18/04/2014

D’une rive à l’autre d’un espace méditerranéen en mutation, repenser les paradigmes et les stratégies des Etats

Par Emma Soubrier, doctorante rattachée à l’IRSEM – Université d’Auvergne (Clermont I)

Paru dans Lettre de l’IRSEM n°4, juillet 2013

La Méditerranée, espace historique d’échanges et de rencontre des cultures, est communément perçue comme un pôle stratégique dans les relations internationales. A travers l’Histoire, le vieil adage « Qui contrôle la Méditerranée, contrôle le monde » a ainsi trouvé de nombreux échos. Pour la France et l’UE, l’espace méditerranéen a toujours représenté une zone d’intérêts fondamentale. Ces intérêts, économiques et sécuritaires avant tout, ont été assurés par un éventail de relations bilatérales et multilatérales dans des domaines variés. Aujourd’hui, les stratégies mises en place par la France et l’UE pour les préserver doivent être repensées à la lumière des bouleversements sur la rive sud de la Méditerranée, ces derniers s’inscrivant dans un contexte de mutation des paradigmes traditionnels. Il convient d’accorder une attention particulière à trois tendances : les nouvelles dynamiques internes à l’ensemble de la région MENA, l’évolution des modalités de défense des intérêts français et européens dans cette zone et le repositionnement des grands acteurs internationaux sur l’échiquier régional.

« Nouveau monde arabe » : quelles implications pour les relations euro-méditerranéennes ?

Les bouleversements du Maghreb au Mashrek depuis l’hiver 2010-2011 impulsent de nouvelles dynamiques sociopolitiques et économiques à l’ensemble de la région MENA. Ils remettent notamment en cause la référence traditionnelle à une matrice méditerranéenne comme cadre d’action et consolident un espace de sens résolument arabe auquel la France et l’UE doivent s’adapter. Ainsi, la fragmentation de la politique européenne à l’égard des pays arabes (pays méditerranéens versus les autres) apparaît contre-productive. L’UE devrait mettre en place une stratégie globale dans un cadre sécuritaire pan-régional. Au sein de ce dernier, les pays du Golfe sont des partenaires importants : ils partagent des intérêts sécuritaires avec l’UE et leurs liens économiques avec les pays méditerranéens ont beaucoup augmenté durant la dernière décennie. De plus, les événements récents sont parfois lus comme une prise de liberté vis-à-vis de l’Occident : ils représenteraient plus un avatar moderne du « moment de Suez » qu’une ouverture nouvelle à l’esprit d’une sécurité collective euro-méditerranéenne[1]. Notons qu’avant même le début du « printemps arabe », l’idée méditerranéenne comme « pilier symbolique du projet des deux rives » était parfois perçue sur sa rive sud comme « véhiculant des relents impériaux ou coloniaux »[2].

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© Reuters. L’UE et les monarchies du Golfe partagent des intérêts sécuritaires au Moyen-Orient, ainsi que des liens économiques qui se sont intensifiés ces dernières années.

Pour la France et l’UE, réinvestir l’espace méditerranéen devrait se faire selon une volonté d’accompagner, et non de piloter les mutations qui y sont à l’œuvre aujourd’hui. Il ne s’agit en aucun cas de discréditer ce qui a parfois été qualifié de « mythe méditerranéen ». Au contraire, la nouvelle donne au sein du monde arabe pourrait servir de base à la relance d’un véritable dialogue des civilisations[3] pour instaurer une coopération renouvelée plus largement euro-arabe autour de la zone d’intérêt méditerranéenne, y compris avec les pays du Golfe.

Entre continuité des intérêts et rupture des paradigmes : quelles pratiques possibles ?

Il est essentiel de se prémunir contre une tendance au repli et à la peur perceptible en Europe face à une « effervescence croissante [du monde arabe qui] sonne comme une menace à ses portes ». Il s’agit plutôt de donner un nouveau souffle à un espace de partenariat privilégié entre les deux rives de la Méditerranée. Le moment de rupture que représentent les bouleversements régionaux devrait permettre de corriger les erreurs du passé – l’absence de détermination des Européens et leur incapacité à agir de concert dans le cadre méditerranéen ont souvent été soulignées. Certes, le « [dépassement] du multilatéralisme par le retour des patriotismes » semble aujourd’hui aggravé par les soulèvements arabes et la crise financière qui traverse le continent européen. Ces fragilités conjoncturelles apparaissent comme des obstacles à la mise en place de nouvelles pratiques concertées mais elles doivent être surmontées pour que la Méditerranée ne se transforme pas en « mur ». Envisager un avenir plus serein pour la coopération autour de la Méditerranée ne sera réaliste qu’à condition de consolider une UE politiquement et économiquement forte et d’élaborer une stratégie à niveau européen pour préserver les intérêts dans la zone[4]. Notons que, sur ces thèmes, un dialogue entre gouvernements et entreprises à échelle nationale et régionale pourrait être un liant prometteur, favorisé par la reconstruction des filières industrielles en Europe et la convergence de certains intérêts stratégiques. La compréhension des besoins et l’élaboration de stratégies de réponse que les industriels proposent peuvent aider à mettre en place de nouvelles relations entre les Etats sur les deux rives de la Méditerranée et jusqu’au Golfe.

