12/03/2014

Les pays du Golfe en pleine révolution diplomatique : ce que ça pourrait changer

Par David Rigoulet-Roze, chercheur rattaché à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) et chercheur associé à l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE) ainsi qu’au MEDEA (Bruxelles).

Paru sur Atlantico, le 9 mars 2014.

L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn ont récemment rappelé leurs ambassadeurs en poste au Qatar. En cause : le soutien actif de Doha aux Frères Musulmans, réprouvé par les autres pays du Golfe…

Atlantico : L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn ont récemment rappelé leurs ambassadeurs en poste au Qatar. Quel a été l’élément déclencheur de cette décision sans précédent ?

David Rigoulet-Roze : L’élément déclencheur du rappel des ambassadeurs de ces pétro-monarchies effectué le 5 mars 2014 est intervenu la veille à l’occasion d’une réunion du CCEAG (Conseil de Coopération des Etats du Golfe) ou plus simplement CCG (Conseil de Coopération du Golfe)[1]. Une réunion tenue à Riyad, en Arabie saoudite, poids lourd du CCG.

Par-delà les apparences diplomatiques d’usage, l’objectif de ladite réunion, qualifiée par certains participants de particulièrement « houleuse », était en réalité de rappeler à l’ordre le « petit » Qatar. Celui-ci était accusé de ne pas avoir respecté les engagements qu’il était censé avoir pris lors d’un mini-sommet organisé le 23 novembre 2013 à l’initiative de l’émir du Koweït, cheikh Sabah al-Ahmad Al-Sabah.

Lors de ce mini-sommet, une mise en demeure avait alors été formulée par le roi Abdallah d’Arabie saoudite à l’endroit du nouvel émir Cheikh Tamim bin Hamid bin Khalifa al-Thani, lequel avait succédé à son père le 25 juin 2013, de ne pas – ou plus – « soutenir des individus ou des groupes menaçant la sécurité et la stabilité [et] des médias hostiles ». Une allusion directe à la chaîne de télévision par satellite al-Jazeera (l’« Ile » en arabe, une terminologie qualifiant la péninsule Arabique).

Cette chaîne, diffusant depuis le 1er novembre 1996, fut parfois qualifiée de « CNN arabe » en Occident dans la mesure où elle demeura longtemps le seul média panarabe à inviter des opposants aux régimes autoritaires de la région. Elle est de fait devenue l’outil privilégié de la « diplomatie médiatique » du Qatar. On peut rappeler qu’en matière de rappel d’ambassadeur, il y avait d’ailleurs eu un précédent : déjà, le 29 septembre 2002, l’Arabie avait retiré son ambassadeur à Doha, Hamad al Tuaymi, pour protester contre la politique singulière de Doha par rapport aux autres membres du CCG. Un ambassadeur saoudien n’avait repris son poste qu’en mars 2008, à la suite d’une promesse de Doha d’atténuer le ton jugé par trop « licencieux » de cette chaîne.

Pour ce qui est de l’actuel rappel des ambassadeurs, la crise couvait depuis plusieurs mois : en février 2014, il y avait eu le rappel par les Emirats de leur ambassadeur à Doha, pour protester contre des propos de l’influent « télé-coraniste » d’origine égyptienne, Youssef al-Qaradawi, stigmatisant à longueur d’antenne, notamment dans son émission phare « La Charia et la vie », la famille régnante aux Emirats arabes unis pour leur hostilité envers les « Frères musulmans ». Al Jazeera indispose d’autant plus les régimes ultra-conservateurs de la péninsule Arabique, qu’elle est désormais perçue comme le « porte-voix » de la Jamiat al-Ikhwan al-muslimin – stricto sensu l’Association des « Frères musulmans », plus connue comme la Confrérie des «  Frères musulmans » fondée par Hassan al-Bana en Egypte en 1928 – dont elle a soutenu l’agenda politique d’accession au pouvoir dans le prolongement de la dynamique des « printemps arabes ».

Il est de notoriété publique que le Qatar est devenu le sponsor des Ikhwans al muslimin. Doha a en effet très tôt considéré que les attendus politiques de ces « printemps arabes » allaient de son point de vue immanquablement s’exprimer politiquement dans une forme d’islamisme électoral. Lequel constitue un repoussoir pour les pétro-monarchies qui ont immédiatement perçu le potentiel déstabilisateur, sinon révolutionnaire, de l’ « islamo-frérisme » pour la pérennité des régimes ultra-conservateurs qu’elles représentent.

