20/05/2014

L’ère post-Ahmadinejad : une fenêtre d’opportunité pour la République islamique d’Iran?

Par Firouzeh Nahavandi, sociologue, professeur à l’ULB et auteur de « l’Iran » (De Boeck, 2013)

L’élection en juin 2013 de Hassan Rohani, avec 50,7% des voix, a suscité une vague d’enthousiasme. En effet, à l’intérieur, la République islamique d’Iran se trouvait dans une très mauvaise posture en raison du désastre économique, du aux tensions internationales, aux effets des sanctions, à une gestion exécrable et à une corruption jamais atteinte jusque-là. A l’extérieur, elle était isolée et dotée d’une très mauvaise image due à la question nucléaire et aux positions de l’Iran sur la crise de Syrie et de son soutien à Bachar el Assad.

Ainsi, chacun a cru à une fenêtre d’opportunité ouverte par le changement de présidence. Et en effet, en août 2013, le président Hassan Rohani est entré en fonction en promettant une ère nouvelle, de la transparence dans le programme nucléaire, une volonté de regagner la confiance de la communauté internationale et d’établir des relations amicales avec les voisins. Les protagonistes prennent-ils leurs rêves pour des réalités ?

I. L’espace des opportunités :

1. Le regard et l’a priori favorable de l’Occident et dans une moindre mesure de la population iranienne vis-à-vis de certaines personnalités.

L’ère post Ahmadinejad se caractérise tout d’abord par la prise de pouvoir d’hommes nouveaux au niveau de l’exécutif. Un nouveau président élu que l’on n’attendait pas -comme dans les élections précédentes d’ailleurs- dans la mesure où la majorité des observateurs avaient misé sur Saïd Djalili qui semblait avoir les faveurs de Khamenei. Rohani est-il un outsider pour autant? Certainement pas. C’est un homme du sérail. Né en 1948, son passé est caractéristique des dirigeants de la République islamique. Il a milité contre Mohammad Reza Shah et fait de la prison à plusieurs reprises sous l’ancien régime. Il a suivi des études religieuses au séminaire de Semnan avant d’entrer à l’Université de Téhéran pour effectuer des études de droit. Il a obtenu ensuite un master à l’Université de Glasgow avec un mémoire portant sur la charia. Il a changé son nom de famille de Fereydoun trop marqué « Iran préislamique » à Rohani (clerc) plus en phase avec le tournant islamique du pays. Il a très tôt suivi Khomeiny et c’est lui qui a utilisé le titre d’Imam pour ce dernier pour la première fois en 1977.

hassan rohani

© AFP. Hassan Rohani était tout sauf un outsider. C’était un homme du sérail, qui est passé par de nombreux postes importants au sein de la République islamique.

Dès 1980, il est élu au Parlement. Ministre de la sécurité en 1989,  représentant du guide au Conseil suprême de la sécurité, et secrétaire de ce conseil pendant 16 ans, dès 1991, membre du Conseil de discernement, membre du Conseil des Experts, dès 2013 membre du conseil en charge du maintien du Velayate faqih et enfin négociateur en chef dans le dossier nucléaire de 2003 à 2005, ayant obtenu un moratoire sur le nucléaire en 2003 : Rohani est un routard de la politique, mais aussi un défenseur du Velayate faqih. Ce n’est donc pas lui qui remettra en cause le régime ou introduira des réformes dans la Constitution : il n’est pas ce que l’on pourrait appeler un « réformateur ».

En quoi est-il différent de ses prédécesseurs ? Il se rapproche plus de Khatami sans avoir son charisme. Il a surtout un style différent d’Ahmadinejad, moins provocateur, plus conciliant, et conscient de la situation économique catastrophique du pays. Il est disons plus « glamour ». Il connaît bien les dossiers internationaux dont celui du nucléaire et a eu des contacts avec toutes les figures du régime, il est aussi un proche de Khamenei. Dans ce sens, son élection peut présenter des opportunités de changements surtout avec l’Occident -et quelques conséquences sont déjà entrevues- . En ce qui concerne la situation intérieure, la question est beaucoup plus complexe.

