23/05/2014

Les Mémoires du Prince Rouge : un témoignage historique mais personnel du Maroc contemporain

Par l’Institut MEDEA

Le Roi Mohamed VI n’a surement pas manqué de se procurer l’ouvrage de son cousin, le Prince Moulay Hicham « El Alaoui », qui vient de sortir en France, et qui doit trôner sur son bureau. « Journal d’un prince banni, demain le Maroc »[1] est probablement l’un des ouvrages les plus importants de ces dernières années sur le Maroc d’aujourd’hui dans la catégorie critique. Mais c’est aussi un témoigage, sur le Maroc d’hier et sur les années Hassan II. Il y avait eu en son temps « Notre ami le Roi » de Gilles Perrault sur les relations sulfureuses entre la France et le roi Hassan II. Le « Journal d’un prince banni » fera date également.

La couverture du livre de Moulay Hicham El Alaoui

Même si le Maroc fait preuve depuis dix ans d’une ouverture politique croissante, et d’avancées en termes constitutionnels inédits avec la réforme inédite de la constitution en 2011, le secret au Palais Royal sur les affaires et la gestion du pays est encore de mise. Il est difficile de savoir ce qui s’y passe au quotidien, et le troisième prétendant dans la succession au trône du royaume chérifien lève donc à travers cet ouvrage « son » voile sur l’histoire du « makhzen » – l’Etat marocain- depuis Mohammed V jusqu’à l’arrivée de son cousin Mohamed VI, avec qui il ne s’entend pas vraiment. C’est un euphémisme.

Né en 1964, Moulay Hicham, sensibilisé à la politique dès les années 1970, a largement pris du recul depuis, entraîné dans les méandres de la politique marocaine d’après-indépendance. Son père mis à l’écart, et avec l’opportunité d’aller effectuer ses études aux Etats-Unis, il se retrouve rapidement outre-Atlantique, où il se forgera une stature d’intellectuel et de chercheur réputé à Stanford en Californie en publiant comme researcher fellow en Californie, de nombreux articles sur le monde arabe et les sciences sociales. Il crée sa propre fondation éponyme et se spécialise dans les énergies renouvelables.

Le ton du livre est tout à fait particulier et oscille entre témoignage vécu des coulisses de la politique d’Hassan II depuis son arrivée jusqu’à sa mort, en passant par les terribles années de plomb, mais aussi par la construction historique de la déligitimation des prétentions du frère d’Hassan II, Moulay Abdallah, à l’accession au trône et par voie de fait à celle de son fils… Moulay Hicham. Il oscille aussi entre rejet et attraction, dégoût et fascination, haine et amour pour Hassan II et sa son successeur. Si cette affaire sent le règlement de comptes, et le résultat d’une guerre psychologique, fratricide, dans un clan familial concentré sur le pouvoir, elle reflète aussi les tendances internes entre modernisation, démocratisation ou conservatisme et statu quo. En un certain sens, elle reflète le débat de société, autour de la modernisation politique du Maroc qui est indubitablement en marche depuis 15 ans.

roi maroc

© AP Photo/Azzouz Boukallouch, Palais royal marocain. Le roi Mohammed VI salue la foule à Rabat, en octobre 2012.