La suite des événements a d’ailleurs donné partiellement raison au Qatar. Ce fut d’abord la victoire du parti Ennahda (« Renaissance ») dirigé par Rached Gannouchi lors de l’élection de la Constituante du 23 octobre 2011 dans la Tunisie post-« révolution (thawra) de Jasmin » ; puis celle du Ḥizb al-ḥurriya wa al-’adala (« Parti justice et liberté ») – simple émanation du mouvement des « Frères musulmans », historiquement d’origine égyptienne – aux législatives de fin 2011 dans l’Egypte post-« révolution du Nil », une victoire parachevée par l’élection à la présidentielle de son candidat Mohamed Morsi le 24 juin 2012.

Or, il se trouve que le mini-sommet du CCG de novembre 2013 avait précisément été organisé pour tenter de surmonter le profond désaccord entre Qatar d’une part, Arabie saoudite, Emirats arabes unis et Bahreïn de l’autre, quant à la conduite à adopter face au nouveau pouvoir installé par le général Sissi après le renversement le 3 juillet 2013 du président Morsi par l’armée égyptienne, avec un soutien financier ostensible de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis de l’ordre d’une dizaine de milliards de dollars. Dans un communiqué commun à l’issue de la tumultueuse réunion de Riyad du 4 mars 2014, il est dit que « les pays du Conseil de coopération du Golfe ont tout fait auprès du Qatar pour s’entendre sur une politique unifiée (…) garantissant la non ingérence de façon directe ou indirecte dans les affaires internes de chacun des pays membres ». Et d’ajouter qu’il « a été demandé au Qatar de ne soutenir aucune action de nature à menacer la sécurité et la stabilité des Etats membres ».

Doha a immédiatement regretté la décision de ses voisins du CCG, affirmant ne pas avoir l’intention, pour sa part, de prendre une mesure réciproque. « Le Qatar regrette et s’étonne » de la décision de l’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis et de Bahreïn mais « ne va pas retirer ses ambassadeurs dans ces pays », a ainsi indiqué le Conseil des ministres du Qatar dans un communiqué. Et d’ajouter : « La décision des frères en Arabie, aux Emirats et à Bahreïn, n’a aucun lien avec les intérêts des peuples du Golfe, leur sécurité et leur stabilité ». « Elle concerne des divergences sur des questions hors des pays du Conseil de coopération du Golfe », a enfin indiqué ce même Conseil des ministres dans une référence implicite à l’Egypte dont l’ambassadeur à Doha a quitté son poste en février 2014, et qui reproche ouvertement à l’émirat de s’ingérer dans ses « affaires intérieures ».

Le signe le plus perceptible de ces tensions entre le nouveau régime au Caire et Doha s’était manifesté, le 9 juillet 2013, lorsque les correspondants de la chaîne Al Jazeera en Egypte avaient été contraints de quitter sous les huées de leurs confrères la salle où se déroulait une conférence de presse de l’armée égyptienne au lendemain d’affrontements meurtriers entre les forces de l’ordre et des manifestants favorables à Mohamed Morsi. A l’origine de ce mouvement de colère la couverture des événements par la chaîne qatarie, jugée systématiquement favorable aux « Frères musulmans ».

Les monarchies du Golfe sont-elles en train d’effectuer un revirement sur le plan diplomatique, ou la logique reste-t-elle la même ? Les pays du Golfe en question étant tous des monarchies, leur diplomatie ne devrait-elle pas répondre aux mêmes logiques et aller dans le même sens ? Pourquoi le Qatar choisit-il de jouer le trouble-fête en soutenant les Frères musulmans ?

Il ne s’agit pas spécialement d’un revirement de la part des pétro-monarchies en général, et de l’Arabie saoudite en particulier, quant à la question de l’islamisme politique. En réalité, il y a une constante dans la politique de ces régimes ultra-conservateurs, par ailleurs promoteurs d’un type d’« islamo-salafisme » stricto sensu « rétrograde » et parfois virulent lorsque les circonstances historico-politiques l’amènent à se projeter à l’extérieur du Dar al islam (« Monde de l’islam ») dans le Dar al Harb (« Monde de la guerre ») dans une logique djihadiste. Le « salafisme », idéologiquement parlant, est à la base une mouvance particulière de l’islamisme prônant un retour au Temps de l’islam des origines, non corrompu par la bida (innovation dans le culte, substrat virtuel d’une modernité conspuée).

