30/04/2014

Syrie : scénarios et options pour une sortie de crise (Partie 1)

Par Thomas Pierret, chercheur associé, maître de conférence à l’Université d’Edimbourg

La deuxième partie est accessible ici.

En dépit des vœux pieux encore exprimés ici et là, l’échec des pourparlers de paix tenus en Suisse en février dernier met vraisemblablement un terme à tout espoir de résolution diplomatique du conflit syrien à brève échéance. Face à cette impasse, trois options s’offrent aux pays occidentaux : continuer d’assister au pourrissement du conflit ; miser sur un rétablissement du régime de Bachar al-Assad ; intervenir militairement soit de manière directe, soit via l’armement de l’opposition. Aucune de ces options n’est attirante, mais on avancera néanmoins ici l’idée que la dernière est la seule à ouvrir des perspectives de résolution du conflit à court ou moyen terme.

L’échec des négociations de Genève 2 s’explique par une cause dramatiquement simple, à savoir le refus du régime syrien de considérer un partage du pouvoir et une transition politique telle que proposée dans le communiqué de Genève 1 en juin 2012. Par ce dernier, Américains et Russes se prononçaient en faveur de la création d’une autorité transitoire mixte composée de membres du régime et d’opposants. C’était là un compromis raisonnable car assurant une transition graduelle d’un régime politique exclusif à un système inclusif. Compromis raisonnable, certes, mais néanmoins inacceptable pour le clan Assad, qu’un tel accord aurait nécessairement marginalisé en lui retirant le pouvoir sans partage qu’il exerce sur la Syrie depuis quarante-quatre ans. Ce pouvoir exclusif, Assad fils s’apprête à le réaffirmer à travers une pseudo-élection présidentielle prévue pour juin, dont la conséquence inévitable sera d’anéantir les derniers vestiges du processus de Genève.

genève 2

© AFP/Jean-Marc Ferre. La conférence de Genève-2 s’est soldée par un échec. Le régime est resté sur une position intransigeante, refusant tout partage du pouvoir.

L’intransigeance du clan présidentiel tire profit des craintes de la minorité alaouite, à laquelle il appartient, quant aux menaces associées à une prise du pouvoir par l’opposition sunnite. Après trois ans de massacres perpétrés contre la base populaire de cette opposition par des forces loyalistes à dominante alaouite, de telles menaces ne relèvent pas du fantasme. Toutefois, la transition politique qui devait être discutée à Genève constituait précisément une chance unique de sortir du conflit tout en offrant des garanties de sécurité aux alaouites.

Que Genève 2 ait buté sur la question du partage du pouvoir vient rappeler que le moteur premier du conflit syrien est d’ordre interne. Il est utile de s’en souvenir contre l’idée d’une simple « guerre par procuration » où les puissances régionales (Iran, monarchies du Golfe et Turquie) auraient transformé une crise politique interne relativement bénigne en guerre civile impitoyable. Selon ce raisonnement, la clé de la paix en Syrie résiderait dans la résolution préalable des tensions entre les puissances régionales qui s’y affrontent. Il faut en réalité inverser cette logique : ce sont les dynamiques internes du conflit syrien qui ont attiré les interventions extérieures et ont, en retour, approfondi les lignes de faille régionales. Il suffit pour s’en convaincre de rappeler que le Qatar et la Turquie, aujourd’hui piliers de l’axe sunnite rangé derrière l’opposition, entretenaient avant 2011 d’excellentes relations avec les régimes syrien et iranien.

Une autre leçon de Genève 2 fut de donner tort à ceux qui attendaient encore des alliés russe et iranien d’Assad qu’ils jouent un rôle constructif dans la résolution de la crise. L’Iran, totalement aligné sur Damas, n’a jamais accepté le principe de transition politique énoncé à Genève 1, principe qu’ont en revanche endossé les États-parrains de l’opposition. Quant à la Russie, elle est de facto revenue sur son soutien initial au processus en appuyant les prétentions d’Assad à rester indéfiniment au pouvoir. Il ne faut donc attendre aucune concession d’Assad et de ses alliés à court ou moyen terme. À l’heure actuelle, la situation militaire leur est relativement favorable et l’on voit donc mal pourquoi les intéressés abandonneraient par la négociation ce qu’ils peuvent conserver par la force.

Muallem and Lavrov

© Reuters. La Russie, à travers son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov (à droite), soutient militairement et politiquement le régime d’Assad. Ici, avec son homologue syrien, Walid al-Mouallem.

Si, à l’avenir, Assad devait subir d’importants revers militaires, il conserverait la possibilité d’établir un mini-État alaouite sur la côte. La Russie et à l’Iran accepteraient volontiers une telle solution afin de sauvegarder ce qui pourrait l’être de leur influence dans la région. En effet, penser que les intérêts de ces deux pays pourraient être « garantis » dans une Syrie post-Assad unifiée ne fait guère de sens : un régime élu serait certainement hostile à Téhéran et Moscou eu égard à leur implication dans les crimes du pouvoir actuel, et l’idée que les intérêts syriens des États concernés pourraient être garantis par un accord international est à la fois politiquement problématique, car incompatible avec le principe de souveraineté nationale, et irréaliste, puisque les Occidentaux n’ont tout simplement pas assez de pouvoir sur le cours des événements pour être capables, quand bien même ils le souhaiteraient, de « garantir » quoi que ce soit à leurs interlocuteurs russes et iraniens. Ces derniers se prêteraient d’autant plus au jeu d’une partition territoriale de la Syrie qu’une telle option serait en harmonie avec leurs traditions respectives en matière de politique étrangère : on connaît la propension de Moscou à encourager le fractionnement des État qui sortent de sa sphère d’influence (avant la Crimée, il y eut l’Ossétie du Sud, l’Abkhazie et la Transnistrie) et, du Liban à l’Irak en passant par la Syrie, Téhéran a systématiquement misé sur des acteurs miliciens, entraînant ipso facto l’affaiblissement de l’État central.

Renoncer à l’illusion d’une contribution russe ou iranienne à la résolution du conflit implique également d’abandonner une option associée à l’idée de règlement diplomatique, à savoir l’imposition d’un embargo sur les armes à destination des deux parties. Premièrement, si les Occidentaux imposaient à leurs alliés régionaux d’observer un tel embargo, il y aurait de fortes chances que l’exemple ne soit pas suivi par le camp d’en face et que l’Iran et la Russie continuent d’armer Assad. Même s’ils arrêtaient de le faire, le régime syrien aurait assez en réserves, sans parler de ses industries militaires encore fonctionnelles, pour continuer le combat pendant des mois voire des années. En pratique, donc, un double embargo sur les armes donnerait à Assad un avantage qu’il chercherait à exploiter pour remporter une victoire totale contre les insurgés. En d’autres termes, un double embargo conduirait à une escalade du conflit plutôt qu’à un apaisement. De plus, il n’affaiblirait que les groupes rebelles approvisionnés en armes par des États, sans donc affecter les islamistes les plus radicaux, dont les réseaux logistiques sont privés et en grande partie clandestins.