28/04/2014

Iran d’hier, Iran d’aujourd’hui : les changements de la présidence Rohani

LES MIDIS DE LA MÉDITERRANÉE 

Iran d’hier, Iran d’aujourd’hui : les changements de la présidence Rohani

Déjeuner-débat avec Firouzeh Nahavandi, sociologue, professeur à l’ULB et auteur de « Iran » (De Boeck, 2013)

 Mercredi 23 avril 2014 de 12h30 À 14h  

Organisé avec le soutien du Mouvement Européen-Belgique 

Modération : Sébastien Boussois (Institut MEDEA).

Intervention de Firouzeh Nahavandi :

Que puis-je dire de plus que ce que l’on connaît déjà ? Comment être original parmi les centaines d’informations, de livres, d’articles sur le sujet ? Nous allons prendre la trame des événements depuis l’élection de Rohani en juin 2013, en étudiant deux points :

– Qu’est-ce que cette élection a apporté comme opportunités à l’Iran ?

– Quelles ont été les occasions perdues ?

Lors des élections présidentielles de juin 2013, Hassan Rohani a été élu avec 50,7% des voix. Ce n’est pas une énorme majorité, mais c’est une élection qui a suscité beaucoup d’enthousiasme. C’était parfois un peu surfait, parce que l’image de l’Iran était très mauvaise, aussi bien sur le plan intérieur (mauvaise situation économique) que sur le plan extérieur (dossier du nucléaire, guerre en Syrie).

Au moment de sa prise de fonction, il a fait beaucoup de promesses envers la communauté internationale et la population iranienne. Il a promis une ère de transparence, regagner la confiance de la communauté internationale et rétablir des liens amicaux avec les voisins de l’Iran.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

I. Les fenêtres d’opportunités

1. De nouvelles personnalités

L’élection de Hassan Rohani a changé le regard de la communauté internationale sur l’Iran. Mais avant son élection, beaucoup pensaient que Saïd Jalili serait président, car il avait les faveurs du Guide suprême, Ali Khamenei.

Pour autant, est-ce que Rohani était un outsider ? Non, c’est un véritable homme du sérail. Ce n’est pas un grand révolutionnaire. Né en 1948, il a le parcours de toutes les personnalités de la République islamique : il a fait de la prison à plusieurs reprises sous le Shah, il a suivi des études religieuses puis de droit. Il a été à l’université de Glasgow où il a réalisé une thèse sur la charia avec une vision positive de ce qu’elle devrait être.

Hassan Rohani va ensuite changer de nom. En réalité il s’appelle Hassan Fereydoun, sauf que Fereydoun était une personnalité marquée de la période pré-islamique… Il a donc changé en « Hassan Rohani », « rohani » signifiant « clerc ». C’était un nom plus en phase avec l’esprit islamique du régime iranien.

C’est lui qui utilise en premier le nom d’ « imam » pour qualifier Khomeiny en 1977. Normalement, c’est un terme qui est réservé aux douze premiers imams du chiisme.

A partir de 1979, il occupe toute sorte de postes et ministères. Il est partout dans les conseils non-élus de la République islamique, dont le dernier en date était un conseil dédié au sujet suivant : « comment conforter la théocratie ».

En conclusion, Hassan Rohani est un routard de la politique en Iran, ce n’est pas un nouveau, et encore moins un réformateur, même s’il se rapproche plus de quelqu’un comme l’ex-président Khatami.

Hassan Rohani est un proche de Khamenei dans ses positions, mais il n’en a pas le charisme. Il a surtout un style différent de l’ex président Mahmoud Ahmadinejad. Hassan Rohani est moins provocateur, c’est un bel homme et qui a conscience de la situation économique.

Il connaît bien les dossiers internationaux, en particulier le dossier du nucléaire. Son élection peut présenter des opportunités de changement en Occident, avec les tensions qui se débloquent. En revanche, sur la situation intérieure, c’est beaucoup plus complexe qu’un changement radical.

Mohammed Zarif est le ministre des Affaires étrangères et négociateur en chef sur le nucléaire. Né en 1960, c’est un diplomate de carrière formé aux Etats-Unis et apprécié des Américains. Ses conseilleurs ont aussi fait leurs études aux Etats-Unis. Le but est d’être en phase avec la ligne politique. Il a de bonnes relations avec le vice-président américain Joe Biden et le secrétaire d’Etat à la Défense Chuck Hagel.

Cependant, cette ouverture et avancée dans les dossiers internationaux n’est pas garantie : c’est le Guide qui prend la décision en dernière instance. Et ses opinions sont peu claires et varient en fonction s’il s’exprime en public ou en privé.