C’est l’islam des salafs (« prédécesseurs » ou « ancêtres » en arabe), une terminologie désignant les « compagnons » du Prophète ainsi que les deux générations qui leur succédèrent. Or, les salafistes qui sont par principe « légitimistes » sur le plan politique, ont toujours manifesté la plus grande réticence à développer un « parler politique », quand ils ne sont pas résolument opposés à s’inscrire dans une logique « électorale » en ce qu’elle est susceptible de favoriser la fitna (« division », « conflit », « sédition »).

Ce qui ne peut que convenir à des régimes ultra-conservateurs comme les pétro-monarchies du CCG. Par conséquent, s’il y a une constante dans la politique de ces pétro-monarchies vis-à-vis de l’islamisme politique, celle-ci est en fait induite par la hantise d’une déstabilisation interne. Laquelle pourrait justement prendre la forme spécifique de l’« islamo-frérisme », parce que cette mouvance s’inscrit historiquement dans une variable politique stricto sensu « islamo-républicaine » pour laquelle la dynamique des « printemps arabes » a constitué une fenêtre d’opportunité inédite, que cela soit en Tunisie et/ou en Egypte. On serait donc, dans la configuration actuelle, plutôt dans une sorte de logique concurrentielle au sein de la « grande famille islamiste » entre un « islamo-frérisme » à vocation politique et un « islamo-salafisme » à vocation plutôt sociale et culturelle à l’intérieur et/ou djihadiste à l’extérieur.

Or, le Qatar, paradoxalement proche de l’Arabie saoudite sur le strict plan confessionnel puisqu’il est de culture wahhabite comme son puissant voisin, considère que, depuis le 11 septembre 2001, l’option salafiste s’est retrouvée très largement négativement connotée, sinon disqualifiée, par le fait qu’elle avait constitué le fourron d’al-Qaïda. Et le Qatar qui a, semble-t-il, l’ambition d’apparaître comme le futur nouveau pôle « islamiste » du XXIème siècle, au détriment des Saoudiens, a estimé depuis que les « Frères musulmans » incarnaient une option plus acceptable. D’où une forme d’OPA pratiquée sur l’« islamismo-frérisme », présenté comme le devenir politique inévitable des révoltes arabes. Il y a donc là une vraie stratégie du Qatar, à la fois « frériste » et virtuellement anti-saoudienne.

Le Qatar, avec sa « diplomatie du carnet de chèques », a de fait un moment semblé en passe de réussir la fusion de l’islam de la tharwa (l’« abondance » ou la richesse » en arabe, procurée par la manne pétrolière) avec l’islam de la thawra (la « révolution » en arabe). Concernant le Hamas – acronyme de harakat al-muqâwama al-‘islâmi (« Mouvement de résistance islamique ») -, mouvement islamiste palestinien considéré comme l’émanation gazaouïe de la Confrérie égyptienne, le Qatar était même parvenu en 2012 à réaliser ce qu’avait vainement tenté de faire l’Arabie saoudite durant plusieurs années. A savoir le réintégrer, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, dans le giron islamo-sunnite en l’éloignant de Téhéran qui le finançait depuis longtemps ainsi que de Damas qui hébergeait Khaled Mechaal, le chef de son bureau politique à l’étranger. Ce dernier avait ainsi décidé, début février 2012, d’établir un nouveau QG à Doha et signé le 6 février 2012, sous l’égide du Qatar, un « accord de réconciliation » avec le Fatah de Mahmoud Abbas.

Ce succès politique avait été parachevé par la visite « historique » médiatiquement orchestrée de l’ancien émir Hamad bin Khalifa al-Thani, le 24 octobre 2012, et l’annonce simultanée opportune de l’octroi d’une aide financière pour la reconstruction de la bande de Gaza de quelque 400 millions de dollars. Plus d’un an après, la situation a considérablement changé. Le Hamas a notamment peu ou prou repris langue avec Téhéran pour compenser l’isolement accru du Qatar sur la scène régionale arabe.

