28/03/2014

L’Egypte sortira-t-elle de l’antagonisme entre islamistes et nationalistes?

Par Geoffroy d’Aspremont

Les événements survenus cette semaine en Egypte font craindre que le processus de transition que traversait le pays depuis 2011 soit mort pour de bon. Le gouvernement militaire intérimaire semble en effet recourir à l’arbitraire et à la peur afin de réprimer toute contestation à son autorité, et de ce fait, alors que l’économie du pays se dégrade de plus en plus, le pays risque de se diviser encore plus et la violence de s’accroître.

A Minîèh, dans le centre du pays, une cour criminelle a condamné à la peine capitale 529 personnes, tous appartenant à la confrérie des Frères musulmans, pour le meurtre d’un policier, des incitations aux meurtres et  l’attaque d’un commissariat au mois d’août dernier, lors d’un procès expédié en deux jours. Même s’il faut souligner que le verdict pourra faire l’objet d’un examen en appel devant la Cour de cassation, chargée de s’assurer si la procédure a bien été respectée, on ne peut que s’indigner par cette parodie de justice. Il est plus que probable que les peines ne seront pas exécutées, et qu’il s’agisse de la part du gouvernement d’un avertissement afin d’intimider tous ceux qui oseraient contester la légitimité du pouvoir actuel. Mais ce n’est pas fini, 683 personnes, dont l’ancien guide suprême des Frères musulmans Mohammed Badie, ont également commencé à être jugé à Minîèh, pour des accusations similaires.

Ce sont ensuite les journalistes, ainsi que toute personne qui critiquerait le gouvernement, qui ont été pris pour cibles. Plus de 20 journalistes, dont les correspondants d’Al Jazeera, la chaîne de l’émir du Qatar qui soutient la confrérie, ont été arrêtés, tout comme de nombreux activistes qui ont participé aux événements de la place Tahrir en 2011.

C’est dans ce contexte répressif que le général Abdelfattah Al Sissi, maître de l’Egypte depuis le renversement par l’armée du président élu Mohamed Morsi au mois de juillet dernier, a annoncé qu’il démissionnait de son poste de commandant en chef de l’armée et ministre de la Défense, afin de présenter sa candidature à la prochaine élection présidentielle, qui se tiendra les 26 et 27 mai prochains.

Le pays peine donc à sortir de la lutte mortelle qui secoue tant d’autres pays entre les nationalistes arabes et les islamistes. Comme les Frères musulmans avant lui, le régime actuel semble incapable, malgré ses promesses, de conduire l’Egypte vers la démocratie, de sortir de cet antagonisme. L’Egypte de demain ne sera pas stable si les Frères musulmans sont pourchassés et mis en ban de la nation. Leur poids et leur représentativité au sein de la société égyptienne ne peuvent être niés.

Pour que l’Egypte réussisse sa transition, elle devra, à l’instar de la Tunisie inclure ses principales forces politiques, qu’elles soient nationalistes, islamistes ou libérales et chaque camp devra accepter que l’autre puisse exister sur l’échiquier politique. Un régime qui se dit préparer la transition doit aussi promouvoir une justice transitionnelle. La justice ne peut être expéditive et partisane, même au nom de la sauvegarde de la stabilité.

Homme très pieux et grand admirateur de Nasser, Al Sissi aurait pu être celui qui aurait réconcilié les Égyptiens. Les derniers événements démontrent malheureusement le contraire. Bien qu’il soit admiré et adoré par une partie des Égyptiens, celui-ci est devenu l’ennemi numéro 1 des Frères musulmans qui ne voit en lui qu’un dictateur sanguinaire – la répression des Frères musulmans ayant fait près de 1400 victimes depuis le mois de juillet.

Ce n’est qu’en réduisant cette polarisation, et donc en réintégrant les Frères musulmans dans le jeu politique que la violence cessera et qu’un vrai régime transitionnel pourra se mettre en place. Au vue de l’extrême férocité de la répression vis-à-vis des opposants et des Frères musulmans en particulier, et de la probable mainmise sur le pouvoir par les militaires avant et après les élections, le spectre de la guerre civile guette malheureusement l’Egypte, au grand dam de tous ceux qui se sont battus place Tahrir depuis 2011 pour plus de dignité, de justice sociale et de respects des droits. Ceux-ci pourront ils se dresser une nouvelle fois face à un pouvoir arbitraire et répressif ?