12/02/2014

L’Égypte trois ans après

Par Eva Saenz-Diez, membre de l’Institut Maghreb-Europe et du TEIM (Madrid), chercheur associé à l’Institut MEDEA.

La situation en Égypte trois ans après la révolution de 2011 qui a renversé le Président Hosni Moubarak, n’est pas au plus haut. Trois présidences plus tard (15 mois de SCAF [Conseil suprême des Forces armées], Mohamed Morsi pendant 12 mois, et actuellement, Adli Mansour), trois référendums constitutionnels plus tard (un au printemps 2011, le deuxième en automne 2012 et le troisième célébré en décembre 2013), deux Présidents renversés et des milliers de victimes mortelles révolutionnaires, manifestants, felouls (rémanents) ou terroristes, où en est l’Égypte ?

 

Abdel Fattah al-Sissi sera candidat à la présidentielle égyptienne

© Reuters/Amr Dalsh.  Abdel Fattah al-Sissi, candidat à la présidentielle égyptienne, lors d’une réunion diplomatique au Caire en novembre 2013.

Ce n’est un secret pour personne, et il s’agit là sans doute, à une période où les esprits sont extrêmement focalisés, d’un des rares sujets qui ne soulève pas de polémiques enflammées- la situation économique est loin d’être idéale. Et que l’on soit économiste averti, ou simple observateur, on voit difficilement comment elle pourrait s’améliorer de manière durable dans un avenir proche. Au niveau politique, un semblant de stabilité précaire semble être retourné. Et les Égyptiens sont dans l’attente des prochains rendez-vous, à savoir les élections présidentielles, suivies des élections législatives.

Quant au dossier sécuritaire, il faudrait plutôt utiliser le terme de danger terroriste qui s’abat sur le pays. Les attaques terroristes qui étaient en un premier temps circoncises à la péninsule du Sinaï, se sont maintenant étendues au « continent », d’abord aux abords du Canal de Suez, se rapprochant progressivement et atteignant  le Delta puis Le Caire. Il s’agit là sans doute que du début d’un cycle de violence, dont la réaction est en retour  une répression que l’on pourrait aisément qualifier dans certains cas de « chasse aux sorcières « . Et où en est la population ? Une grande partie de l’opinion publique estime que le pays ne peut plus se permettre d’errer plus longtemps dans ce climat d’incertitudes, et que l’heure n’est sûrement plus aux manifestations, ni revendications « révolutionnaires ». Il est grand temps de retrouver un semblant de stabilité, ne serait-ce qu’au niveau social et économique, afin que le pays reprenne son souffle. Mais à quel prix ? Et par quels moyens ? Au prix d’un muselage des voix discordantes -qu’elles soient islamistes proches des Frères musulmans, ou tout simplement discordantes d’ailleurs comme le montre l’arrestation plus récemment de bon nombre d’activistes de la première heure, ou de journalistes-. Dans beaucoup de cas, leur crime a été de condamner, voire de soulever ou questionner, les méthodes utilisées par les forces de l’ordre dans leur lutte contre le terrorisme.

 L’évolution à court terme de la politique égyptienne, semble se poser et être présentée en ces termes : chaos ou stabilité ? Retour à la stabilité bien entendu. Mais à quel prix ? À celui de ne plus forcément vouloir lutter, dans l’immédiat en tout cas, pour réclamer les revendications de la Révolution de 2011, à savoir « pain, liberté, justice sociale ». Alors que déjà il y avait peu de pain avant la Révolution, il y en a encore moins trois ans après. Pour ce qui est de la liberté, la situation est meilleure que sous le régime Moubarak, mais il n’est pas question de s’emballer. Et quant à la justice sociale, une des grandes avancées est incontestablement la Constitution récemment adoptée, qui sur le papier en tout cas représente une nette amélioration. Mais qu’en est-il, et qu’en sera-t-il sur le terrain ? Pas (encore ?) de progrès substantiels ! Mais l’état d’esprit d’une large partie de la population, à savoir tous ceux qui ne sont pas Frères musulmans, ou sympathisants, ainsi que tous ceux qui ne sont pas activistes (révolutionnaires, droits de l’Homme et des travailleurs, etc.), voudraient qu’un homme fort, une main de fer, prenne les rênes du pouvoir et la situation en main, afin de mener le pays vers un retour à la stabilité. Et pour ce, qui de mieux que le maréchal Abdel Rahman Al-Sissi ? Maître d’œuvre de la destitution du Président Mohamed Morsi en juillet 2013, il était peu connu du grand public avant sa nomination par Mohamed Morsi en août 2012 à la tête de la toute puissante armée égyptienne. Avant d’assumer les fonctions de Ministre de la défense et chef de l’État major, il était chef des renseignements militaires durant les 15 mois du SCAF (février 2011 à juin 2013). On retiendra alors son intervention lors des malheureux événements des « tests de virginité » effectués sur de jeunes filles activistes qui avaient participé à des manifestations sur la place Tahrir. Il avait justifié lesdits tests en expliquant qu’ils permettaient ainsi de protéger les jeunes filles d’éventuels viols, et l’armée contre des accusations possibles de viol.

