13/03/2014

Ceuta et Melilla : l’instrumentalisation de la question migratoire entre Espagne et Maroc

Par Sébastien Boussois, Docteur en sciences politiques, senior Advisor à l’Institut Medea, collaborateur scientifique de l’Institut d’Etudes Européennes/ REPI (Université Libre de Bruxelles) et du Centre Jacques Berque (Rabat), Président du CCMO. 

 

Les « enclaves » de Ceuta et Melilla n’ont jamais aussi bien porté leur nom. Ces « comptoirs » espagnols, bouts d’Europe arrachés au continent africain sont de plus en plus tentants pour les migrants subsahariens de tout pays (Sénégal, Mauritanie, Guinée, etc). Face à la complexité, à l’issue parfois tragique pour ces milliers d’individus désireux de rejoindre l’Europe par bateau, vers Lampedusa ou le sud de l’Espagne, les deux petits territoires espagnols sont une alternative un peu « plus » sécurisée.

Les habitants de ces confettis européens sont inquiets car depuis plusieurs semaines, ils sont confrontés à un flux croissant d’immigrants clandestins : pas moins de 200 ont réussi à pénétrer la frontière le 28 février dernier. C’est l’une des plus importantes arrivées depuis des années. Début février 2014, 14 d’entre eux, ayant eu beaucoup moins de chance, s’étaient noyés au large de Ceuta.

Depuis le drame de Lampedusa, l’Union européenne, après s’être émue très largement en octobre 2013, n’a guère bougé sur la question. Elle ne tiendra qu’en restant ferme sur la question migratoire : elle en a fait un argument politique, parce que l’Homme a toujours créé des espaces pour intégrer, mais qui dans le même temps ont toujours créé des exclus. L’Europe se défausse sur les États membres comme l’Italie dans certains cas, sur les pays hôtes malgré eux hors continent européen dans d’autres.

© AP/JASPER JUINEN. Ceuta et Melilla, deux enclaves espagnoles sur la côte
méditerranéenne du Maroc, sont le théâtre d’assauts massifs
d’immigrants originaires d’Afrique de l’Ouest.

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Côté marocain, la situation des migrants subsahariens n’est pas très glorieuse. Victimes de discriminations et violences multiples, ils sont rejetés de toutes parts. Human Rights Watch (HRW) soulignait encore mi-février les attaques perpétrées contre ces derniers, à la frontière entre le Maroc et l’Espagne malgré quelques « assouplissements » récents de la politique de Rabat en la matière. Depuis septembre 2013, une nouvelle politique migratoire est en cours : pourtant, les violences contre les migrants refoulés de Melilla sont bien présentes. Cette « lie » du monde, ces personnes en détresse, fragiles, seules, sans ressources, subissent la double peine du côté européen et du côté marocain[1]. HRW précise toutefois les nouveaux engagements du Maroc : « La nouvelle politique de migration et d’asile au Maroc est basée sur les recommandations du Conseil National des Droits de l’Homme (CNDH) et approuvée par le Roi Mohammed VI. Les réformes comprennent l’octroi de la résidence légale aux migrants que le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR) a décidé de considérer comme réfugiés. Une fois traités par le Bureau national pour les réfugiés et les apatrides nouvellement réactivés, les réfugiés obtiennent des cartes de résident qui leur donnent le droit de travailler et de bénéficier de certains services sociaux. »[2]

Cela n’enlève en rien le racisme ordinaire dont ces personnes sont victimes au quotidien dans les enclaves espagnoles comme au Maroc[3]. Comme partout, ils sont considérés comme responsables de tous les maux de la société, dont le chômage. Du côté d’Oujda, et Nador, des descentes de police marocaine continuent de s’en prendre aux camps de réfugiés illégaux. Vols, violence, reconduite à la frontière algérienne sont encore bien présents. Peu de temps après, ils sont chassés à leur tour d’Algérie les plongeant dans l’impasse. 15 000 agents de l’État sont dévoués à la surveillance des frontières en matière d’immigration illégale. En septembre 2013, une large vague de manifestations pour protester à la suite de l’assassinat d’un jeune sénégalais à Rabat par un Marocain a conduit à la rédaction d’un projet de loi antiraciste. C’est sans compter sur l’affaire Camara Laye en 2012, du nom de ce jeune militant au sein du Conseil des Migrants subsahariens au Maroc qui avait été poursuivi par la justice marocaine pour ses engagements.

Le vote de la nouvelle constitution marocaine en 2011 reconnaissait la diversité de ses populations, la défense et la protection de ses « affluents africains ». Le royaume chérifien est donc en marche vers plus de respect des droits de près de 30 à 40 000 personnes prêtes à tout pour pénétrer en Europe. En février dernier, près d’un quart avait demandé leur régularisation. Le Maroc doit-il porter seul cette responsabilité de par sa situation géographique et la voie historique qu’il représente sur le chemin de l’Europe ? L’Algérie et le Vieux Continent ferment leurs portes. Le Maroc s’ouvre et retrouve bien malgré lui son statut de terre d’accueil : cela met d’autant plus le focus sur les Droits de l’Homme et les traitements lourdement infligés à ces hommes et femmes désœuvrés et qui font finalement avancer l’application effective de la nouvelle constitution. Pourtant, lorsque l’on voit l’attitude espagnole, comme l’attitude européenne en général y compris au Nord du continent, le Royaume n’a à recevoir de leçons de personne. Car même si l’on change les textes, la méfiance et le rejet des « illégaux » par la société et la peur de l’Autre, auront encore la vie dure.

 



[1] http://anneemaghreb.revues.org/611

[2] http://www.hrw.org/fr/news/2014/02/10/maroc-abus-l-encontre-de-migrants-subsahariens

[3] http://orientxxi.info/magazine/maroc-les-migrants-subsahariens,0428