26/05/2014

L’intégration politique, stratégique et régionale de la mer Morte : l’enjeu du Canal mer Rouge mer Morte pour la paix au Proche-Orient (Partie 2)

Par Sébastien Boussoisdocteur es sciences politiques, conseiller scientifique de l’Institut MEDEA (Bruxelles), chercheur associé à l’ULB (Université Libre de Bruxelles) et au Centre Jacques Berque (CNRS-Rabat), auteur de Sauver la mer Morte, un enjeu pour la paix au Proche-Orient ?, Armand Colin, Paris, 2012. Il est par ailleurs président du CCMO (Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient).

Paru dans Journal européen d’hydrologie

La première partie de cette étude est disponible ici.

Le rapport de faisabilité, pièce maîtresse du projet du RSDSC: du politique à tous les étages

Le processus

Le programme d’études fut déjà une promotion politique, globale et internationale financée dans un premier temps par les membres donateurs fondateurs : Grèce, France, Italie, Japon, Corée du Sud, Pays-Bas, Suède, et USA. Le site internet de la Banque mondiale livre l’ensemble du processus du programme d’études précisant les objectifs de l’étude de faisabilité et les éléments sociaux et environnementaux, mais également les termes de référence définissant : le processus de coopération des trois gouvernements autour du projet, les éléments techniques et l’identification des tâches de chacun des acteurs, la description des objectifs, de la gestion et du processus de décision pour les étapes à venir, la prévision d’une consultation publique qui aurait lieu en juin 2010. Il est fixé d’emblée la nécessité de réaliser un certain nombre de sous-études plus techniques que politiques : les impacts sur l’environnement et l’océanographie, l’étude de modélisation[1] de la mer Rouge, l’étude du Canal en lui-même, l’étude de la région de la mer Morte en termes physiques, biologiques, chimiques, l’étude du mélange des deux eaux de la mer Rouge et de la mer Morte, l’étude sur le dessalement et l’hydroélectricité ; puis enfin des sous-études plus détaillées : les coraux dans le haut golfe d’Akaba, les impacts d’un canal dans la région d’Eilat, la compatibilité écologique dans le Wadi Araba[2], l’impact du RSDSC sur le sol, l’impact du traitement de l’eau par le dessalement, les impacts potentiels sur des risques spécifiques, et les impacts cumulés.

aqaba

L’étude de faisabilité du canal porte aussi sur les impacts sociaux et environnementaux dans la région, notamment dans le Golfe d’Aqaba et autour d’Eilat.

L’étude principale technique de faisabilité est assurée par Coyne et Bellier, nous y reviendrons plus loin ; les sous-études sont en partie assurées par ERM (société d’ingénierie britannique), Thetis (italienne), Tahal Consulting Engineering (israélienne) d’un côté (pour les études océanographiques, archéologiques et sociales), et par un panel d’experts indépendants de l’autre. S’il était prévu que le rapport final de faisabilité soit rendu fin juin 2011, un certain nombre de dossiers d’analyse intermédiaires ont donc été remis à la Banque mondiale qui les mit en ligne  rapidement sur son site Internet, à des fins de transparence à destination des pays donateurs mais également du public. Ces rapports ont été dressés à l’issue d’un processus précis d’études, de réunions publiques, de pré-rapports dans l’expectative de la publication du futur rapport final par Coyne et Bellier. Quant aux études de modélisation pour la région de la mer Morte et de la mer Rouge, ils ont été effectués par les sociétés Tahal Consulting Engineering Thetis et rejoindront l’étude finale bien que des pré-rapports aient déjà été rendus à la mi-octobre 2010. Trois consultations publiques ont eu lieu en juin 2010 dans les trois pays concernés par le projet afin de discuter des premiers éléments d’analyse produits par les cabinets d’ingénierie, à Eilat en Israël, Ramallah en Territoires palestiniens, Amman et Akaba en Jordanie. Une centaine de personnes s’y sont rendues à chaque fois, ce que les organisateurs considérèrent comme beaucoup, mais qui apparaît comme bien peu pour un projet d’une telle envergure. En réalité, beaucoup d’intervenants présents discutèrent certes des différentes options envisageables pour le canal, de la nécessité de prendre le temps suffisant pour finaliser le rapport de faisabilité, de la nécessité d’un projet pilote avant de passer à un canal grandeur nature. Mais un certain nombre de participants ont également appelé à une plus grande prise en compte des remarques et propositions en local (institutions, municipalités, acteurs environnementaux régionaux) afin que le projet ne soit pas totalement dépossédé de la région vers l’international, sans que les bénéficiaires du projet puissent donner leur avis. Enfin, une dizaine de réunions de haut niveau des membres du Comité de conseil technique de la Banque mondiale, le Technical Steering Committee, ont été accueillies dans l’un des trois pays concernés.