Est-ce un hasard si le Hamas – émanation palestinienne de la mouvance des « Frères musulmans » égyptiens – vient justement d’être interdit (le 4 mars 2014) de toute activité en Egypte, dont le nouveau pouvoir avait déjà classé le 25 décembre 2013 la Confrérie égyptienne comme « organisation terroriste » ? Et, coïncidence qui n’en est pas une, le 7 mars suivant, c’est au tour de l’Arabie saoudite de classer sur sa liste toute nouvellement créée d’ « organisations terroristes », celle des « Frères musulmans », non sans paradoxe au même titre que les groupes djihadistes de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) et du Front al-Nosra qui combattent en Syrie, ainsi que le groupe de rebelles chiites Houthis au Yémen.

Peut-on qualifier de foncièrement contre-révolutionnaire la politique extérieure menée par ces pays ? La crainte de velléités populaires est-elle l’un des fondements de leur politique extérieure, et ce pour les décennies à venir ? Mais la réaction n’a-t-elle  pas également un fort volet intérieur ?

La répression « anti-frériste » qui est actuellement mise en œuvre semble bien relever d’une véritable stratégie « contre-révolutionnaire ». Il s’agit au niveau régional de pratiquer une forme de containment (« endiguement » [2]) du potentiel révolutionnaire de la mouvance « frériste », voire de roll-back (« refoulement » [3]) – comme en Egypte avec le renversement de Mohamed Morsi avec le soutien financier de l’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis ainsi que du Koweït -, par analogie avec la lutte contre l’expansionnisme soviétique durant la Guerre froide.

Pour les pétro-monarchies, il s’agit donc d’hypothéquer à l’extérieur la réussite politique et/ ou économique des Ikhwan al-muslimin, pour faire en sorte que ces derniers finissent stigmatisés comme Ikhwan muflisin (« Frères faillis »). Et, en interne, ces régimes vivent dans l’obsession permanente d’un supposé « complot » fomenté par la mouvance « frériste » pour les déstabiliser. C’est cette obsession « complotiste » qui avait étreint Dahi Khalfan al-Tamim, le chef de la police de Dubaï, connu depuis longtemps pour son franc-parler, lorsqu’il avait mis en garde ses pairs, le 26 juillet 2012, à l’occasion d’un forum sur les réseaux sociaux, contre un supposé « complot » international fomenté par les « Frères musulmans » visant rien moins qu’à renverser les gouvernements des Etats du Golfe. « Un complot mondial se prépare contre les pétro-monarchies du Golfe en particulier, et contre les pays arabes en général. […] Il y a une volonté programmée de s’emparer de nos fortunes. […] Plus nos fonds souverains sont importants, plus nous plaçons de l’argent dans les banques des pays occidentaux, et plus le complot pour renverser nos gouvernements existe. Les Frères [musulmans, NDA] et leurs gouvernements en Afrique du Nord et à Damas doivent savoir que le Golfe constitue une ligne rouge, non seulement pour l’Iran mais aussi pour les Frères eux-mêmes ».

Ses opinions peu diplomatiques sont de fait largement partagées dans le Golfe où les élites gouvernantes sont tétanisées par la crainte d’une contagion révolutionnaire dont la Confrérie serait le ferment. Dahi Khalfan avait d’ailleurs écrit à propos de l’élection à la présidence de Mohamed Morsi le 24 juin 2012 qu’il s’agissait d’« un choix malheureux » et il avait ironiquement présenté à cette occasion ses « condoléances » au peuple égyptien. La messagerie de son  téléphone, dont il n’hésitait pas à partager son numéro sur son compte twitter, avait subi un assaut d’insultes et/ou de menaces. Sur son blog, il n’avait pas hésité à répliquer : « Si [les « Frères musulmans »] tentent de saper la sécurité du Golfe, ils baigneront dans le sang ». Le démantèlement d’un supposé « complot » fomenté par un groupe ayant l’intention de porter atteinte à la sécurité de l’Etat avait débuté en mars-avril 2012. Le 20 avril 2012, Sultan bin Kayed Al-Qasimi, président de l’association islamiste al-Islah (« Appel à la Réforme ») et par ailleurs cousin du gouverneur de Ras Al-Khaimah, avait été arrêté par les services de sécurité émiratis qui l’avaient immédiatement placé à l’isolement au palais du gouverneur.