2. Le dossier du nucléaire

Une série de négociations a été lancée, avec des accords conclus. Le premier a été celui en novembre 2013, qui était provisoire et qui doit prendre effet en juillet prochain. L’Iran a promis de diluer son stock d’uranium enrichi, d’avoir des positions cohérentes sur l’usine d’Arak, et permettre des visites quotidiennes des inspecteurs de l’AIEA. En échange, le Conseil de Sécurité + Allemagne + Catherine Ashton ont promis d’alléger les sanctions (un équivalent de 7 milliards de dollars) et de ne pas en faire de nouvelles. Ils ont aussi débloqué 4 milliards d’avoirs gelés dans les banques occidentales.

Plusieurs réunions intermédiaires ont été tenues, où l’Iran a beaucoup avancé sur les exigences de la communauté internationale. Ces négociations ont été une fenêtre d’opportunité en ce sens qu’elles ont placé l’Iran comme un interlocuteur reconnu, responsable et crédible. En cas de succès de ces négociations, l’Iran sera réinséré au sein de la communauté internationale. Cependant, l’Iran ne changera pas de régime pour autant.

3. La position de l’Iran sur la conjoncture internationale

Ces dernières années, l’Iran a tenté de tirer tous les avantages possibles des événements dans la région :

  • L’Afghanistan : le départ occidental est vu comme un allègement dans sa situation d’encerclement. Mais il craint l’arrivée des Talibans au pouvoir.
  • La Syrie, où Téhéran est un acteur majeur du conflit.
  • La Crimée : sur ce dossier, la position russe s’est raidie et Moscou s’est désolidarisée des pays occidentaux.

L’Iran a également tissé des relations économiques fortes avec ses voisins, notamment en Asie centrale.

4. La crise ukrainienne

Cette crise a soulevé la question de l’approvisionnement en gaz de l’Europe : l’Iran est arrivé comme le sauveur de l’Europe. Certains pays européens sont à 100% dépendants du gaz russe.

5. La levée des sanctions

Cette levée de certaines sanctions a été vécue en Iran comme une bouffée d’oxygène, mais cela ne résoudra pas les problèmes économiques iraniens, qui sont autres que financiers. Au moment de l’annonce, la bourse de Téhéran a augmenté, ainsi que le prix de l’or et de la monnaie iranienne.

Quel a été l’impact réel de cette levée partielle ? Il est plus que limité : les problèmes intérieurs sont les plus importants, comme le taux de change les subventions, les finances publiques, la corruption. Sur le taux de change, le secteur privé, qui représente environ 10%, n’avait pas vraiment intérêt à ce que le dollar baisse et que la monnaie iranienne remonte, car cela risque de nuire aux exportations. Sur les subventions, c’est un régime populiste qui s’appuie sur les subventions pour s’attirer des sympathies politiques. Ahmadinejad avait supprimé ces subventions, ce qui avait provoqué un gros mécontentement, car les prix avaient fortement augmenté. L’Iran nécessite des investissements publics sur le long-terme, mais les règlements sont volatiles, la bureaucratie est envahissante, et le pays est mal placé sur la corruption.

II. Les occasions perdues

1. Double langage de l’Iran

C’est surtout le cas du Guide suprême, Ali Khamenei. Il y a un groupe important de personnes qui est contre l’évolution sur certains dossiers : beaucoup sont opposés aux concessions qui ont été faites sur le dossier du nucléaire, même les minimes…

Khamenei a déclaré dans les coulisses que les négociations ne mèneraient à rien. Il a fait le même genre de déclarations floues autour du génocide des juifs.

2. La situation des droits de l’homme

Rien n’a changé depuis l’élection de Rohani. Ban-Ki Moon a critiqué récemment l’Iran sur cette question des droits de l’homme : il n’y a pas d’amélioration des prisonniers, les exécutions publiques sont en augmentation, etc.

A l’occasion de la Journée de la femme, Rohani a fait un « beau » discours sur ces 50% de la population… mais il n’y a rien de concret. Au moins il y aura un petit changement dans le discours. On peut se demander d’ailleurs si l’autorisation du défilée de mode par le régime iranien est un changement important, ou bien de la poudre aux yeux.

Deux questions complémentaires :

Le leadership régional de l’Iran :

L’Iran n’a jamais cessé de rechercher le leadership dans la région. L’Irak avait perçu cette menace dans les années 1980, c’est pour cela qu’il y avait eu cette guerre. L’Iran est une puissance technologique, militaire, et qui a une position historique pour dire qu’il a le droit à une position régionale importante.

Etre jeune en Iran :

Les jeunes représentent la majorité de la population, puisque 60% de la population totale a moins de 40 ans. La transition démographique commence à arriver : le taux de fécondité a changé par exemple. Le régime iranien s’en inquiète et a mis en place une politique pour augmenter la natalité. C’est une population éduquée, qui suit des cours à l’université. La majeure partie de la population est alphabétisée.

Cependant, toute la population n’a pas accès à Internet, mais il y a une circulation de l’information. Les Iraniens sont friands des paraboles ! C’est donc une population jeune, qui a des rêves d’ouverture, mais pas nécessairement politiques : les jeunes iraniens veulent surtout consommer.