Concentrons-nous maintenant sur Coyne et Bellier qui prépare le rapport de faisabilité et qui augurera du sort du projet. Un des responsables de la coordination de la rédaction de celui-ci nous confiait en décembre 2010[3] que l’objectif principal de ce travail était de donner aux acteurs politiques « des éléments à ceux qui décident afin de savoir si l’on peut faire le projet ou pas. » Qui est précisément Coyne et Bellier ? « Nous sommes un bureau d’ingénieurs français spécialisé notamment dans l’hydraulique, mais nous avons aussi conçu des projets d’envergure comme l’Arche de la défense. Coyne et Bellier est devenue en 2009 Tractebel Engineering, du nom de notre maison mère en Belgique, mais nous sommes restés connus dans le projet du RSDSC sous notre ancienne appellation Coyne et Bellier ». La société n’est pas une inconnue dans le domaine hydroélectrique pour avoir conçu des centaines de chantiers du barrage aux ponts suspendus en passant par des centrales nucléaires. Il travaille actuellement également sur le doublement du canal de Panama.

Aujourd’hui, la réalisation du rapport de faisabilité du RSDSC est le premier contrat de la société depuis deux ans et la Banque mondiale son premier client. Il y a donc des impératifs essentiels à respecter pour satisfaire à la demande de cette dernière: « Les objectifs demandés par la Banque mondiale étaient : premièrement, sauver la mer Morte puis fournir de l’eau potable, produire de l’hydroélectricité mais également favoriser une coopération entre les pays de la région. » Comment un cabinet français est-il parvenu à remporter l’appel d’offre de la Banque mondiale face à des grands cabinets d’ingénierie américains ? Le responsable de chez Coyne et Bellier explique le processus : « Il y a eu deux appels d’offre pour les études les plus lourdes, un pour l’étude de faisabilité et un autre pour l’étude environnementale, L’appel d’offre s’est fait en deux phases en juin 2007: dans la phase de pré-qualification, nous devions manifester notre intérêt pour le projet, puis on y présente nos références, nos moyens, nos champs d’action et nos compétences. A l’issue de cette phase, six groupements ont été pré-admis à recevoir le cahier des charges. Nous étions un des six avec notre maison mère Tractebel en Belgique, et une société hollandaise, Kema. Il y a eu deux grosses sociétés américaines face à nous, Tetratech et Ch2m Hill. La remise des offres devait se faire avant fin janvier 2008. C’est plus qu’un dossier, c’est une note, présentant la méthodologie, les profils des intervenants et des sous-traitants, ainsi que le programme de travail. Les offres sont évaluées sur l’expérience des individus. Nous avons travaillé pendant deux mois avec trois personnes à temps plein car c’était un énorme travail »[4].

Les offres furent ensuite évaluées par les représentants de la Banque mondiale et des trois délégations gouvernementales. Le dossier de qualification est un document complexe qui se divise en deux parties distinctes: « Il y a une partie financière et une partie technique et nous avons présenté la combinaison des deux dans notre offre.  Il faut savoir que dans ce type de contrats, le client n’attribue pas au moins-disant mais au mieux-disant. On évalue ainsi la méthodologie et le prix mais ce n’est pas en se présentant comme le moins cher que l’on aura le plus de chances d’emporter le contrat. On ne prend en effet pas forcément le candidat le moins cher».