Cette arrestation arbitraire s’inscrivait dans le cadre d’une campagne de répression menée par les autorités émiraties contre tout partisan de réforme politique. Il semble que l’arrestation de Sultan bin Kayed Al-Qasimi ait fait suite à une lettre que ce dernier avait adressée aux gouverneurs des Emirats et au Président de la fédération émiratie, le Cheikh Khalifa bin Zayed, dans laquelle il demandait la mise en place de « réformes politiques » et la restitution de la citoyenneté confisquée à sept citoyens émiratis. Dans sa lettre, il écrivait : « Les temps ont changé et les Emirats ne sont pas épargnés par le mouvement qui secoue le Monde arabe.

Le mur de la peur s’est fissuré. Le peuple émirati n’est plus en retrait, il est tout à fait conscient de ses droits. » Et d’exiger imprudemment : « La vie civique ne doit plus être sous le joug des services de sécurité ». A l’instar de Sultan bin Kayed Al-Qasimi, d’autres membres de l’association al-Islah ont fait l’objet, au cours des dernières années, d’une grande campagne de répression par les services de sécurité émiratis. Nombreux sont ceux qui ont été licenciés de leur postes au gouvernement – certains occupaient de hauts postes – ou ont été contraints de partir à la retraite[4]. Dans le prolongement de ce précédent, d’autres arrestations étaient intervenues mi-juillet 2012.

Le 15 juillet, le procureur général des Emirats arabes unis, Saïd Kubaish, avait ordonné l’arrestation d’un supposé « groupe inféodé à des organisations et des initiatives étrangères » et « avec l’intention de porter atteinte à la sécurité de l’Etat », selon l’agence officielle Wam[5]. Ces personnes, dont le nombre, l’appartenance politique et la nationalité n’avaient pas été immédiatement précisés, se trouvaient soupçonnées de « rejet de la Constitution et des principes fondateurs du pouvoir aux Emirats », selon la Wam. L’agence, citant toujours le procureur général, avait ajouté que ces suspects avaient été placés en détention et subissaient toujours des interrogatoires dans le but de déterminer « la nature du complot » dont ils seraient les auteurs. Aux premières arrestations allaient succéder, les 16 et 17 juillet suivants, celles de personnalités connues comme étant des opposants notoires.

Dans les trois jours qui avaient suivi cette annonce, une quinzaine de militants politiques et défenseurs des droits de l’homme allaient, de fait, être arrêtés par les services de sécurité émiratis à Ras Al-Khaimah, Dubai, Sharjah et Abou Dhabi. Parmi eux, figuraient le défenseur des droits de l’homme, le docteur Mohammed Abdullah Al-Roken, connu pour avoir défendu des militants ayant signé des pétitions en faveur de réformes et le docteur Mohammed Al-Mansoori, vice-président du groupe islamiste Al-Islah[6]. Le Dr Al-Roken était l’un des avocats qui avait défendu les membres d’Al-Islah détenus arbitrairement et le groupe connu sous le nom des «  5 des Emirats »[7]. Le 12 septembre, Al-Islah avait dénoncé la poursuite des arrestations de ses partisans aux Emirats arabes unis, affirmant que le nombre de personnes appréhendées avait alors atteint 61 et que les détenus avaient été victimes de torture.

Des personnalités ayant eu des responsabilités au sein des institutions des Emirats avaient également été visées[8]. C’est notamment le cas du juge Mohammed Saeed al Abdouli, qui présidait auparavant une cour d’appel pénale à Abou Dhabi, et qui allait être arrêté en octobre 2012 ainsi que de l’ancien Procureur général des Emirats Mohamed Saqer al Zaabi finalement condamné par contumace le 2 juillet 2013 par la Cour suprême fédérale d‘Abu Dhabi pour des infractions relatives à la sécurité nationale à l’issue du méga-procès de 94 inculpés. Il s’agissait de l’épilogue d’un marathon judiciaire qui avait déjà donné lieu le 19 septembre 2012 à certaines « révélations ». Ainsi que le rapporte le quotidien Al Khaleej (« Le Golfe ») publié dans l’émirat de Chardjah, la soixantaine d’islamistes arrêtés aux Emirats arabes unis auraient avoué appartenir à une « organisation secrète » qui voulait profiter du « Printemps arabe » pour instaurer un régime islamiste. Le journal indiquait par ailleurs, en citant des sources informées, que les interrogatoires de ces partisans du groupe islamiste Al-Islah, lié aux « Frères musulmans », avaient permis de tracer les contours de l’« organisation secrète ».

