04/04/2014

Une bouffée d’oxygène pour Erdogan

Par Nicolas Wattelle, Institut MEDEA

Début mars, Recep Tayyip Erdogan, affirmait qu’il quitterait la politique si son parti AKP (le Parti de la justice et du développement) n’arrivait pas en tête aux élections locales. Le premier ministre turc restera donc encore un moment sur la scène politique du pays après la victoire de son parti aux élections municipales aux allures de plébiscite ce dimanche 30 mars 2014. Avec 45,5 % des voix, en légère baisse par rapport aux dernières élections législatives (49,9 % en 2011), sa popularité s’est à peine érodée. Il améliore même son résultat de 2009 (38,8 %). Pourtant, malgré ces bons résultats, de nombreux éléments laissent penser que, depuis environ un an,  sa crédibilité est de plus en plus endommagée.

 

© AFP

Le 28 mai 2013, une centaine de militants écologistes et d’associations de quartier manifestent contre un projet de reconstruction d’une ancienne caserne ottomane et d’un centre commercial au prix de l’arrachage de 600 platanes dans un parc adjacent à la grande place Taksim dans le cœur de la mégalopole stambouliote, laquelle manque cruellement d’espaces verts. Face à l’extrême brutalité de la répression policière et des forces anti-émeute, la révolte prend une ampleur sans précédent, prenant des allures de guérilla urbaine. La contagion atteint la capitale Ankara et essaime dans une soixantaine de villes de Turquie. Toutes les forces d’oppositions se réunissent lors de ce « printemps turc », la jeunesse occidentalisée, bière EFES à la main, fraternise avec les syndicalistes de gauche, des kémalistes farouchement attachés à la République côtoient des activistes kurdes tandis que des islamistes altermondialistes frayent avec des militants LGTB ( Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transgenres).

© Mehdi Chebil

Mais ce joyeux désordre est vite réprimé par la force deux semaines plus tard par M. Erdogan qui voit son image à l’étranger se ternir mais surtout le développement d’une société civile turque capable de l’ébranler.

La preuve encore avec cette manifestation mercredi 12 mars 2014 où des dizaines de milliers de personnes se sont réunies dans le quartier populaire d’Okmeydani pour honorer la mémoire de Berkin Elvan, mort la veille après 269 jours de coma. Des rassemblements ont eu lieu également dans plusieurs villes, à Ankara, Adana (sud), Izmir (ouest) ou encore Mersin (sud) pour protester contre la brutalité du régime.

La confrérie Gülen conteste elle aussi et de manière différente le pouvoir de M.Erdogan. Secte musulmane, lobby socioreligieux, la confrérie Gülen revendique plusieurs millions de sympathisants dans le monde entier. Fetullah Gülen, un imam septuagénaire réfugié en 1999 aux Etat-Unis appelé par ses fidèles hocaefendi (« respecté professeur »), inspire et gère ce mouvement.

© REUTERS/Selahattin Sevi/Zaman Daily via Cihan News Agency.

Née dans les années 1970, la confrérie prospère depuis vingt ans dans les coulisses du pouvoir politique turc. Officiellement apolitique, elle est soupçonnée d’avoir infiltré la bureaucratie, de contrôler la policeet une partie de l’appareil judiciaire. Très souple, elle fonctionne comme une nébuleuse d’associations en tout genre, active notamment dans l’éducation, le business ou les médias. Mais la mouvance « güléniste » se montre en même temps très unifiée. La confrérie est parfois comparée par certains à l’Opus Dei pour la puissance de ses réseaux au sein de l’Etat et son infiltration systématique des rouages de l’administration, dénoncées de longue date par l’opposition laïque.

Au moment de sa réélection en 2011, M. Erdogan avait reçu l’appui décisif de ce puissant lobby. Mais les divergences commencent à se faire sentir après les événements de la place Taksim. La confrérie fait savoir qu’elle désapprouve la répression menée par le gouvernement. Certains hauts responsables du pouvoir réputés proches de  M. Gülen expriment alors publiquement des opinions divergentes de celles du premier ministre. Le conflit entre les anciens alliés éclate réellement au mois de novembre 2013, lorsque le gouvernement annonce son intention d’interdire les établissements de soutien scolaire (dershane) de la Cemaat (la communauté), sa principale source de revenu.  Près d’un million et demi d’élèves turcs suivaient ces leçons après leurs cours et les week-ends, pour un tarif variant de 300 à 1000 euros.