« Demain le Maroc ». Le sous-titre du livre de Moulay Hicham est un programme en soi. Le Prince le précise : il n’est ni un détracteur absolu de la Monarchie, ni un pro-républicain convaincu. Il dit servir son pays et aider les Marocains à se libérer de la monarchie chérifienne et avancer. Pour envisager le futur, il est indispensable de revenir sur le passé récent du pays afin de tenter un bilan et de reconnaître des erreurs. Le Palais est le lieu des mystères, des soupçons, des trahisons et l’auteur raconte de son enfance à son départ aux Etats-Unis ce qu’il a vécu à Rabat. De la mort (suspecte ?) de Mohammed V à la trahison du fidèle d’entre les fidèles le Général Oufkir accusé d’avoir fomenté la tentative d’assassinat d’Hassan II et présenté comme… alcoolique, en passant par la disparition de Medhi Ben Barka à Paris, Moulay Hicham lève le voile sur une monarchie post-indépendance qui se reconstruit politiquement et de manière autonome comme elle le peut. Il revient maintes et maintes fois avant de s’en prendre à son cousin, sur la personnalité d’Hassan II qu’il admire tout en la craignant, qui le fascine tout en lui faisant peur : « J’aime beaucoup Hassan II » précise-t-il[2], mais « j’ai été effacé de la mémoire officielle ». A ce titre, et en la mémoire de son père, qui fut largement écarté des cercles de pouvoirs, il témoigne en faveur d’un rétablissement de la vérité historique. C’est ce que parviendront peut être un jour à faire les historiens marocains. Les années de plomb qui suivirent la tentative de coup d’Etat de 1971 plongea le pays dans trente années de paranoïa, et de surenchère sécuritaire. Hassan II est partout pendant que Moulay Abdallah, le père du Prince rouge, « est absent ». En réalité, le fils culpabilise de voir son père s’enfoncer dans l’alcool. Il développera une cirrhose du foie qui l’emportera plus tard. En attendant, Moulay Hicham voit impuissant les dérives d’un Roi devenu « tyrannique dans l’exercice du pouvoir », et un père inerte : « Je le voyais comme un homme faible face à un homme fort. »

En 1974, la monarchie s’inquiète à la fois des gauchistes et de l’armée. C’est alors que le Roi déclenche la « Marche verte », opération de reconquête du Sahara espagnol. « 350 000 personnes s’enfoncent dans le désert pour récupérer pacifiquement, la province occupée » et le succès de l’opération redonne le moral à Hassan II, qui s’enfonce un peu plus encore dans une gestion autoritaire du pays. En effet, les réactions du mouvement national et la reconnaissance du Front Polisario par l’Union africaine, mettent en colère Hassan II, qui s’en retire et renforce l’armée pour assurer la sécurité du pays tout entier. Moulay Hicham passe son bac au lycée américain de Rabat en 1981 avec succès et le choix des études aux Etats-Unis le sauve en partie, au moment où les relations se détériorent un peu plus encore entre Hassan II et son frère. Il est accepté à Princeton et bataille pour y rester et que ses études soient assurées par Rabat. En 1983, les derniers espoirs paternels de révolte face au Roi s’envolent avec la mort de celui-ci. Moulay Abdallah n’aura jamais eu l’occasion d’être un modèle d’autorité face à son fils. L’étau se resserre sur la famille restante qui est assignée à résidence. « Sans lien avec l’extérieur, nous risquons l’asphyxie au Royaume d’Hassan II. »

Cette relation au sein de la famille durera près de 30 ans, au-delà même de la mort d’Hassan II. Moulay Hicham explique comment cette bataille politique fut aussi une bataille économique, et comment tout fut fait pour empêcher la famille du Prince de devenir matériellement indépendante. Hassan II avait même déjà récupéré une partie des biens de feu Moulay Abdallah à sa mort, arguant qu’ils faisaient partie des richesses du Palais. L’urgence du Prince : devenir autonome financièrement pour se sortir de l’étau. Hassan II va jusqu’à enlever Moulay Hicham aux Etats-Unis pour le faire revenir au Palais. « Nous sommes terrorisés par Hassan II. A l’époque c’est un ogre »[3] précise-t-il. L’humiliation va jusqu’à lui accorder une rente mensuelle de… 5000 DH, soit 500 euros. En 1985, le Prince décroche son diplôme de sciences politiques et… le Roi lui confie des missions de représentation et d’information au Moyen-Orient. Un moyen de le faire revenir dans le giron ?  Le Prince retombera vite en disgrâce après ne pas s’être rendu à une cérémonie d’hommage à Mohamed V, son grand-père. Hassan II le lui reprochera dans l’instant : pour le Prince, c’est un évènement politique, pour le Roi un évènement religieux et familial. C’est le début de la fin.