Les aveux de certains prévenus auraient confirmé, selon le journal, l’existence d’une « organisation secrète » et de financements occultes ainsi que de contacts avec des organisations de même type à l’étranger, dans une référence directe aux « Frères musulmans » – une terminologie rappelant étrangement la stigmatisation par certains régimes politiques de la « Fraternité » franc-maçonnique. Il aurait été établi en outre, toujours selon le quotidien, que l’« organisation secrète » aurait établi une structure au niveau de chacun des sept émirats de la fédération et que le but ultime aurait été de rétablir le régime du califat panislamique, aboli par Mustafa Kemal, Ataturk, en 1924.

La structure de chaque émirat aurait comporté un exécutif, un Majlis al choura (« conseil consultatif ») et une branche militaire, selon le journal. Ces islamistes auraient reçu, à cette fin, une aide de 10 millions de dirhams (2,7 millions de dollars) après leur arrestation, provenant d’un pays du Golfe non spécifié. Mais il y a tout lieu de penser qu’il s’agit du turbulent Qatar, soutien déclaré des « Frères musulmans » dans la dynamique des « Printemps arabes ».

Les arrestations allaient se poursuivre début 2013. Le 2 janvier, les autorités des Émirats arabes unis avaient annoncé le démantèlement d’une « cellule terroriste saoudo-émiratie », qui aurait planifié des attentats aux Émirats, en Arabie saoudite et dans d’autres pays. Les membres de ladite cellule « ont importé des produits et des équipements pour mener des opérations terroristes », selon un communiqué indiquant qu’ils faisaient partie « d’une cellule organisée de ‘déviants’ parmi les ressortissants des deux pays », les Émirats et l’Arabie saoudite – le terme de talaf (« déviant ») étant généralement utilisé pour désigner les activistes du réseau Al-Qaïda.

Selon le quotidien émirati Al Khaleej, le 1er  janvier, une dizaine d’Egyptiens, dont trois médecins, tous résidents des Émirats, avaient en effet été arrêtés, sous l’accusation d’avoir formé une cellule secrète. Les dix suspects auraient entrepris de collecter des informations classées « secret-défense » et se seraient livrés à des activités subversives, en organisant notamment des conférences sur les vertus des élections – la formation de partis politiques est officiellement interdite aux Émirats. Ils sont également accusés d’être liés au mouvement Al-Islah, dont une soixantaine de membres avaient déjà été arrêtés au cours des mois précédents, sous des charges de « complot contre la sécurité de l’État ». Selon le quotidien, « Les Frères musulmans égyptiens ont donné des cours au réseau sur les moyens de changer les régimes dans les pays arabes ».

Porte-parole des « Frères musulmans » au Caire, Mahmoud Ghozlan avait vigoureusement démenti toute ingérence dans les affaires de pays étrangers. Vainement. Finalement, le nombre des arrestations avait atteint début 2013 pas moins de 94 personnes dont les 11 Egyptiens[9] (parmi lesquels trois médecins) supposément liées au mouvement al-Islah (« La réforme »). Et Dahi Khalfan de considérer : «  C’est un petit groupe  qui a dévié du droit chemin et fait allégeance au guide [suprême de la Confrérie] qui a nommé l’un d’entre eux émir [chef local] ». Porte-parole des « Frères » au Caire, Mahmoud Gozlan – en fuite depuis le renversement de Mohamed Morsi – avait démenti toute ingérence dans les affaires d’un pays tiers.

Mais les personnes arrêtées avaient été formellement accusées le 27 janvier 2013 par le parquet de la Cour suprême fédérale d’avoir formé une cellule occulte appartenant aux « Frères musulmans » en vue d’aider la branche locale de la confrérie à renverser le régime en place. Le 7 mai 2013, la partie civile avait énoncé la liste des chefs d’accusation retenus contre les différents accusés et annoncé que « l’organisation clandestine avait planifié de recruter 20 000 nouveaux membres d’ici quatre ans pour renverser le gouvernement […] et déstabiliser la sécurité intérieure ». A l’issue d’un procès particulièrement médiatisé, le jugement fut rendu : 25 relaxes et 69 condamnations, dont 15 ans pour 8 accusés en fuite, 7 à 10 ans pour les autres. Il s’agissait clairement de faire un exemple en interne pour dissuader toute velléité de « réforme » susceptible d’être immédiatement associée à un projet « voilé » – sans mauvais jeu de mots – à vocation « complotiste ».