La Banque mondiale n’est pas seule à décider : « Dans le cadre du projet, elle a créé son Technical Steering Committee  afin de cerner au mieux ses besoins et les impératifs requis pour le projet. Pour Israël, c’est l’Autorité israélienne de l’eau qui est représentée, pour la Jordanie et les Territoires palestiniens, leurs ministères respectifs de l’eau. Après avoir étudié  la note technique, le Comité de conseil technique s’est penché sur la note financière. Tout le monde était convoqué pour les notes remises et bien que notre groupement n’ait obtenu ni la meilleure note technique ni la meilleure note financière, nous avons obtenu la meilleure note globale. Cela arrive rarement mais c’est possible. » Le contrat fut signé fin mai 2008 et l’étude a démarré dans la foulée. Coyne et Bellier avait cela dit proposé une équipe de travail quasi unique, grâce à son réseau et son expérience historique : il était prévu dès le début l’appui d’experts environnementaux, d’hydrogéologistes, de géologistes, d’hydrologues, d’océanographes, d’experts de mélange des eaux, d’ingénieurs hydrauliques, de stratèges économiques, d’économistes locaux, d’économistes des ressources naturelles et d’économistes environnementaux.

coyne et bellier

La société d’ingénierie française « Coyne et Bellier » est en charge du rapport de faisabilité du projet de canal.

Pré-rapport et sous-études

Nous n’entrerons pas dans le détail de tous les pré-rapports depuis 2008  mais nous citerons par la suite les éléments de l’inception report qui collectait les données de base, de l’étude provisoire de janvier 2009 et du rapport intérimaire de septembre 2010 incluant les sous-études jusqu’au pré-rapport détaillant les études A, B, C, D de décembre 2010 : « La livraison des rapports est en réalité liée aux paiements par la Banque mondiale de nos prestations. Il y eut tout d’abord le rapport de démarrage lié à la contraction du contrat: c’est l’inception report d’octobre 2008 et qui court de la période du 27 juin au 20 juillet 2008, soit les trois première semaines de travail », explique le responsable de chez Coyne et Bellier. Ce pré-rapport donne les CV des collaborateurs, et la liste de l’équipe de travail : « Les collaborateurs suivants ont été intégrés à notre équipe de travail dans le cadre de notre programme d’études sur la période donnée: Peter Darley chef d’équipe, le professeur Jacques Schittekat qui est hydrologue, Henri Garros expert en ressources en eau, Tal Ezer spécialiste du mélange des eaux, l’océanographe Michael Krom, le stratège économique spécialiste de la région Jeremy Berkoff, Anil Markandya économiste en ressources naturelles, André Lejeune qui est ingénieur hydraulique, Yousef Soudani Core spécialiste en modélisation des infrastructures hydrauliques, le spécialiste en nouvelles technologies Majdi Yaghmour».

Le rapport décrit ensuite les questions qui vont être étudiées les unes après les autres et qui sont d’ordre avant tout techniques : collecte des éléments confiés par la Jordanie, Israël et l’Autorité palestinienne, rencontre entre les experts concernés par les sous-études, A et C, afin de fixer des échéances, définition des tâches, sélection des études prioritaires, analyse en amont des composants de la balance hydrographique pour la mer Morte, et premières tentatives de réduction des incertitudes, analyse d’autres études et approches pour déterminer les demande en eau et pour l’irrigation, approche enfin d’une étude économique et financière. Ce premier rapport met en avant des éléments techniques et environnementaux majeurs et qui pourraient être encore un frein au projet.

i.       La différence de perception parmi les experts sur le degré d’évaporation de la mer Morte (Section 6.1)

ii.      La particularité de l’eau de surface, la formation de trous aux abords de la mer Morte (Section 6.1 and Annex 2)

iii.     L’étude de rentabilité économique de la transmission d’eau potable du RSDSC à Israël et à l’Autorité palestinienne  (Section 8.2)

iv.      La demande publique et industrielle jordanienne face à un tel projet (Section 8.2)

v.       L’importance des flux d’eaux futures alloués à l’agriculture mais aussi à la mer Morte (Annex 3)

vi.      L’approche en termes économiques du projet (Annex 4)

vii.     L’étude des sources de pollution dans le golfe d’Akaba (Section 4.1)

viii. Les contraintes et perspectives liées au point d’entrée sur le golfe d’Akaba et d’Eilat (Section 4.1)

ix.        Les conséquences de la production d’électricité dans la vallée de l’Arava »

