17/04/2014

Oman, la force tranquille face à la révolution

Par Philippe Bannier, Institut MEDEA

On oublierait presque que le sultanat d’Oman existe. Coincé entre les deux colosses que sont l’Arabie Saoudite et l’Iran, le pays est rarement sous le feu des projecteurs médiatiques. Cette ancienne puissance maritime de l’océan Indien est réputée pour ne pas faire de vagues, à la marge du monde arabe.

carte oman

© Eric Gaba. Le sultanat d’Oman se situe à la périphérie du monde arabe. Influencé par la péninsule arabique, il a été surtout forgé par les mondes indien et africain, du temps où il était une puissance impériale.

Dirigé par le sultan Qabus bin Saïd depuis 1970, véritable bâtisseur et garant de l’unité nationale[1], le pays a été secoué par des protestations en 2011 dans la lignée du « printemps arabe ». La corruption qui sévit au sein du gouvernement et de l’administration était particulièrement visée par les manifestants. Dernière décision en date pour apaiser les esprits et lutter contre ce fléau, une Cour de justice du sultanat a condamné en mars un homme d’affaires accusé de corruption[2].

Dans les années 1970 et 1980, le pays s’est très développé au niveau socio-économique, suite aux retombées des deux chocs pétroliers, bien qu’il ne représente que 0,3% des réserves prouvées au monde[3]. Il n’y a pas eu, en revanche, de libéralisation sur le plan politique. Les partis sont formellement interdits, les procès sont expéditifs, et le sultan concentre tous les pouvoirs. Il est à la fois sultan, Premier ministre, ministre des Affaires étrangères, ministre de la Défense, et désigne les membres du gouvernement.

Dès février 2011, des manifestants réclamaient  pacifiquement plus de libertés politiques et une plus grande ouverture de l’Assemblée consultative élue (Majlis ash-Shoura). Les revendications sociales ont été le véritable moteur de ces révoltes, tels que la lutte contre la corruption et le chômage (plus de 20% de la population), en particulier chez les jeunes. Les réponses apportées par le sultan – hausse de 30% des salaires, augmentation des bourses étudiantes, remaniement du gouvernement[4] – n’ont pas éteint la contestation, qui s’est transformée en affrontements. Des manifestants ont été tués, tandis que d’autres ont été emprisonnés et ont fait l’objet de torture.

contestations oman

© Karim Sahib/AFP. Dans le contexte du « printemps arabe », le sultanat d’Oman a connu des épisodes de contestation dès février 2011. La corruption, le chômage et les arrestations arbitraires ont été dénoncés par les manifestants.

La situation est potentiellement explosive dans un pays qui compte de nombreuses ethnies[5] et une population étrangère avoisinant les 25% de la population totale. Pourtant, le sultan continue d’apparaître comme le chef incontestable et un réformateur sincère. C’est pour cette raison que les manifestants ont modifié le slogan traditionnel des révolutionnaires de Tunisie et d’Egypte, « le peuple veut la chute du régime », le transformant en « le peuple veut la réforme du régime »[6].

Pour éviter l’effet de contagion, l’Arabie Saoudite et les autres monarchies du Golfe membres du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) avaient créé un fonds de 20 milliards de dollars en mars 2011 destiné à soutenir les pouvoirs en place. Oman et Bahreïn en étaient les principaux destinataires, mais cela n’avait pas contribué à apaiser le mécontentement populaire[7].

Les pays du Golfe ne sont pas les seuls à avoir surveillé de très près les événements en cours dans le sultanat. Les Etats-Unis et les pays asiatiques ont accordé une attention toute particulière à ce pays habituellement stable. Sa position stratégique lui donne accès au détroit d’Ormuz, par où transite 30% du commerce mondial de pétrole, et dont dépendent à 85% les pays asiatiques, en particulier la Chine, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud[8]. La déstabilisation du pays pourrait donc perturber le trafic mondial et créer un nouveau choc pétrolier qu’aucun des pays développés ou émergents ne veut voir arriver.

Sa position de carrefour stratégique lui permet dès lors de jouer un rôle important dans les enjeux régionaux, toujours dans la retenue, sauf quand il s’agit de défendre ses intérêts. Il s’est ainsi opposé catégoriquement au projet de l’Arabie Saoudite de resserrement des liens au niveau du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), dont il est membre[9]. Mascate y avait vu la volonté saoudienne d’affermir son emprise sur l’organisation, et craignait pour son indépendance en matière de politique internationale, en particulier à l’égard de l’Iran.