Mais cette stratégie concertée « anti-frériste » allait connaître un développement spectaculaire avec l’éviction du président Morsi en Egypte même. Est-ce encore un hasard si la justice des Emirats vient de condamner (le 3 mars 2014) un citoyen du Qatar, Mahmoud Abdel Rahmane al-Jidah[10], médecin de son état, à sept ans de prison ? Il était poursuivi pour collecte de fonds au profit d’islamistes dans ce pays, accusés de vouloir renverser le régime. Deux Emiratis, Abdel Wahid Hassan al-Badi et Saïd Abdallah al-Bouraïmi, ont par la même occasion été condamnés à cinq ans de prison dans la même affaire. Ils étaient poursuivis pour avoir collecté des fonds au profit d’Al-Islah, et pour leurs liens supposés avec les « Frères musulmans ».



[1]              Il s’agit d’une organisation régionale de sécurité créée le 25 mai 1981 et regroupant initialement les six pétro-monarchies arabo-musulmanes (essentiellement d’obédience sunnite) : l’Arabie saoudite, le Koweït, Bahreïn, les Emirats arabes unis, le Qatar enfin le Sultanat d’Oman. Le Koweït assurant actuellement la présidence tournante du groupe régional et s’apprêtant à accueillir fin mars un sommet arabe.

[2]            La doctrine du containment  (« endiguement ») est connue comme ayant été la stratégie de politique étrangère adoptée par les États-Unis dans l’immédiat Après-guerre. L’« endiguement » visait spécifiquement à stopper l’extension de la zone d’influence soviétique au-delà de ses limites atteintes en 1947 et, en corollaire, à contrer les Etats susceptibles d’adopter le communisme. La paternité de cette doctrine géopolitique fut le diplomate George F. Kennan, chef de mission à Moscou, qui l’explicita le 22 février 1946 dans le « Long Télégramme » envoyé au Secrétaire d’Etat américain James F. Byrnes.

[3]             La doctrine du rollback (« refoulement »), fut mise au point en 1952 par le président Eisenhower et son Secrétaire d’Etat, John Foster Dulles, qui visait non plus seulement à contenir la progression mais à refouler le communisme au niveau mondial. Dans les faits elle avait été anticipée lors de la Guerre de Corée par l’Administration démocrate d’Harry Truman (dont faisait déjà partie John Foster Dulles). Les Américains entendaient se montrer déterminés à partir de juin 1950 à repousser les troupes communistes de Corée du Nord qui avaient envahi la Corée du sud. La guerre de Corée aboutit à l’armistice de juillet 1953 qui figea les positions en créant deux Corées et relativisa le succès de la doctrine du rollback même si, à terme, la « Guerre froide » serait gagnée par les Etats-Unis.

[4]           Cf. Alkamara  [« Digninité », fondation suisse Alkamara de défense des prisonniers politiques dans le monde arabe], « EAU : Un proche de la famille régnante est arrêté par les services de sécurité pour ses prises de position politiques »  (http://fr.alkarama.org/index.php?option=com_content&view=article&id=1156:eau–un-proche-de-la-famille-regnante-est-arrete-par-les-services-de-securite-pour-ses-prises-de-position-politiques-&catid=23:communiqu&Itemid=10).

[5]              Cf. http://www.wam.org.ae/servlet/Satellite?c=Page&cid=1135099400077&pagename=WAM%2FWAM_A_Layout.