© Reuters. Le roi Hassan II et son fils Mohammed VI, au palais royal à Rabat, le 3 mars

Plus tard, les relations entre Hassan II et Mohammed se tendent, le Roi  ne parvenant pas à façonner son successeur vers une image idéale. Mais il n’en a pas d’autre. En 1995, Moulay Hicham repart aux Etats-Unis à Stanford entamer un troisième cycle. Hassan II laisse de plus en plus transparaître des signes de maladie. C’est le début du déclin. La fin approche jusqu’à sa mort en 1999 et le début d’une nouvelle ère de relations torturées, cette fois ci avec le nouveau dirigeant son cousin Mohamed VI. « Dans les heures qui ont suivi la mort d’Hassan II, nous avons été une cinquantaine à incarner les forces vives de la nation »[4]. C’est l’occasion pour lui d’aller parler à son cousin et de lui exprimer son point de vue sur la Monarchie et l’avenir du pays. Il revient sur la fortune du pays, le rôle de l’armée, la nécessaire démocratisation, etc. Il essuie un échec, Mohammed VI ne l’écoute pas.

En réalité, Mohammed VI entend indirectement toutes ces choses, lui qui entamera dans les années qui suivent une profonde réforme du code de la famille, de la constitution, du statut du Roi. On ne passe pas du tout au tout en quelques mois, ni même en quelques années. Le Maroc nécessite une transformation socio-politique en profondeur et à long terme. C’est peut être parfois au moins ce que permet la continuité monarchique. Le Prince reconnaît ces avancées, mais voit plus cela comme une « opération de marketing et une manière de démolir le père »[5] Les relations entre le Roi et lui ne s’améliorent guère, au point que ce dernier se retrouve empêtré dans une affaire de faux anthrax. Nous sommes en plein contexte post 11 septembre, et le sujet est sensible. Soucieux d’apaisement, Moulay Hassan repart s’installer aux Etats-Unis, mais explique se sentir poursuivi par le makhzen. Il se retrouve là-bas chargé de procès divers. Mohammed VI lui retire son statut diplomatique. Il repasse au Maroc de temps en temps, surtout pour les vacances, mais se sent traqué. Il ne parvient même pas à régler les affaires d’héritage de son père, tant de temps après sa mort. Il se plonge dans le développement durable et créé la première ville écologique du Maroc, Bab Zair.

Quid du changement politique ? Le Prince critique la politique sociale du « Roi des Pauvres », et se positionnera en 2011 en faveur… du mouvement du 20 février, mouvement de contestation revendiquant de réelles avancées économiques et sociales et une modernisation politique du Royaume. Ce qui se passe au Maroc depuis dix ans est inédit, et de grands progrès sont encore à effectuer : Moulay Hassan est probablement balloté entre son soutien aux « prophètes populaires » qui ont essayé de faire bouger le pays en 2011 et son origine royale dont il se sait aujourd’hui radicalement banni. Son témoignage balance en permanence entre analyse politique et journal d’une rancœur. Il critique la nouvelle constitution (« qui fera peut-être gagner du temps à Mohammed VI mais elle en fera perdre au pays »). Il conclut : « Nous sommes toujours dans une monarchie de droit divin avec une constitution[6] ». Il critique le nouveau statut du roi, qui s’il est désacralisé, demeure toujours chef politique et religieux (commandeur des croyants). Rien ne trouve grâce à ses yeux. Pour le Prince, c’est fini ; quatorze ans après l’arrivée du nouveau Roi, rien ne changera en  profondeur. Il sème même l’ambiguïté sur qui gouverne vraiment dans le pays, mais n’évoquant jamais la psychologie du Roi, ses absences répétées du Royaume, voire sa santé.


[1] Grasset, Paris, 2014.

[2] P.41

[3] P. 131

[4] P. 216

[5] P. 228

[6] P. 352