03/03/2014

50 ans d’immigration marocaine : enjeux et perspectives d’une histoire unique

Les Midis de la Méditerranée

Déjeuner-débat consacré à « 50 ans d’immigration marocaine : enjeux et perspectives d’une histoire unique » avec :

–          Elsa Mescoli, doctorante en anthropologie à l’Université de Liège

–          Xavier Luffin, professeur de langue et de littérature arabes à l’Université Libre de Bruxelles

–         Ahmed Medhoune, commissaire général de l’exposition « Nass Belgica. L’immigration marocaine en Belgique », au Botanie.

Lundi 24 février 2014, de 12h30 à 14h

Organisé avec le soutien du Mouvement Européen-Belgique

Modération : Sébastien Boussois (Institut MEDEA)

Intervention d’Elsa Mescoli

Elsa Mescoli, en cet anniversaire important de la migration marocaine en Belgique, aborde un sujet intéressant et qui l’a interpelée : la transmission entre générations de l’héritage culturel et migratoire. Dans le domaine des études sur la migration, lorsque l’on parle de « générations », on distingue immédiatement, à tort ou à raison, la première et la deuxième génération. En gros, ces deux catégories indiquent les individus qui ont entrepris, d’un côté, de façon autonome un parcours migratoire et, de l’autre côté, ceux qui l’ont d’une certaine manière « subi » en raison du déplacement de leur parents. Elsa Mescoli décrit les individus appartenant à la deuxième génération de migrants comme ceux qui ont donc quitté le pays où ils sont nés en bas âge ou ceux qui sont nés dans le pays de migration de leur parents. Lorsque l’on parle donc de transmission entre générations, on assiste à un passage de ces croyances, habitudes, coutumes, des parents à leurs enfants.

Elsa Mescoli prend comme exemple les habitudes alimentaires. Lorsque l’on parle d’habitudes alimentaires, on a la tendance à considérer qu’en fonction de chaque appartenance, tout d’abord culturelle, certaines règles sont conçues. La migration constitue un des moyens par lesquels les goûts, dégoûts et normes d’une communauté rentrent en contact avec des styles alimentaires différents. Selon Elsa Mescoli, des changements des pratiques alimentaires sont attendus suite à l’acte migratoire. Ceux-ci dépendent d’une variété de facteurs tels que les dynamiques familiales et le statut socio-économique. Les migrations ont donc contribué à la transformation des cultures alimentaires.

Les pratiques se transmettent parce qu’elles se transforment. Dans son terrain de recherche, en Italie, Elsa Mescoli prend l’exemple de servir des pâtes comme réponse pour certaines filles issues de la migration marocaine aux attentes du contexte migratoire au niveau de l’emploi du temps et l’utilisation de certains objets et la façon de consommer le repas. Les pâtes sont en effet faciles à cuisiner.

Pour Elsa Mescoli, le fait de vivre dans un contexte multiculturel permet donc aux « deuxièmes générations » de puiser dans les différentes ressources culturelles pertinentes des divers groupes auxquels elles appartiennent. Face à des nouvelles exigences, les traditions, dans le processus de leur transmission, se réinventent. Ceci également en ce qui concerne les parents, qui performent eux aussi une réadaptation de la tradition afin de pouvoir en transmettre certains caractères.

Pour Elsa Mescoli, les jeunes « migrants de deuxième génération » questionnent ce qui leur est transmis. Ce questionnement par rapport aux traditions transmises produit des effets particuliers : par exemple, l’interaction de ces traditions avec certaines règles biomédicales, ou avec certaines images corporelles, ou avec des nouvelles temporalités, détermine le choix d’abandonner certaines pratiques alimentaires, ou alors de les moduler en fonction de nouvelles exigences.