Puis le pré-rapport fixe les objectifs à venir pour la prochaine étape de travail[5] qui s’effectua du 21 au 28 août 2008 et qui mettait en place les dates des prochaines réunions publiques, la réunion avec le comité de conseil technique, l’application du schéma de la balance hydrographique, l’évocation à venir des solutions alternatives au RSDSC, et le passage d’un chef d’équipe et d’étude intérimaire à un leader permanent. Enfin le pré-rapport soulève trois questions qui oscillent entre le technique et le politique :

« i.    Transmission du pouvoir de l’eau à l’Autorité palestinienne

Comment les zones sous contrôle palestinien et Israël seront-elles desservies ? Cela se fera-t-il par une ou plusieurs conduites ? Comment déterminer les quantités allouées à chacun ? Que se passera-t-il lors du passage des différents contrôles de sécurité, d’un pays à l’autre ? Il y a un intérêt évident à mobiliser un consultant pour tenter de répondre à ces questions. Ce devrait plutôt être un expert israélien (…) qui pourrait alors travailler avec notre partenaire à Ramallah.

ii.      Calendrier des opérations et des objectifs

Nous devrions dès à présent commencer à étudier la relation entre la capacité du canal et les objectifs et niveaux demandés. Le plus tôt sera le mieux pour déterminer ces éléments et qu’ils modèrent le prix du canal.

iii.     Dessalement pour le secteur public et l’industrie

Les termes de référence initiaux ont fixé la production d’eau dessalée à environ 800 millions de m3 par an  (Section 7.3.2). Nous pensons que la taille de l’usine actuellement envisagée serait insuffisante pour les besoins de chacun en 2050, et nous chercherons un accord collectif pour pouvoir varier la taille de l’implantation envisagée en fonction des besoins réels et de la demande (…) pour les trois parties bénéficiaires (…)

Questions liées aux termes de référence :

i.       Il est possible de construire une conduite unique depuis l’usine de dessalement afin de fournir de l’eau jusqu’au coeur d’Israël et à l’Autorité palestinienne, mais deux conduites ne sont-elles pas plutôt requises ?

ii.      Y a t-il des recommandations ou restrictions spécifiques lors du passage des conduites d’eau d’un pays à l’autre, d’une zone de sécurité à l’autre?

iii.        Les éléments précédents sont-ils une contrainte aux objectifs fixés pour le niveau de la mer Morte et son réhaussement ? Cela devra être étudié dans le rapport de faisabilité. (…) »

Deat sea view of ancient city Masada

© Larousse. La mer Morte fait l’objet d’une attention particulière de la part de la Banque mondiale et des études de faisabilité en termes d’impact écologique et social.

En juin 2010, un an et demi après les débuts des travaux de Coyne et Bellier, les premiers résultats et premières conclusions étaient livrés à la Banque mondiale et aux gouvernements. L’étude est composée en quatre sous-études (substudies) comme suit, dont un chapitre particulièrement conséquent sur la mer Morte, comme la Banque mondiale l’avait exigé.

Dans la première sous-étude (sub-study A), la mer Rouge est transformée en objet d’études et soumise à toutes les hypothèses dans le cadre du tracé et de la construction du canal depuis cette dernière. Selon, le responsable de Coyne et Bellier, un certain nombre de problèmes subsiste à ce stade : « Évaluer les impacts sur les coraux, les courants, l’habitat n’est pas aisé ». Si l’on sait où fixer la prise de sortie dans la mer Morte à la frontière israélo-jordanienne comme un symbole de paix, la question du point d’entrée a soulevé de multiples problèmes politiques au stade même de l’étude : « Nous savons désormais qu’il n’est pas possible de fixer la prise d’entrée sur la côte israélienne et qu’il est préférable de le faire du côté d’Akaba. Côté israélien, la côte est trop courte ; il y a le port d’Eilat, les infrastructures, et ensuite nous sommes en Égypte. Il fallait poser toutes les hypothèses pour cela, et éliminer au fur et à mesure les solutions impossibles. On avait donc pensé à la frontière, comme un symbole de coopération. L’idée était séduisante mais les problèmes techniques ont vite surgi : la frontière est en zone sismique, dans le prolongement d’une faille qui est toujours active donc dangereuse pour le futur canal. »[6] C’est déjà en soi un problème politique. Alors, Akaba ou Eilat ? « Comme le tracé fut validé sur la côté jordanienne, il était difficile d’envisager un point d’entrée côté israélien. L’idéal aurait été dans la logique de paix et de coopération régionale que revendique le projet, de le positionner dans la mer Rouge à la frontière des deux pays. Mais pour des raisons techniques, de courants, et de tracé, on a choisi et proposé finalement Akaba », explique le responsable de Coyne et Bellier. Il semble aussi que le terrain géologique soit plus favorable côté jordanien et beaucoup plus vierge de constructions que du côté israélien. A l’heure actuelle, encore une quinzaine de tracés est à l’étude, mais également quatre systèmes d’approvisionnement sont encore envisagés : système de deux tunnels, système de trois pipelines, six combinaison de tunnels et canaux, quatre combinaisons de tunnels, canaux, et pipelines. Selon le responsable de chez Coyne et Bellier, les possibilités se resserrent au fur et à mesure de l’avancée de l’étude : « Nous nous acheminons de plus en plus vers une option de deux tuyaux de 5 mètres de diamètre ».

