06/03/2014

Le différend sur le nucléaire iranien peut-il être réglé ?

Par Philippe Bannier, Institut MEDEA

C’est une véritable offensive de charme qu’a lancée le président iranien, Hassan Rohani : soucieux de sortir son pays de l’isolement diplomatique et d’améliorer la situation socio-économique, il a signé un accord historique le 24 novembre 2013 avec le groupe «5+1» (les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU, plus l’Allemagne). Mis en œuvre depuis le 20 janvier, cet accord prévoyait plusieurs engagements de la part des parties concernées, ainsi qu’un cycle de négociations sur plusieurs mois.

Le 20 février, les négociateurs iraniens et les grandes puissances du groupe ont poursuivi le dialogue. Alors que la chef de la diplomatie européenne, Catherine Ashton, évoquait trois jours «très productifs», le ministre iranien des Affaires étrangères et chef des négociateurs, Mohammed Javad Zarif, assurait du bon déroulement des négociations.

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© Dieter Nagl/AFP. La chef de la diplomatie européenne, Catherine Ashton, et le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammed Javad Zarif, ont souligné à Vienne le bon début des négociations.

Des progrès réels au cœur des bouleversements régionaux

L’accord du 24 novembre 2013 avait été qualifié de historique, parce qu’il mettait fin à trois décennies de conflit gelé et de guerres par procuration entre l’Iran et les Etats-Unis[1]. Le dossier du programme nucléaire iranien s’inscrit également au cœur des enjeux régionaux : la perspective d’un Iran doté de l’arme nucléaire entraînerait une course à l’armement sans précédent, voire des conflits armés qui seraient lourds de conséquences et de victimes.

Que contient cet accord ? L’Iran s’est engagé sur plusieurs points, dont on peut rappeler les principaux : il doit cesser tout enrichissement d’uranium à plus de 5%, neutraliser son stock d’uranium enrichi à près de 20% et permettre aux inspecteurs de l’AIEA (Agence internationale de l’Energie atomique) d’avoir l’accès libre et total aux installations nucléaires sur le territoire iranien. En contrepartie, les grandes puissances se sont engagées à alléger temporairement les sanctions qui pèsent sur Téhéran, en particulier sur les secteurs de l’automobile, du pétrochimique et du pétrole[2].

Les différentes parties prenantes au conflit, à commencer par les Etats-Unis et l’Iran, avaient des intérêts mutuels à coopérer à ce moment précis. Le président américain Barack Obama avait besoin d’un succès diplomatique avant la fin de son mandat. Sa main tendue à l’Iran au début de son premier mandat avait été un échec. Par ailleurs, les Etats-Unis doivent ménager leurs alliés dans la région, notamment Israël, qui a envisagé un temps de frapper militairement les installations nucléaires iraniennes. Le démarrage d’un cycle de négociations met pour le moment en suspend cette option.

Quant à l’Iran, le président Hassan Rohani avait promis durant la campagne présidentielle de lever les sanctions sur son pays, qui fait face au quotidien à une haute inflation des prix, un taux de chômage élevé et la pénurie en matière de médicaments. Il s’agit aussi pour l’Iran de réintégrer le jeu politique régional, en apparaissant comme acteur «normal» avec lequel on peut négocier.

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© AFP. Le président iranien, Hassan Rohani, a promis durant sa campagne présidentielle de lever les sanctions qui pèsent sur son pays. Symbole de l’ouverture sur l’Occident, il doit aussi composer avec les conservateurs dans son propre pays.

Les évolutions récentes du conflit syrien ont également poussé Washington et Téhéran à se rapprocher. En effet, depuis qu’ils ont renoncé à intervenir militairement en Syrie suite à l’attaque chimique dans la banlieue de Damas le 21 août dernier, les Etats-Unis se sont ralliés à l’option diplomatique avec d’abord l’accord sur les armes chimiques syriennes le 14 septembre, puis avec l’organisation de la conférence de paix de Genève en janvier. L’Iran, quant à lui, est pris au piège dans ce conflit, soutenant financièrement et militairement le régime de Bachar el-Assad, et craint les débordements sur l’Irak et le vide sécuritaire à ses portes.