 C’est cette décision d’interdire les dershane qui aurait conduit au déclenchement de l’opération anti-corruption mise en place le 17 décembre 2013  dans l’entourage de M. Erdogan diligenté par le procureur d’Istanbul Zekerya Öz, réputé proche des réseaux « gülenistes ». Plus de 50 personnes sont arrêtées, dont trois fils de ministres (Economie, Intérieur, Environnement), le PDG de la banque publique Halkbank, des patrons, des hommes d’affaires et des membres de l’AKP. C’est le début d’une purge massive dans la police. S’en suit de nombreuses manifestations antigouvernementales demandant la démission du de M. Erdogan. Celui-ci remodèle quelques jours plus tard la moitié de son gouvernement après la démission des ministres dont les fils sont inculpés et dénonce une « conspiration à grande échelle ».

Fin février 2014, une nouvelle affaire explose et met en cause, directement cette fois ci, le Premier ministre turc. Dans un enregistrement daté du 17 décembre 2013, un homme présenté comme M. Erdogan conseille à un autre, décrit comme son fils aîné Bilal, déjà entendu comme témoin par les procureurs en charge de l’enquête anticorruption, de se débarrasser d’environ 30 millions d’euros, quelques heures seulement après le coup de filet de la police. L’opposition turque appelle une nouvelle fois M. Erdogan à quitter le pouvoir. L’enregistrement sort quelques heures après les révélations de deux journaux proches du régime accusant des magistrats, proches de la confrérie de Fethullah Gülen, d’avoir mis sur écoute des milliers de personnes, dont M. Erdogan. Ce dernier sort très affaibli de cette affaire.

 Enfin une dernière affaire a encore décrédibilisé M. Erdogan aux yeux de ses opposants.Le gouvernement turc a ordonné, jeudi 27 mars, 3 jours avant les élections municipales, le blocage de la plateforme Youtube, une semaine après avoir fait de même pour Twitter. Cette décision fait suite à la publication jeudi sur YouTube de l’enregistrement d’une conversation dans laquelle quatre hauts responsables turcs, dont le ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, et le chef des services de renseignement (MIT), Hakan Fidan, évoquent l’hypothèse d’une opération militaire en Syrie, au besoin en créant des prétextes pour intervenir. De nombreux citoyens ont dénoncé une mesure de « censure », le muselage des libertés et la dérive autoritaire du régime.

 

© Stephff

Pour conclure, on peut donc s’étonner que la dérive autoritaire et les multiples scandales de corruption de M. Erdogan et de son entourage n’aient pas été sanctionnés par les urnes. On peut donc penser qu’une bonne partie de l’électorat turc s’accommode d’un gouvernement corrompu et de plus en plus autoritaire. Mais une autre partie de l’électorat s’oppose toujours au Premier ministre et son gouvernement. D’une part, une jeunesse rebelle et insaisissable, citoyenne mais peu organisée politiquement qui manifeste dans toutes les villes du pays et ne décolère pas et de l’autre, les « gülénistes » invisibles et infiltrés dans l’Etat, et politiquement très organisés. Ces forces manifesteront certainement encore leur opposition au gouvernement d’ici les prochaines élections présidentielles en août prochain.

 

Sources:
http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/03/31/les-municipales-turques-confortent-m-erdogan_4392733_3214.html
http://www.tv5.org/cms/chaine-francophone/info/Les-dossiers-de-la-redaction/Turquie-2013/p-25480-Turquie-le-printemps-place-Taksim.htm
http://www.bbc.com/news/world-22851765
http://www.lorientlejour.com/article/847379/avis-de-divorce-entre-erdogan-et-la-puissante-confrerie-gulen-.html
http://temi.repubblica.it/limes/in-turchia-erdogan-blocca-twitter-e-si-prepara-alle-elezioni/59733