 Mais comment expliquer ce que l’on pourrait percevoir comme étant un retour en arrière de la part de cette partie de la population ? Pour essayer de simplifier une situation compliquée, disons que jusqu’à présent, la ‘voie vers la démocratie’ n’a pas mené à grand-chose, en tout cas, pas grand-chose de palpable. Elle est sans doute assimilée, dans les esprits à chaos, crise sociale et économique, manque de stabilité politique, économique et financière. Et si on rajoute maintenant la composante terroriste, tout écart est à honnir. En plus les partis dits libéraux, qui représentent la « troisième voie » sont en nette perte de vitesse et ne sont pas vraiment pris au sérieux. L’aura dont ils bénéficiaient en janvier et février 2011, s’est très rapidement érodée surtout à partir du moment où ils n’ont pas réussi à faire front commun lors des élections législatives déjà, et que les voix électorales se sont émiettées, permettant ainsi aux partis islamistes de rafler les sièges au Parlement. Quant aux activistes, ils sont malheureusement actuellement considérés comme étant devenus des fauteurs de troubles, sans avoir vraiment une claire « feuille de route » ni un programme précis, dont le seul but pour l’instant, et de mettre la pagaille. C’est sans doute cela qui explique en grande partie le fait que la population ne réagisse pas face aux multiples arrestations et intimidations vis à vis de plusieurs activistes. D’autre part, le coup de massue pour les jeunes activistes libéraux, a eu lieu lors des manifestations du 25 janvier 2014, où pour plusieurs raisons, certaines manifestations d’activistes libéraux ont été noyautées par les manifestants  pro-Frères musulmans.

 ©  AFP/Ahmed Tarana. Heurts entre des soutiens des Frères musulmans et des pro-gouvernement, le 25 janvier 2014 au Caire.

© AFP/Ahmed Tarana.  Heurts entre des soutiens des Frères musulmans et des pro-gouvernement, le 25 janvier 2014 au Caire

 Alors que les élections présidentielles approchent, à ce jour, le seul qui ait déclaré officiellement sa candidature a été Hamdeen Sabbahi, arrivé en troisième position lors des présidentielles de juin 2012, après  Mohamed Morsi, et Ahmed Chafiq considéré comme un ancien de l’armée. Ce nassérien, considéré comme étant le candidat de gauche, a en effet été la grande surprise des élections de 2012. Quant au maréchal Al-Sissi, il fait encore traîner le suspens quant à sa décision. Il est plus que fort probable qu’il décide effectivement de se présenter et que l’annonce officielle se fasse assez rapidement. Mais il est clair que trois ans après, le peuple égyptien n’est plus le même qu’avant janvier 2011. Même si les revendications semblent avoir été mises de côté pour l’instant, les états d’esprit ne sont plus les mêmes. Les nouveaux dirigeants n’auront plus carte blanche. Les Égyptiens sont familiarisés avec des questions politiques, sociales et sociétales desquelles ils ne s’occupaient pas, voire qu’ils ignoraient auparavant. Ils ont également pu se rendre compte qu’ils pouvaient se prendre en main, et ne pus dépendre exclusivement du pouvoir central ! Ils devraient donc rester vigilants afin que ce qui pourrait sembler un retour en arrière, ne le soit pas vraiment !