l’incarnation, c’est avant tout grâce à la volonté et la vision de Mohammed bin Rashid Al Maktoum, actuel émir de Dubai et de feu Sheikh Zayed bin Sultan Al Nahyan, fondateur de la fédération regroupant sept Emirats (dont Abou Dhabi et Dubai) en 1971 et père de la nation. Pragmatique et lucide, il a su concilier stabilité politique, conscient de la difficulté à exister entre deux puissances régionales opposées, l’Arabie saoudite et l’Iran, et développement économique basé sur une redistribution de la rente pétrolière via l’accès à l’éducation, aux soins, la mise en place d’infrastructures de transport (routes, ports et aéroports) ainsi que sur le transfert de savoir-faire en provenance d’Occident.

émir de Dubai

© Yasser al-Zayyat/AFP. L’émir de Dubai, Mohammed ben Rachid al-Maktoum, a été l’artisan de l’essor économique du pays.

Une ville pleine de ressources

Le résultat de ce processus se lit aujourd’hui dans les atouts dont dispose Dubai et qui ont penché en faveur de la ville lors de la sélection pour l’exposition universelle de 2020. Dubai comme l’ensemble du pays jouit d’une grande stabilité politique, la légitimité du pouvoir reposant sur des liens tribaux ancestraux qui ne sont pas ou peu constestés. L’insécurité est inexistante à la différence de la plupart des mégapoles occidentales et du monde en développement.

Au niveau économique, la stabilité est également de mise et les conséquences de la crise financière de 2008 semblent se dissiper. Alors au bord de la faillite, l’émirat a renoué avec la croissance dès 2010 grâce au commerce, transport et tourisme et a commencé à recouvrir ses dettes au printemps 2013 avec le remboursement de 910 millions de dollars ou la revente d’actifs de ses entreprises publiques. La construction d’immeubles et tours autour de Business Bay interrompue net en 2009 a repris, et les projets les plus fous sont relancés, comme l’achèvement d’un canal reliant le quartier des affaires à la mer, une réplique du Taj Mahal, hôtel de 350 chambres, ou la réalisation, au large de la Marina, d’une île artificielle, Bluewaters Island, surplombée de la plus grande roue du monde. Le projet d’îles artificielles en forme de planisphère « the World » devrait reprendre cette année, selon certains des principaux promoteurs. Le chantier du mégaproject « Mohamed Bin Rachid City, District One » d’une superficie de 5 millions de mètres-carrés a également été officiellement début janvier 2014. Il comprendra des résidences de standing dans un espace de verdure et d’un lagon artificiel ouvert sur 14 km de plages artificielles, ainsi que des espaces de loisirs dont un parc aquatique et des hôtels. À terme, il devrait aussi héberger le plus grand centre commercial du monde, The Mall of the World. Ces aménagéments sont autant d’outils marketing pour une ville moderne à l’aspect futuriste – la métropolis du XXIe siècle – qui, en l’espace d’une décennie, est devenue une destination touristique en vogue et qui mise sur ce secteur-clé pour diversifier son économie. En 2013, elle a accueilli quelque 10 millions de touristes et espère doubler ce nombre à l’horizon 2020, grâce notamment à ses infrastructures hotelières haut de gamme et son réseau aérien porté par la compagnie publique Emirates. La dynamique de ce réseau en constante expansion lui a d’ailleurs permis de devenir un hub entre l’Europe, l’Afrique, l’Asie et l’Océanie et de se positionner en quelque sorte sur la carte du monde comme l’interface entre l’Occident et l’Orient, redonnant au « Moyen-Orient » son sens premier. Son aéroport international accueille plus de 145 compagnies aériennes et dessert plus de 260 destinations et se situe au second rang mondial en termes de flux de passagers derrière Londres Heathrow. Fin 2013, il avait accueilli plus de 60 millions de passagers, soit une croissance de 15% par rapport à l’année précédente. Il ambitionne d’accueillir 98 millions de passagers en 2020. L’ouverture fin octobre 2013 d’un second aéroport passager, Al Maktoum international, au sud de la ville y participera. Le fret aérien a également connu une importante croissance en 2013 (6,7%) et Dubai se place aujourd’hui parmi les dix principaux ports à conteneurs du monde et est devenu le principal hub de commerce régional.

emirates airline

© AFP. Le développement des infrastructures hotelières et la compagnie aérienne Emirates Airline doivent permettre de doubler le tourisme dans le pays d’ici 2020.

2020 comme Horizon

Fort de ces avantages, on comprend aisément pourquoi Dubai a remporté l’organisation de l’Exposition universelle 2020 face à sa rivale russe Ekaterinbourg, avec 116 voix contre 47. La ville de Sibérie ne dispose ni des mêmes infrastructures, ni du même attrait touristique lié avant tout à son climat, ni d’un réseau aérien qui dessert en direct en moins de 8 heures de vol les grandes métropoles du monde. En choisissant le thème « connecter les esprits, construire le futur », Dubai a su mettre en avant l’une des principales dynamiques de la mondialisation qui a contribué à son développement : les mobilités humaines. Les Emirats arabes unis ont la spécificité d’accueillir sur leur territoire près de 190 nationalités et d’avoir une population nationale minoritaire représentant 12 à 15% de la population totale. En promouvant la connection des hommes les uns avec les autres et en faisant un facteur d’avenir, elle souligne l’importance des étrangers pour construire le futur des Emirats et les relations avec le reste du monde.

Désormais, toute la dynamique économique de la ville est portée par l’organisation de l’exposition universelle, dont le logo est visible sur toutes les enseignes de la ville y compris celles d’entreprises privées ou d’individus qui soutiennent ce projet fédérateur.  On s’attend à la création de plusieurs milliers d’emplois (270 000 selon les chiffres officielles) qui devraient soutenir la croissance économique des prochaines années. Reste que le budget prévisionnel est particulièrement élevé et nécessite la mise en place d’un partenariat avec les entreprises privées invitées à participer au financement de l’événement estimé à 6,5 milliards d’euros. 25 millions de visiteurs sont attendus dont les trois-quarts en provenance de l’étranger ce qui devraient booster le secteur touristique et du commerce, les infrastructures de transport étant déjà à la hauteur du défi : seul le prolongement de la principale ligne de métro est envisagée afin de connecter le lieu d’exposition et le nouveau aéroport situé à proximité au reste de la ville. Le port de Jebel Ali pourrait être aggrandi pour contribuer à l’acheminement du matériel pour la construction du site de l’Expo 2020. Le développement de l’énergie solaire devrait permettre de pourvoir à la hausse de la demande énergétique estimée à 60 mégawatts, et répondre aux exigences de durabilité promue dans le projet de candidature, les Emirats étant actuellement parmi les moins bons élèves en matière d’empreinte écologique.

Les moins bonnes nouvelles concernent le quotidien des dubaïotes : les loyers dans les quartiers les plus demandés ont sensiblement augmenté et pourrait continuer de le faire dans la perspective de 2020. Cette augmentation pourrait rapidement atteindre Abou Dhabi, la capitale, située à une centaine de kilomètres de là, où un décret plafonnant les loyers vient d’être supprimé. Une taxe touristique vient aussi d’être introduite afin de financer la promotion de Dubai. Mais dans l’ensemble, l’optimisme règne parmi les résidents : 81% s’étant déclarés prêts à rester à Dubai si la ville remportait l’exposition universelle (72% considérant qu’ils pourraient voir leur salaire augmenter) selon un sondage réalisé par YouGov en novembre 2013.