[6]              Outre le Dr. Mohammed Abdullah Al-Roken et le Dr. Mohammed Al-Mansoori, les autres arrestations concernaient des profils très variés supposés être des membres et/ou des sympathisants d’Al-Islah. Le 16 juillet, il s’agissait d’Abdulrahman Al-Hadidi, membre d’Al-Islah, arrêté à l’aéroport alors qu’il se préparait à partir avec sa famille pour faire le pèlerinage à la Mecque ; de Khalifa Al-Nuaimi, étudiant de 24 ans et militant des droits de l’homme, arrêté chez lui ; de Rachid Al-Shamsi, écrivain ; de Khalid Al-Nuaimi, militant politique ; d’Abdulrahman Al-Nuaimi, fils de Khalid Al-Nuaimi ; d’Omran Al-Radhwan, membre d’Al-Islah ; d’un certain Mohammed Al-Hosani ; de Hussein Al-Najjar, membre d’Al-Islah. Le 17 juillet, ce fut au tour de Rachid Al-Roken, fils du Dr. Mohammed Al-Roken ; d’Abdullah Al-Hajiri, gendre du Dr. Mohammed Al-Roken ; d’Essa Al-Sari, membre d’Al-Islah. Enfin le 18 juillet, il y eut encore l’arrestation du Dr. Issa Khalifa Al-Suwaidi, ancien directeur de la zone d’éducation d’Abou Dhabi.

[7]              Ces cinq militants, dont le procès s’était ouvert le 14 juin 2011 à Abou Dabi, sont : Ahmed Mansoor, ingénieur, blogueur et membre du comité consultatif de Human Rights Watch pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord ; Nasser Bin Ghaith, économiste, conférencier à l’Université Sorbonne-Abou Dhabi ; et les cyber-activistes Fahad Salim Dalk, Ahmed Abdul-Khaleq et Hassan Ali Al Khamis. Ils avaient été finalement condamnés à l’issue d’un jugement considéré comme inique, rendu le 21 novembre 2011, qui plus est sans droit de faire appel, respectivement à trois d’emprisonnement pour Ahmed Mansoor, et à deux ans pour chacun des autres prévenus, pour insultes publiques aux autorités des Émirats. Cf. Alkamara, « Émirats arabes unis: Les peines de prison contre cinq militants sont une atteinte à la liberté d’expression », 28 novembre 2011 (http://fr.alkarama.org/index.php?option=com_content&view=article&id=1174:emirats-arabes-unis-les-peines-de-prison-contre-cinq-militants-sont-une-atteinte-a-la-liberte-dexpression-&catid=23:communiqu&Itemid=10).

[8]              Bien avant que les Emirats ne deviennent indépendants en 1971, les « Frères Musulmans » étaient déjà largement présents dans les Emirats. Accueillis dans les années 50 et 60, les différents émirats les ont accueillis, alors qu’ils fuyaient l’Egypte de Nasser qui les persécutait. Les « Frères Musulmans » ont prospéré économiquement, ont eu l’opportunité de bénéficier d’une bonne éducation qui leur permet aujourd’hui d’être souvent médecins ou ingénieurs, et ainsi d’avoir accès à des emplois bien rémunérés dans les secteurs publics et privés, y compris le domaine judiciaire et l’éducation. A l’indépendance des Emirats, des Emiratis ont alors créé l’organisation al Islah (« la réforme »), sous l’influence des « Frères Musulmans ». Rapidement, al Islah a commencé à indisposer le pouvoir dynastique en place. Selon le récit d’un ancien membre rapporté Sultan Al Qassemi, commentateur politique des Emirats Arabes Unis, al Islah aurait « dévié de ses activités initiales de ‘sport, culture, social et philanthropie’ pour passer au ‘politique’ ». Et de poursuivre : « Au début des années 90, les domaines judiciaire et éducatif, entre les mains des Frères Musulmans, sont devenus un Etat dans l’Etat. Ceux qui recevaient des bourses ou qui étaient coopté devaient appartenir à l’organisation des Frères, à ses affilées ou des sympathisants. En peu de temps, les conseils d’étudiants et les associations de juristes et d’enseignants étaient devenus les avant-postes des « Frères », défendant leurs intérêts ». Cf. Sultan al Qassemi, « Les ‘Frères musulmans’ inquiètent plus que jamais les Etats du Golfe », on nuitdorient.com, 14 décembre 2012 (http://www.nuitdorient.com/n2284.htm).

[9]              Il y aurait quelque 300.000 immigrés égyptiens aux Emirats arabes unis.

[10]              Mahmoud al-Jidah, dont le procès s’était ouvert le 4 novembre dernier, avait été arrêté le 26 février 2013 à l’aéroport de Dubaï où il était en transit lors d’un vol entre la Thaïlande et le Qatar, selon Amnesty.