Intervention de Xavier Luffin

Dans le cadre du 50e anniversaire de l’immigration marocaine, il est judicieux d’aborder l’apport de la communauté marocaine en Belgique par le biais de la littérature. C’est-à-dire la littérature produite par des belgo-marocains et qui sont arabophones. On parle donc ici de poésies, de nouvelles, de romans rédigés en arabe. La migration a toujours été un thème prépondérant pour les auteurs. Une occasion aussi de présenter un panorama des auteurs marocains qui se sont exprimés sur la migration arabe. Plusieurs thèmes sont abordés dans leurs ouvrages:

–          L’exode rural était auparavant fortement décrit dans les ouvrages. Mohamed Choukri, par exemple, décrit justement dans son récit autobiographique, « Le pain nu », l’immigration intérieure, l’exode rural.

 

–          Ensuite, le thème de la migration arabe s’est décrite dans les œuvres avec les départs à l’étranger, essentiellement vers Paris et la France. Généralement ces auteurs connaissent la migration car ils l’ont vécu ou tout simplement ils la connaissent via les nombreux témoignages.

 

–          Depuis quelques décennies, ce visage de la migration s’est transformé. La migration en elle-même a changé : la demande de main d’œuvre s’est tarie, l’obtention d’un visa est devenue difficile, la migration est devenue clandestine. Les auteurs décrivent alors plutôt le voyage en lui-même, la difficulté du trajet, la traversée par la mer et les dangers que cela implique.

 

–          De plus en plus, les destinations se sont diversifiées. Dans les œuvres, on parle alors d’autres pays, la Belgique, la Hollande, etc. Les auteurs se délient donc de la puissance coloniale et vont vers des cas plus larges de la migration.

 

–          Le Maroc aussi a changé d’image et s’est transformé. Ce pays est devenu une terre de passage pour de nombreux migrants d’Afrique subsaharienne.

On assiste donc à une réelle évolution du phénomène migratoire et des migrants. Le plus intéressant reste le développement d’une littérature ici en Belgique. La « 1ère génération » a eu plus facile d’écrire en arabe, contrairement aux générations suivantes. Les nouvelles se déroulent soit intégralement en Belgique, soit en dehors. Ces auteurs se retrouvent donc d’une certaine manière coupés de leur lectorat. Lectorat limité ici en Belgique, de par la barrière de la langue. Xavier Luffin estime qu’il y a beaucoup de textes intéressants en arabe qui mériteraient d’être traduits en français.

Intervention d’Ahmed Medhoune

La Belgique a longtemps été reconnue comme une terre pour les orientalistes. Les peintres étaient souvent attirés par l’Andalousie pour ensuite traverser l’eau. Ils ont donc contribué à construire un regard rêvé de la Belgique. Les marocains étaient alors  déjà préparé à l’occidentalisation.

Dans le monde, plus de 4 millions de marocains ont migré. Les migrations étaient tout d’abord concentrées sur la France. Les migrations juives étaient également fortement présentes. Il faut savoir que 17% des bruxellois sont issus de l’immigration marocaine. Ces gens sont généralement présents sur l’axe Nord-Sud de la ville (à l’inverse de Paris).

Dans son intervention, Ahmed Medhoune rappelle que les marocains sont des migrants de longue date. Dans l’organisation de l’exposition « Nass Belgica », il s’est rendu compte qu’il y a un silence qui plane sur l’immigration. On parle très peu de l’histoire des familles et de la transmission de l’histoire marocaine. Celle-ci n’est, par exemple, pas relayée dans la scolarité. Il ne faut pas oublier que les marocains sont venus se battre pendant la Première Guerre Mondiale. Ensuite, ils ont travaillé dans les mines de charbon. Les marocains ont donc apporté leur vie, leur bras, leur contribution au pays.  Les marocains sont par la suite devenus des pionniers de leur culture en Belgique, mais aussi des militants actifs pour les droits de l’homme au Maroc.

Pour Ahmed Medhoune, il faut savoir :

–          Connaître pour reconnaître

–          Reconnaître : il n’y a pas de vivre ensemble sans connaissance de l’autre.

–          Se connaître : « Leur histoire, c’est notre histoire à tous. »

Les droits de l’homme ont encore un chapitre à écrire. Le désir de mobilité se fait de plus en plus ressentir. 14 kilomètres séparent le Maroc de Europe. Selon Ahmed Medhoune, il faudrait faciliter les migrations pour diminuer la pauvreté et par la même occasion améliorer les droits de l’homme.