Dans un article du 26 juillet 2010, Maxime Blanchard du Jerusalem Post[7] croyait détenir des informations un peu plus précises sur la nature même du canal : « A ce stade, différentes options sont encore en débat sur le moyen d’acheminer l’eau vers la mer Morte. L’une d’entre elles serait d’installer plusieurs conduites en grande partie souterraines, qui bénéficieraient de la différence de niveau entre les deux mers, et donc de la gravité, pour transférer de l’eau vers la mer Morte. D’autres options sont à l’étude, telles que la combinaison de tunnels et de pipelines, où l’eau pourrait circuler grâce à des stations de pompage situées sur les rives du golfe d’Akaba. (…) Autre axe de réflexion : l’éventualité de canaux à ciel ouvert, sur certains tronçons des 180 kilomètres qui séparent les deux mers. »

La sous-étude B n’est pas sans poser d’autres problèmes politiques : elle concerne le transfert de l’eau de la mer Rouge à la mer Morte.

Depuis Akaba jusqu’au lac salé, nous avons du nous intéresser à « la question des populations qui vivent dans la vallée d’Arava en Jordanie. » explique le responsable. N’est-ce pas une question éminemment politique pour les Israéliens comme pour les Jordaniens que le déplacement de populations ? Impossible de ne pas penser aux 700 000 palestiniens chassés en 1947-1949 d’Israël lors de la création de l’État, aux 3 millions de  Palestiniens qui vivent de l’autre côté du Jourdain aujourd’hui, aux 300 000 Irakiens qui ont fui la guerre en 2003 et se sont retrouvés en Jordanie. Dans la vallée de l’Arava, côté jordanien, il y a des milliers de Bédouins et Palestiniens qu’il faudra déplacer.  Ils seraient près de 6 700[8]. Certes, les Israéliens « détruisent et rasent constamment les villages bédouins et ceux des petites communautés du désert du Negev comme dans la région de la mer Morte et du Wadi Araba en les déclarant illégaux et non autorisés » selon H.S Salem dans son étude précédemment citée[9]. Ils ont déjà expulsé de nombreux bédouins sur la route 90, qui mène de Jérusalem à la mer Morte afin d’élargir la route du sud qui conduit à Eilat. Construire le canal côté israélien aurait été un problème politique supplémentaire dont Israël aurait sûrement su s’accommoder. Puisque comme le disait en 2007 le président israélien Shimon Perès : « Le Negev est l’avenir du pays et (…) la science nous aidera à amener de nouvelles méthodes pour produire de l’eau et profiter de l’énergie solaire dans le désert »[10]. Le responsable de Coyne et Bellier témoignait de son impuissance à arrêter un choix à l’heure actuelle y compris du côté jordanien : « Comment les bédouins vont-ils être affectés par le projet ? Nous ne sommes que des ingénieurs qui travaillons sur une question sociale. Les impacts politiques ne font pas vraiment partie du projet. D’autant qu’il est difficile d’identifier le nombre de ces bédouins, déterminer la manière dont la construction (si c’est un tunnel) peut affecter ces populations. Si les conduites sont enterrées sur la grande partie du linéaire, cela amortira les déplacements humains. Rien n’est décidé si en surface ou sous terre mais les conséquences humaines seront totalement différentes». Selon l’Association pour les Droits de l’Homme en Israël, ACRI, le simple fait qu’ils ne soient pas considérés comme des citoyens à part entière et qu’ils soient des milliers dans ce cas aurait facilité en Israël leur transfert[11] ,  plus compliqué en Jordanie: mais la Banque mondiale veut-elle ajouter un tel problème politique et éthique au projet RSDSC ?