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© Joël Saget/AFP. Une patrouille française mène opération en Méditerranée pour l’agence européenne Frontex. Plutôt que de faire de l’Europe une forteresse, une relance de la coopération entre les pays méditerranéens est plus que jamais une nécessité.

Repositionnement des acteurs globaux sur l’échiquier régional : quelles règles du jeu ?

L’essor de nouvelles dynamiques intégrées et multi-acteurs dans la région MENA pour assurer des intérêts avant tout économiques et sécuritaires n’est pas l’apanage de l’UE. Les intérêts qui y sont défendus par la France et l’UE sont partagés par d’autres protagonistes internationaux au premier rang desquels se trouvent bien sûr les Etats-Unis, mais aussi les BRIC. La compétition dans la globalisation est particulièrement visible dans des repositionnements stratégiques des acteurs à la lumière des actuels bouleversements régionaux qu’il conviendrait d’analyser en détail. On pense notamment aux interrogations que soulèvent aujourd’hui les annonces américaines de l’US Strategic Pivot towards Asia ou d’une indépendance énergétique impliquant un hypothétique recul des Etats-Unis dans la région MENA. Au coeur d’une redéfinition des règles du jeu sur

l’échiquier régional se trouvent également les évolutions du dossier nucléaire iranien et de la crise syrienne. Les observateurs émettent des hypothèses variées sur leurs issues et implications – retour de la puissance russe dans les paradigmes régionaux, bouleversement des alliances traditionnelles et émergence d’un nouveau pôle régional non arabe Israël-Iran-Turquie, … Pour l’heure, il est très difficile d’anticiper les développements de la région et d’un « printemps arabe » dont l’Histoire continue de s’écrire. Pour finir, il est intéressant de souligner une distanciation possible d’approches traditionnellement réalistes dans les stratégies des Etats sur la scène régionale. Le réalisme a longtemps prévalu dans la politique occidentale à l’égard de la région MENA : « la guerre, le terrorisme, le pétrole et d’autres intérêts économiques et de « sécurité dure » expliquaient la plupart des attitudes occidentales envers la région, y compris le soutien à de nombreux régimes autoritaires ». Aujourd’hui, les attitudes tiendraient à un savant dosage de constructivisme et de réalisme, les facteurs les façonnant dépassant les intérêts nationaux et découlant notamment de « jugements de valeurs sur la manière dont le monde devrait tourner. En substance, les Etats-Unis et leurs alliés formulent des jugements sur ce à quoi le futur devrait ressembler et partent de là pour construire leurs stratégies »[5].

Une analyse plus poussée des trois dynamiques évoquées et de leurs interdépendances permettra à l’avenir de développer des approches nouvelles de la France ou de l’UE dans la zone. Ainsi pourrait émerger un pôle régional cohérent et solide à même de peser dans la restructuration des pratiques des relations internationales, au sein d’un monde de plus en plus multipolaire. A cet égard, le soutien à une recherche stratégique ciblée sur les questions régionales ainsi que le développement d’un dialogue concerté entre institutions, entreprises et universités, en France et dans de nombreux pays de l’UE, apparaissent comme des initiatives prometteuses.



[1] Richard Youngs, « The EU and the Arab Spring :from munificence to geo-strategy », in Europe in the Reshaped Middle East, Fundación para las Relaciones Internationales y el Diàlogo Exterior (FRIDE), 2012, p. 151.

[2] Robert Bistolfi, « Europe, Méditerranée, monde arabe : une nouvelle donne ? », Confluences Méditerranée, 2004/2 N°49, p. 24.

[3] Jean-Yves Moisseron, « Après les révolutions arabes : changer de paradigme dans le partenariat euro-méditerranéen », Confluences Méditerranée, 2011/2 N°77, p. 161.

[4] Sébastien Abis, « Europe et Méditerranée : se souvenir du futur », Revue internationale et stratégique, 2011/3 n°83, p. 121-129 ; Barah Mikaïl, « France and the Arab Spring : an opportunistic quest for influence », in Europe in the Reshaped Middle East, FRIDE, 2012, p. 125-133.

[5] Daniel Byman, « Explaining the Western Response to the Arab Spring », Journal of Strategic Studies, Vol. 36, N°2, 2013, p. 315.