27/02/2014

Karkoubi, cette arme de destruction massive

Par Fatiha Daoudi, juriste et doctorante à l’Institut d’Etudes politiques de Grenoble. Chercheuse associée au Centre Jacques Berque de Rabat. Vice-présidente de la Commission nationale pour le dialogue avec la société civile.

Paru sur PanoraMaroc, mercredi 26 février 2014

Le karkoubi n’est certes pas répertorié parmi les armes de destruction massive. Cependant ses effets ravageurs sur notre société sont considérables. Ceux à venir seront autrement plus dramatiques si rien n’est fait pour entraver sa propagation.

Karkoubi est l’appellation marocaine de psychotropes utilisés non pas comme remèdes mais comme des drogues. Ces comprimés sont  connus pour leur effet sur le système nerveux central. Ils modifient la perception de la réalité. Leur prescription médicale pour certains troubles psychiatriques se fait avec prudence. Le pharmacien qui les délivre est, à son tour, dans l’obligation de procéder à des formalités de traçabilité avec des indications précises sur le patient. Autant de précautions qui évitent difficilement les abus de consommation et l’accoutumance.

C’est cette accoutumance qui est le moteur du trafic  illégal  de  ces substances.  Pour le combattre,  le système des Nations unies a établi en 1971 une convention sur les substances psychotropes et en 1988 une autre contre le trafic illicite des stupéfiants et des substances psychotropes.

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© DR. Le karkoubi fait l’objet d’un véritable trafic, en particulier chez les jeunes.

Un travail de terrain dans la région de l’Oriental m’a permis de mesurer  l’importance du trafic de karkoubi. Dans cette région du Maroc, des quantités importantes de psychotropes arrivent illégalement à travers la frontière algérienne pour y être vendus et acheminés vers les autres parties du royaume. Selon un pharmacien de la région, à une époque, acquérir un comprimé de psychotrope coûtait moins cher que d’acheter un bonbon. Sans oublier le fait que, pour installer l’accoutumance, les dealers opèrent, dans un premier temps, gratuitement devant les collèges et même les écoles.

L’effet principal du karkoubi, quand il est consommé sans indication médicale, est une excitation telle que le consommateur ignore le danger et la peur. Selon les praticiens, une personne sous son effet perd toute notion d’architecture sociale et humaine et pour finir ne se rappelle plus de l’acte tragique qu’il aurait commis. Il peut  violer sa mère ou sa sœur et tuer son père ou son frère. Il peut commettre tout acte de barbarie. D’ailleurs, souvent, les attentats terroristes sont exécutés sous l’effet des psychotropes. Chez nous, les perturbations lors des matches de football, à l’intérieur des stades et lors des sorties, sont souvent commises sous leur effet. De même,  un nombre important de prisonniers purgent leur peine pour des délits commis sous l’effet du karkoubi.

Nous assistons, depuis cinq ans, à une recrudescence spectaculaire d’agressions et de crimes barbares. Il ne se passe pas un jour sans que nous entendions parler de jeunes délinquants, souvent mineurs, armés de coutelas, semer la panique sous l’effet de karkoubi. Il existe de nos jours des quartiers entiers pris en otage par ce genre de délinquants et que la police déserte laissant leurs habitants livrés à leur sort.

Comment peut-on expliquer cette démission des responsables de la sécurité ? Est-il possible qu’ils ne s’aperçoivent pas du danger de cette politique laxiste? Ce laisser-aller menace la stabilité de notre pays et peut mener au chaos !

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© MAP. La police marocaine saisit régulièrement des revendeurs et fournisseurs de psychotropes, mais ce n’est pas suffisant.

S’il n’est pas mis fin à l’agressivité des consommateurs de karkoubi, la population marocaine sera bientôt dans l’obligation de se barricader derrière des murs entourés de fils barbelés électrifiés comme en Afrique du Sud ou au Brésil !

Il est évident que se contenter de faire ce constat est une approche stérile. Il est surtout important de communiquer sur la responsabilité de chacun de nous dans la déliquescence sociale causée par la circulation illégale du karkoubi. Ceci, dans le but de mettre en place une stratégie qui l’arrêtera. Certaines associations font déjà, dans ce domaine, un travail colossal alors que les responsables, enveloppés dans le doux manteau de la non reddition des comptes, donnent l’impression de ne pas être conscients du séisme social que nous vivons.

La lutte contre le karkoubi devrait se décliner en amont et en aval. L’aval qui est l’installation dans l’accoutumance doit aboutir à la création d’un nombre suffisant de centres d’addictologie ayant un budget de fonctionnement pérenne qui permet de payer ceux qui y travaillent et surtout d’avoir une quantité suffisante de médicaments de substitution à la drogue.

Reste que la prophylaxie est la meilleure arme contre le karkoubi. Elle doit se baser sur le respect de la dignité humaine autrement dit l’accès à un logement décent, au travail et au droit à la santé.

Le logement, de quelque type qu’il soit, surtout l’économique ou social, doit, en plus d’obéir aux normes de construction, respecter la dignité humaine pour ne pas se résumer à être de véritables clapiers.

Les espaces verts qui au demeurant sont inexistants même dans les logements de moyen ou haut standing doivent être des exigences et non des choix. Ces espaces permettent aux habitants de respirer et d’être en contact avec la nature.

De même, il est notoire que les espaces sportifs sont des remparts contre la drogue. En nombre suffisant, ils canalisent le trop plein d’énergie des jeunes qui s’y socialisent, y apprennent une hygiène de vie et le respect de leur corps. Là aussi un budget de fonctionnement suffisant est une condition vitale. La gymnastique cérébrale à son tour doit être encouragée par la construction de bibliothèques de proximité avec des salles multimédias.

Autre dynamique rempart est l’encouragement à la création d’associations ou syndics d’habitants pour le maintien des bonnes conditions de logement et de moralisation de la vie en copropriété tant il est vrai que la copropriété moderne est une notion nouvelle dans notre société.

Ainsi, l’amélioration des conditions de la vie quotidienne protège contre l’attrait du paradis artificiel que procure la drogue.  Il est vrai que la réalisation de ces conditions a un coût mais comparé au coût des ravages du karkoubi, il est infime. Car cette drogue est une véritable arme de destruction massive !