Deuxième personnalité glamour de la nouvelle présidence : Mohammad Javad Zarif, ministre des Affaires étrangères et négociateur en chef du dossier nucléaire. Né en 1960, il est diplomate de carrière, formé aux USA. Il a participé aux négociations sur la libérations des otages au Liban, sur l’Irak et l’Afghanistan. De 2002 à 2005, il a dirigé la mission iranienne à l’ONU. Il connaît très bien les États-Unis et il a le soutien d’un certains nombre d’Américains et non des moindres (Joe Biden, vice président, Chuck Hagel, secrétaire d’État à la défense). Avec d’autres, comme son adjoint Majid Takht Ravanchi, diplômé en génie civil de l’université du Kansas, son représentant dans les négociations bilatérales secrètes conduites entre Washington et Téhéran depuis plusieurs mois, ou Ali Akbar Salehi, diplômé du Massachusetts Institue of Technology (MIT), à la tête de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique (AEOI), Mohammad Javad Zarif incarne une génération qui a une connaissance de l’Occident.

Ainsi, en dépit d’un apriori favorable sur certaines personnalités rien ne garantit un réel changement ce d’autant plus, que dans l’avancée des dossiers internationaux comme dans les affaires intérieures, il ne faut pas négliger le poids du guide Khamenei.

2. Le règlement du contentieux nucléaire et la réinsertion de l’Iran dans la communauté internationale

Le 24 novembre 2013, a été conclu l’accord provisoire entre l’Iran et les 5 membres du Conseil de sécurité auquel se sont rajoutés l’Allemagne et la Haute représente de l’UE. L’Iran a accepté de suspendre son enrichissement à 5% et de diluer sur place son stock d’uranium enrichi à 20%, qu’aucune nouvelle centrifuge ne soit installée, que la construction de l’usine d’Arak à eau lourde soit suspendue et que l’accès au site par l’AIEA puisse être quotidien et improvisé.

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© SIPA/Chine nouvelle. Un accord historique sur le nucléaire iranien a été conclu le 24 novembre 2013 entre l’Iran et les grandes puissances. 

De leur côté, les 5+1 (États-Unis, Grande-Bretagne, France, Russie, Chine et Allemagne) ont accepté un allègement des sanctions à hauteur de 7 milliards de $, de ne pas instaurer de nouvelles sanctions et de débloquer 4 milliards de $ d’avoirs gelés dans les banques occidentales. Cet accord s’applique pour une durée de 6 mois. Il prévoit une suspension du processus d’enrichissement et non un arrêt et il est réversible par les deux parties. Le dispositif de sanction reste néanmoins en place et l’Iran ne démantèle à ce stade aucune installation existante. A partir du 20 juillet, ce plan d’action devrait devenir un accord global, qui devrait garantir de manière incontestable la nature pacifique du programme nucléaire iranien. Pour parvenir à ces résultats, l’Iran devra probablement fermer son site d’enrichissement de Fordo, réduire le nombre de ses centrifugeuses destinées à l’enrichissement d’uranium et abandonner définitivement son projet de réacteur à eau lourde d’Arak.

Le 17 mars a eu lieu une nouvelle rencontre à Vienne, il s’agissait du côté des 5+1  de vérifier que les Iraniens respectent leurs engagements et tout ce qui a été acté et signé le 24 novembre. Elle visait à réaffirmer simplement la volonté d’établir un plan d’action commun détaillé au niveau politique et au niveau de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique), qui est en permanence en Iran et qui continue de discuter avec les Iraniens de points techniques.

Le 19 avril, l’Iran a affirmé que la question du réacteur à eau lourde d’Arak, un des points d’achoppement dans les négociations nucléaires avec les grandes puissances a été réglée, réalisant un pas de plus vers un accord définitif pour régler la crise du nucléaire.

«L’Iran a fait une proposition au groupe 5+1 pour modifier la conception du cœur des installations d’Arak et ces pays l’ont acceptée. Cette question est pratiquement réglée», a déclaré Ali Akbar Salehi, le chef de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique (OIEA).

«Nous avons proposé de baisser à un cinquième la production de plutonium», a t’il précisé, en ajoutant que «l’Iran avait achevé le 12 avril les opérations pour transformer son uranium enrichi à 20% en uranium à 5%». Ces opérations devaient être terminées à la mi-avril selon l’accord intérimaire.

