11/04/2014

Les Kurdes en Syrie : sur le chemin de l’indépendance ?

Par Mattijs Messely, Institut MEDEA

Beaucoup a été écrit sur la crise syrienne. Au cours des derniers mois, beaucoup d’observateurs ont commencé à se demander si cette crise était devenue une guerre civile totale. Ce n’est pas simplement une question de sémantique, car la possibilité que les lignes de fracture ethniques et religieuses masquent la cause initiale de la crise syrienne – une lutte en faveur de la démocratie – aurait de graves conséquences pour l’ensemble de la région. Durant ces derniers mois, il est devenu évident que les paramètres géopolitiques n’ont pas diminué, au contraire, ils sont plus importants que jamais. Alors que l’Iran et ses alliés soutiennent le régime Assad, le pôle sunnite, Arabie Saoudite en tête, a pris le parti des rebelles. Sur le terrain, les groupes fondamentalistes d’Al-Nosra et de l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) continuent de progresser : dans la ville de Raqqa, il y a régulièrement des exécutions tenues en public par l’EIIL. De plus, il semble même que les Etats-Unis ne tournent plus le dos au régime syrien, comme le prouve le nouvel approvisionnement secret en armes à l’Armée syrienne libre (ASL). Que cette dernière, seule force rebelle laïque importante, bénéficie du soutien officieux des puissances occidentales, est désormais acquis.

Parmi toutes ces factions combattantes, il y a un groupe, peu nombreux mais néanmoins important dans cette situation, les Kurdes de Syrie. Ils constituent un élément qui ne doit pas être sous-estimé dans cette guerre, mais qui est souvent négligé. Toutefois, une grande partie du Nord-Est de la Syrie est contrôlée par différents milices kurdes, parmi lesquelles Yekîneyên Parastina Gel (YPG, « Popular Protection Units ») qui est la plus grande et la plus importante. Le Nord-Est est non seulement contrôlé par les Kurdes sur le plan militaire, mais est gouverné aussi de facto par ce groupe ethnique sur les plans économique et politique. Les partis politiques Kurdes syriens ont fondé leur propre bureaucratie avec différentes installations pour la population : un système judiciaire avec ses propres prisons et un bureau d’enregistrement pour les voitures n’en sont que deux exemples. La production de pétrole brut est une source majeure de revenus pour la région, et les Kurdes ont également leur propre système scolaire. Les Kurdes syriens ont un haut degré d’autonomie mais qui n’est pas reconnu par le régime. La question reste de savoir si cette autonomie est une première étape vers un Kurdistan indépendant.

Les Kurdes sont une entité culturelle qui se sépare des autres groupes ethniques du Moyen-Orient par sa langue. Il y a encore beaucoup de débats sur les lignes de divisions ethniques et les frontières possibles du désormais inexistant Kurdistan mais les tensions entre les Kurdes et les différents gouvernements de Turquie, Iran, Irak et Syrie sont désormais avérées. En Iran et en Turquie – où vivent la majorité des Kurdes – les relations sont très mauvaises depuis que les autorités centrales ne les reconnaissent pas et voient leurs partis politiques comme des groupes qui érodent la souveraineté nationale. En Irak cependant, l’autonomie et l’auto-gouvernance kurdes est en voie d’extension. Après la première guerre du Golfe, en 1992, les Kurdes ont eu le droit de former leur propre gouvernement et leur propre Parlement.

 kurdes fuyant

© ITV News. Des Kurdes syriens traversent le Tigre en quête d’une nouvelle vie.

Le territoire des Kurdes en Syrie englobe une région qui connaît actuellement des combats féroces. Les islamistes, le régime, l’ASL et les Kurdes mènent tous leur propre bataille. De nombreux habitants kurdes qui n’ont pas pris part aux combats ont fui la région pour l’Irak, où la situation est très différente pour les citoyens ordinaires. La région est d’une importance stratégique, du fait de sa proximité avec l’Irak, la Turquie et l’Iran, mais les Kurdes et les rebelles radicaux se combattent aussi parce qu’ils ont des valeurs opposées. Les Yekîneyên Parastina Jin (YPJ), l’équivalent feminin du YPG, sont aussi très nombreuses, bien entraînées et lourdement armées. Dire que tous les Kurdes sont en faveur de l’égalité des sexes est un pas trop grand à franchir, mais on peut facilement reconnaître que le nombre de femmes présentes dans l’armée et la police est remarquable.  La plupart des partis kurdes sont progressistes et d’extrême gauche. Des positions avec lesquelles, bien sûr, les factions salafistes et conservatrices sont en désaccord.

femme kurde

© Bassem Mroue/APUne combattante des Unités populaires de protection monte la garde à un point de contrôle près de Qamishli, en Syrie.

La situation actuelle ne donne pas beaucoup de réponses, mais nous laisse plutôt avec beaucoup de questions, quand on regarde aussi les positions des Kurdes. Les leaders kurdes syriens jouent l’ambigüité sur les objectifs de leur combat. Il est vrai que les milices kurdes se battent contre Al-Nosra et l’EIIL la plupart du temps, mais il est vrai aussi que le régime de Bachar el-Assad voit d’un mauvais œil l’actuel degré d’autonomie acquis dans le nord-est. Cependant, les combattants kurdes et les soldats du régime semblent s’accommoder de la présence de l’autre. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils sont alliés. Les choix stratégiques pris par les leaders kurdes sont pour le moment flous. Choisiront-ils le régime syrien plutôt que les rebelles sunnites, puisqu’ils en tireront davantage profit ? Ou pensent-ils qu’ils doivent d’abord remporter la guerre contre les rebelles, et ensuite s’attaquer au régime ? A part les choix stratégiques, l’objectif global reste flou. Est-ce que les Kurdes syriens et irakiens fusionneront, ou bien deux entités autonomes seront-elles créées dans deux différents Etats ? Enfin, les conséquences de ces scénarios pour les Kurdes en Turquie et en Iran, ainsi que pour ces pays mêmes, sont impossibles à prévoir, surtout que désormais la Turquie d’Erdogan et l’Iran de Rohani ont clairement affiché leur volonté de jouer un rôle incontournable au Moyen-Orient.

Sources :

Vice on HBO: “A Syria of their own”

http://www.medea.be/fr/themes/societepopulation/kurdes/

http://www.medea.be/2013/11/la-mosaique-kurde-demancipation-en-emancipation-inquiete-la-region/

http://www.al-monitor.com/pulse/security/2014/03/isis-enforces-islamic-law-raqqa-syria.html#

http://www.itv.com/news/2014-01-21/crossing-the-river-tigris-the-ferry-to-freedom-for-syrian-kurds/

http://news.yahoo.com/kurds-fight-place-syrian-civil-war-194103139.html

http://complex.foreignpolicy.com/posts/2014/04/07/check_out_the_syrian_rebels_insane_new_missile_launcher

http://www.bbc.com/news/world-middle-east-26512863

http://www.bbc.com/news/world-middle-east-26587384

http://www.bbc.com/news/world-middle-east-19197169