Ses bonnes relations avec l’Iran remontent aux années 1970, lorsque le Shah l’avait aidé à mater une rébellion d’inspiration marxiste dans la province de Dhofar, dans le sud du pays. Depuis, malgré les quelques années qui ont suivi la Révolution islamique de 1979, les relations politiques et économiques entre les deux pays sont bonnes, comme l’atteste la visite en mars dernier du président iranien Hassan Rohani à Mascate[10]. Un contrat de vente de gaz iranien a été signé sur 25 ans, en plus de la construction d’un oléoduc le long du Golfe.

oman rohani

© AP. En mars 2014, le sultan Qabus bin Saïd a accueilli le président iranien, Hassan Rohani. Les relations entre les deux pays sont bonnes, ce qui a permis à Oman de jouer les intermédiaires dans le dossier du nucléaire iranien, entre Téhéran et Washington.

Fort de son influence au sein du CCG, de ses bonnes relations avec l’Iran, mais aussi avec les Etats-Unis dont il accueille une base militaire depuis 1980, Oman joue un rôle de médiateur dans les conflits régionaux, en particulier sur le dossier du nucléaire iranien. C’est lui qui a accueilli des émissaires iraniens et américains en mars 2013 en vue de préparer l’accord historique signé à Genève le 24 novembre de la même année[11].

Oman poursuit clairement une stratégie d’indépendance à la façon des « non-alignés », dans la « guerre froide » que se livrent l’Arabie Saoudite et l’Iran. C’est aussi une manière pour le sultanat de se distinguer sur le plan religieux, puisqu’il est le seul pays au monde à avoir une population majoritairement musulmane d’obédience ibadite, la troisième branche de l’islam avec le sunnisme et le chiisme. La modération politique et religieuse du sultanat tranche donc avec les accents parfois messianiques et les propos souvent violents de l’Arabie Saoudite sunnite d’un côté, de l’Iran chiite de l’autre[12].

La question qui demeure fondamentale dans le sultanat, au-delà des troubles politiques et sociaux qui ont secoué le pays ces trois dernières années, est celle de la succession au sultan, qui n’a pas d’héritier. Trois noms circulent parmi ses neveux, mais le successeur officiel n’a pas été désigné, par crainte de voir un rival émerger de son vivant.

Comme l’écrit Najma Al Zidjaly, professeure à l’Université Sultan Qabus, à Mascate[13] : « ce que moi et mes compatriotes d’Oman avons appris des mouvements de contestations est que nous devons parler pacifiquement, avec respect et de façon responsable, du passé, du présent et de l’avenir ». A travers les chemins sinueux de la réforme politique, le sultanat d’Oman avance, sans faire de bruit.



[1] Mayol Clémence, « Où est le sultanat d’Oman ? », Outre-Terre, 2006/1 no 14, p.327-339.

[2] http://www.reuters.com/article/2014/03/09/us-oman-corruption-sentences-idUSBREA280I020140309

[3] http://www.opec.org/opec_web/static_files_project/media/downloads/publications/ASB2013.pdf

[4] http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2011/02/28/la-contestation-dans-le-golfe-persique-s-etend-desormais-au-sultanat-d-oman_1486167_3218.html 

[5] 75% de la population est arabe, 13% d’Indiens, Sri-Lankais, Pakistanais et Bangladais, 7% de Baloutches et 2% d’Egyptiens. Source : Moyen-Orient n°19, juillet-septembre 2013, p. 38.

[6] Valeri Marc, « Une cité aux prises avec le “printemps arabe”. Mascate, capitale d’Oman », in Moyen-Orient n°22, avril-juin 2014, p. 78-85.

[7] http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2011/03/14/la-rente-petroliere-ne-garantit-plus-la-paix-sociale_1492609_3234.html

[8] http://www.eia.gov/countries/regions-topics.cfm?fips=WOTC#hormuz

[9] http://orientxxi.info/magazine/fronde-d-oman-contre-l-arabie,0494

[10] http://www.reuters.com/article/2014/03/12/iran-oman-gas-idUSL6N0M94LK20140312

[11] http://www.letemps.ch/Facet/print/Uuid/08d8965e-6b48-11e3-9211-1ac4a1902390/Le_r%C3%B4le_dinterm%C3%A9diaire_discret_jou%C3%A9_par_Oman

[12] http://www.fait-religieux.com/monde/moyen-orient/2014/04/14/oman-troisieme-voie-moderee-de-l-islam-1-les-oulemas-et-l-humanite

[13] http://www.nytimes.com/2011/03/08/opinion/08al-zidjaly.html?_r=1&