La rencontre de mai 2014 ne donne pourtant pas les résultats escomptés. « L’objectif de ce cycle de pourparlers était d’aller dans les détails et de commencer à élaborer l’accord global, mais les différends étaient si grands que nous n’avons pas pu commencer à écrire le texte » a expliqué M. Araqchi, vice-ministre des Affaires étrangères iranien, tout en ajoutant que la durée des négociations pouvait être prolongée d’encore six mois.

Quoi qu’il en soit le règlement de ce contentieux ferait de l’Iran un interlocuteur reconnu et crédible : une opportunité de réinsertion de l’Iran dans la communauté internationale.

3. La conjoncture internationale 

La République islamique a su jusqu’à aujourd’hui tirer des avantages des crises qui se produisent au-delà de ses frontières, soit en les alimentant soit en profitant des opportunités qu’elles lui procurent. L’Afghanistan entre dans ce cadre. Le départ des USA et des forces internationales peut lui donner du répit dans le sentiment d’être encerclé, même si l’instabilité à ses frontières ou l’arrivée des Talibans constitue des dangers potentiels. En ce qui concerne la Syrie, l’Iran se présente comme un acteur majeur et peut en tirer avantage. Récemment, la République islamique d’Iran a essayé de tirer profit de la crise ukrainienne. Malgré ses démêlés avec l’Occident sur le dossier nucléaire, elle s’est proposée de suppléer la Russie dans le rôle de fournisseur de l’Europe en gaz. La République islamique affirme disposer des réserves énergétiques pour satisfaire les besoins européens de plus en plus importants en gaz ainsi que des plans pour une telle coopération. Une coopération sur le gaz pourrait relancer de manière générale la coopération avec l’Europe.

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© AFP. L’Iran joue un rôle majeur dans la crise syrienne, où il soutient son allié Bachar el-Assad. Ici, l’émissaire iranien Saïd Jalili en visite à Damas, en 2012.

4. La levée partielle des sanctions et la bouffée d’oxygène dans le secteur économique

Depuis 2011, l’économie iranienne traverse une crise importante. Recul de l’activité, chômage, inflation galopante (44% en juin 2013), décroissance du PIB jusqu’à atteindre -5,4, recul des exportations de pétrole, effondrement du taux de change, etc. Et malgré une réorientation iranienne vers l’Asie, notamment la Chine, la population subit quotidiennement les conséquences de cet état.

L’élection de Rohani amène un vent d’optimisme, très vite marqué par la hausse de la bourse de Téhéran, l’augmentation du prix de l’or et de la valeur de la monnaie. La libération des sommes bloquées et les versements à l’Iran, à la suite des accords intérimaires sur le nucléaire apportent aussi un souffle d’air. Pourtant, l’impact réel malgré les changements ne peut être que limité. La situation économique désastreuse de la République islamique n’est pas seulement liée au blocage nucléaire. Une gestion désastreuse, une politique populiste et une corruption rampante ne sont pas sans conséquences. Ainsi, entre autres la question des subventions pose un réel problème. La République islamique a misé dès le départ sur celles-ci (coupons, aide à l’énergie) afin de répondre aux besoins de la population et consolider sa position politique. Ahmadinejad avait procédé à l’élimination de certaines d’entre-elles avec comme conséquence immédiate une hausse significative des prix en particulier de l’énergie et un mécontentement généralisé. Cette question reste en suspens et n’a toujours pas trouvé de solution en Iran.

La place du secteur privé limité mais très dynamique n’est pas non plus réglée, or en augmentant le poids du secteur privé les investisseurs internationaux pourrait être encouragé. Par ailleurs, le pays est au 152e rang sur 189 dans la hiérarchie des pays les plus mal placés du Doing Business de la Banque Mondiale en raison notamment d’un manque de lois, et de règlements ou de leur volatilité, du poids de la bureaucratie.

Enfin, la corruption est à son apogée (133e pays le plus corrompus sur 176 sur le classement de Transparency International). La place des Fondations religieuses et différentes institutions caritatives liées à l’État et ne devant répondre qu’au guide et le pouvoir des Pasdarans qui contrôlent ces fondations est un obstacle insurmontable à la santé de l’économie.

