06/03/2014

Splendeurs et misères du libéralisme arabe

Par Karim Emile Bitar, Géopolitologue et consultant, directeur de recherche à l’IRIS et directeur de la revue « l’ENA hors les murs », chercheur associé à l’Institut MEDEA.

Paru dans l’Orient littéraire (L’Orient-le-Jour) le 06 mars 2014.

L’une des principales raisons pour lesquelles les processus révolutionnaires déclenchés en décembre 2010 furent enthousiasmants est qu’ils ont enfin donné voix au chapitre aux libéraux, aux démocrates et aux progressistes du monde arabe, à tous ceux qui refusaient la sinistre alternative entre les cliques militaro-sécuritaires au pouvoir depuis des décennies et leurs oppositions islamistes radicales.

Ils furent à l’avant-garde des rébellions pacifiques et démocratiques avant qu’elles ne soient confisquées, récupérées, ou battues en brèche par les forces contre-révolutionnaires, comme le furent avant elles tant d’autres révolutions. « Toute révolution, comme Saturne, finit par dévorer ses propres enfants », peut-on lire dans La mort de Danton, puissante œuvre dramatique écrite par Georg Büchner alors qu’il n’avait que 22 ans. Daniel Cohn-Bendit confirme, de façon moins poétique, en disant que « ceux qui lancent les révolutions sont toujours les cocus de l’Histoire.»

Ces révolutions ont néanmoins montré au monde qu’il pouvait y avoir une troisième voie arabe, fut-elle étroite. Elles ont constitué une véritable rupture épistémologique, en ce sens qu’elles ont exposé les limites des grilles de lecture traditionnelles. Cette région a trop longtemps été observée de façon panoptique, en faisant abstraction des êtres humains de chair et de sang qui y vivaient. On ne voulait appréhender le monde arabe qu’à travers le triptyque « despote oriental / ressources pétrolières / islam ». On refusait de voir les individus et leurs aspirations à la dignité, on ne voulait voir que des masses, perçues tantôt comme léthargiques, tantôt comme fanatisées par la religion. On ignorait superbement les problèmes sociaux et économiques et on se focalisait sur les aspects sécuritaires, l’endiguement de l’émigration vers l’Europe et la « guerre globale contre le terrorisme. »  Les femmes arabes étaient réduites aux traditionnels stéréotypes de la lubrique danseuse du ventre ou de la femme soumise en niqab.

femmes maroc

© Abdlehak Senna/AFP. Réputées conservatrices, les femmes arabes sont descendues en masse lors des mouvements de révolte dans la région.

Tous ces vieux clichés se sont fracassés en 2011. L’alternative libérale et démocratique a montré qu’elle n’était pas une simple illusion d’optique. Les révolutions ont permis de renouer avec l’héritage de la Nahda, des longs combats modernistes et d’une tradition intellectuelle dont Albert Hourani avait montré la richesse dans son célèbre ouvrage Arabic Thought in the Liberal Age 1798-1939.

Toujours est-il que les idées progressistes et libérales dans le monde arabe ont pris du plomb dans l’aile au cours des derniers mois. La « sécuritocratie » reprend du poil de la bête. Les « Etats profonds », les services de renseignement et les milieux d’affaires liés aux anciens régimes reviennent avec une revanche à prendre. L’Egypte, cœur battant du monde arabe, est aujourd’hui saisie par une effrayante hystérie nationaliste et chauvine, livrée à un maccarthysme sans précédent, qui n’épargne même pas les journalistes étangers.

De nombreuses raisons permettent d’expliquer l’incapacité des libéraux arabes à transformer l’essai : l’absence d’organisation et de leadership, les financements conséquents dont ont bénéficié leurs adversaires, le basculement dans la violence, qui favorise toujours les courants les plus antilibéraux…

Il faut également remarquer que c’est à l’échelle internationale que le libéralisme politique est en crise. Daniel Lindenberg, dans Le Procès des Lumières, a montré jusqu’à quel point une « révolution conservatrice » était en train de triompher dans de nombreux pays, avec le retour des nationalismes autoritaires et des racismes décomplexés.

En outre, la lenteur du processus de sécularisation dans le monde arabe et le retour / recours au religieux laissent peu de place au discours humaniste classique. Vient à l’esprit la phrase de Stefan Zweig : «Toujours, les hommes qui prétendent combattre pour Dieu sont les plus insociables de la terre : parce qu’ils croient entendre des messages divins, leurs oreilles restent sourdes à toute parole d’humanité. »

Les libéraux doivent également faire leur autocritique. Ils ont trop souvent tendance à vivre dans une bulle, hors sol, à faire preuve de condescendance envers les courants conservateurs, à se focaliser sur les combats culturels en oubliant la question sociale. Or, la démocratie libérale ne peut triompher que si elle s’appuie sur des classes moyennes, lesquelles ont été laminées par les économies de rente encore hégémoniques dans le monde arabe.

Les libéraux doivent surtout se garder de trahir leurs idéaux en s’engageant dans des alliances contre nature. On pense à cette cohorte de vrais-faux libéraux égyptiens qui ont cautionné le coup d’Etat militaire et qui succombent aujourd’hui à la Sissimania. On pense à cette petite phalange d’exilés irakiens qui avaient pensé naïvement que le salut de leur pays viendrait de la machtpolitik de l’administration Bush / Cheney. On pense à ces quelques intellectuels syriens tellement obnubilés par la menace du radicalisme islamiste qu’ils en deviennent les idiots utiles de Bachar El Assad…

Les libéraux arabes doivent comprendre que les ennemis de leurs ennemis ne sont pas forcément leurs amis. Ils devront lutter simultanément sur plusieurs fronts. Un combat difficile, de longue haleine, mais le seul moyen de ne point perdre leur âme.