Un accord est-il possible ?

Les durs du régime iranien sont influents et hostiles à tout accord. Ils obligent le président Rohani à manœuvrer et à peser ses mots et ses concessions. La célébration récente du 35ème anniversaire de la Révolution iranienne a montré que le camp conservateur était encore prêt à se mobiliser et peser sur les choix politiques des dirigeants iraniens[3]. Comme l’a exprimé récemment le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammed Javad Zarif : «en Iran aussi nous avons nos ‘Tea Parties’». Représenté un groupe de députés au Parlement iranien et dans les rangs des Gardiens de la Révolution, le mouvement conservateur attend le moindre faux pas de Rohani pour le critiquer, parfois de façon virulente dans la presse[4].

De plus, aussi bien Israël et le lobby américain pro-israélien l’AIPAC que les monarchies sunnites du Golfe n’accordent leur confiance et toute crédibilité au régime iranien. Ils restent dubitatifs d’une solution négociée, certains préférant voir des frappes militaires advenir. Le 5 mars, Israël annonçait avoir intercepté des missiles iraniens en mer Rouge à destination de la bande de Gaza. Cela a permis au Premier ministre israélien de dénoncer le manque de crédibilité de l’Iran, dans le but de dissuader les grandes puissances de négocier avec lui sur le dossier du nucléaire[5].

Quant à l’Arabie Saoudite, qui est le fer de lance du front anti-iranien, elle s’est retrouvée isolée par les initiatives diplomatiques de Washington, autant sur le dossier syrien que sur le dossier du nucléaire iranien, mais dispose encore de fortes capacités de nuisance[6].

On peut s’interroger sur la conclusion d’un accord véritable et pérenne entre les grandes puissances et l’Iran. Même si cet accord est un «bon accord» selon les spécialistes[7], il paraît impossible que l’Iran accepte un accord dans lequel il devra renoncer à son programme nucléaire. Le dossier du nucléaire iranien est devenu la raison d’être du régime. C’est ce qui le légitime aujourd’hui, comme l’écrit Jean-Paul Chagnollaud, professeur des universités et directeur de l’Iremmo, à propos de Mahmoud Ahmadinejad à l’époque, mais encore valable aujourd’hui : «ce discours provocateur est au moins autant à destination de son opinion publique, et sans doute aussi de la rue arabe, que de la communauté internationale […] le discours enflammé du président iranien est une manière de tenter de faire oublier l’échec du régime sur le plan économique et social»[8].

On se souvient de l’épisode de contestation qui avait touché le pays en juin 2009, suite à la réélection supposée frauduleuse du président d’alors, Mahmoud Ahmadinejad. Le régime iranien avait été fragilisé, et aucun compromis ne fut possible durant tout le mandat, dans une perspective de relégitimation auprès des Iraniens.



[1] http://orientxxi.info/magazine/un-tournant-dans-les-relations,0435

[2] http://abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/11/24/ce-que-prevoit-l-accord-sur-le-nucleaire-iranien_3519404_3218.html

[3] http://abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/02/12/demonstration-de-force-des-conservateurs-a-teheran-pour-celebrer-la-revolution_4364927_3218.html

[4] http://orientxxi.info/magazine/nucleaire-iranien-guerre-en-syrie,0514

[5] http://www.lefigaro.fr/international/2014/03/05/01003-20140305ARTFIG00274-israel-intercepte-un-navire-venant-d-iran-rempli-de-missiles.php

[6] http://orientxxi.info/magazine/l-arabie-saoudite-ebranlee-par-l,0459

[7] http://blog.lefigaro.fr/malbrunot/2013/12/iran-enfin-lespoir-dune-soluti.html

[8] Jean-Paul Chagnollaud, «L’Iran, une puissance virtuelle ?», Confluences Méditerranée, 2008/2 n°65, p.9-15.