Ainsi, des accords sur la question nucléaire et la levée des sanctions tout en étant bienvenus dans l’état actuel de la situation économique ne régleront pas les problèmes plus structurels de l’économie iranienne.

II. Les occasions perdues :

1. Les positions de Khamenei et des ultras et le double langage

Il y a en Iran, une composante très puissante de la vie politique considère qu’il n’y a aucune chance, ni même aucun espoir de compromis avec le monde occidental. Celle-ci estime qu’il faut résolument tourner l’Iran en direction de l’Orient, de ses potentiels amis au Moyen-Orient à travers la Turquie, la Syrie -même si c’est très difficile en ce moment- et que l’avenir de Téhéran est dans ses liens approfondis avec les grandes puissantes émergentes, notamment la Chine et son allié russe. Cette faction estime que le président iranien Hassan Rohani fait une erreur fondamentale et le dit. Les positions ambigües et les déclarations contradictoires du guide suprême, souvent destinées au public intérieur, sèment quant à elles la confusion. Par exemple, il a affirmé que les négociations sur le nucléaire ne mèneront à rien… Le 9 avril, à la suite d’une réunion avec la Nouvelle Organisation des Recherches de Défense, Khamenei a souligné que les responsables des projets nucléaires devraient résolument poursuivre leur travail, sans faire attention aux négociations nucléaires. Les activités de recherches et de développements dans le domaine nucléaire de la République islamique d’Iran ne cesseront en aucun cas et aucun des acquis nucléaires ne sera abandonné. Personne n’a le droit de négocier sur les acquis nucléaires du pays a t’il déclaré.

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© AFP. Le Guide Suprême Ali Khamenei manie le double langage, afin de donner des gages aux ultras de la République islamique et contrebalancer l’image de réformateur du président Rohani.

Même si c’est une rhétorique qui commence à être usée, elle est nuisible. A vrai dire, la position de Khamenei est ambiguë. Tout en ayant un discours très dur, il continue de donner son soutien au dialogue. Il en va de même pour ses discours sur l’holocauste.

2. Les droit de l’Homme

L’immobilisme en matière des droits humains de celui qu’on avait présenté comme un président « modéré » a entraîné une déception importante. Le Secrétaire général des Nations Unis qui a estimé le 11 mars que Hassan Rohani a échoué à réaliser ses promesses en ce qui concerne la liberté d’expression et la baisse du nombre des pendaisons. Dans son rapport au Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève, Ban Ki-Moon a mis en exergue l’usage très répandu de la peine de mort en Iran et a appelé à la libération des militants des droits de l’homme, avocats, journalistes et prisonniers politiques. Il a souligné que le nouveau gouvernement n’avait pas apporté d’amélioration significative dans la promotion et la protection des libertés fondamentaux et qu’il existait des restrictions dans les domaines d’informations, tant par la voie d’internet que par la voie des médias conventionnels. En décembre 2013, 35 journalistes étaient emprisonnés en Iran et 16 internautes arrêtés. Or, certains d’entre eux, soulignent le rapport, n’étaient que les animateurs de pages culturelles et sociales populaires sur Facebook. En ce qui concerne la peine capitale, entre 500 et 625 personnes ont été exécutées l’an dernier, dont 57 en public. Depuis janvier 2014, plus de 170 personnes ont été exécutées en Iran. Les rapporteurs spéciaux de l’ONU sont tout aussi accablants vis-à-vis du bilan du gouvernement Rohani. Le 12 mars ils ont dénoncé la dégradation des droits humains en Iran, les exécutions arbitraires, la torture et la violence faite aux femmes.

Ainsi, quotidiennement, les infractions aux droits de l’Homme démontrent l’absence de changement à ce propos. En dépit des promesses répétées du Président, plus de 800 prisonniers politiques sont toujours derrière les barreaux, la liberté d’expression toujours restreinte et les exécutions en augmentation. Depuis le 1er janvier 2014, 176 personnes ont été pendues.

Pour conclure, il semble bien que même si le départ d’Ahmadinejad et l’élection de Rohani ont entraîné beaucoup d’espoirs, les changements tardent à se mettre en place ou même à être envisagés. Cette nouvelle présidence risque bien de réitérer la déception qu’avait suscitée la présidence Khatami.