C’est pourquoi construire le canal RSDSC en Jordanie réduirait les incertitudes politiques et limiterait les déplacements de populations moins nombreuses le long de la vallée de l’Arava ; au pire, elles seraient déplacées pour celles qui restent dans des zones où elles ne seraient pas sujettes aux discriminations, ce qui est beaucoup plus problématique en Israël lorsque l’on connaît la situation tragique de ces derniers[12]. Une fois réglée la question du déplacement y compris en Jordanie, on ne règlera pas celle de l’économie et de la subsistance des bédouins qui vivent de l’élevage et de la faune, et pour laquelle le RSDSC risque bien de perturber l’écosystème[13].

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© Invision-Rea. Le canal risque de perturber l’écosystème qui fait vivre actuellement les populations bédouines de Jordanie.

La sous-étude C est au cœur de notre sujet : les problèmes techniques et environnementaux liés au remplissage de la mer Morte sont probablement ici les plus nombreux et les plus sujets à interrogations. Selon le responsable du cabinet français d’ingénierie, « le problème est essentiellement environnemental : c’est celui du mélange des eaux entre celle de la mer Rouge et de la mer Morte. On ne peut pas projeter à grande échelle le résultat à 100%. Nous pouvons juste modéliser à petite échelle et envisager les multiples résultats ! » Lorsque l’on cite l’exemple de la réserve naturelle d’Ein Shofra, où des scientifiques ont mélangé les deux eaux, des poissons ont survécu et se sont reproduit.  Mais Coyne et Bellier répond qu’il y a un vrai problème là bas désormais à petite échelle : « l’eau est devenue rouge par réaction chimique ». En réalité la plus grande incertitude de toute l’étude est liée au « mixing » des deux eaux car pour tout le reste, il semble que l’on dispose à peu près de données bien connues ; que ce soit des données géologiques, techniques, matérielles, environnementales. « La priorité de notre étude réside dans l’aspect biologique du sauvetage de la mer Morte. Le risque de développer des microorganismes qui colorent l’eau de la mer Morte en rouge n’est pas nul.  Les scientifiques nous expliquent que d’un petit bassin, la réaction grandeur nature n’est pas transposable. Compte tenu des compositions chimiques de deux mers, l’une riche en sulfates, l’autre en carbonates, cela risque de produire également du gypse. Deux conséquences peuvent apparaître : le gypse se forme en cristaux, et il n’y aura alors plus de boue dans la mer Morte! Soit il se constitue sous forme de précipité, en une chose blanchâtre qui va apparaître à la surface de l’eau. L’aspect visuel, comme c’est déjà le cas à certains endroits des rives, sera repoussant et les touristes ne viendront plus» s’alarme le responsable de Coyne et Bellier. On ne sait pas encore ce que peut donner le mélange d’une eau légère et d’une eau plus lourde. Si l’eau légère reste naturellement à la surface, les visiteurs ne flotteront plus dans la mer Morte. Et elle perdra tout son intérêt touristique. Cette question sensible intégre de la biologie, de la physique, et de la chimie et c’est pour cela qu’il est difficile encore à l’heure actuelle d’appréhender ce phénomène.

C’est pour ces raisons que la Banque mondiale a décidé d’adjoindre en cours d’étude à Coyne et Bellier le concours de plusieurs instituts de recherche comme Tahal ou la fameuse Geological Survey of Israel chargés de développer des modèles numériques. « La question de l’évaporation de l’eau n’est pas la même en fonction de la salinité. Elle sera fonction de la manière dont les eaux sont mélangées. Si elles ne se mélangent pas, c’est l’eau de la mer Rouge qui s’évaporera. Si elles se mélangent, l’évaporation sera différente. Voilà pourquoi notre étude se fait en trois ans et non en deux années comme cela était initialement prévu. Car nous attendons le résultat de tous ces modèles envisagés ». Tout le monde est conscient que les phénomènes sont complexes : « On va envoyer un débit connu dans une bassine de taille connue avec un niveau connu.  Quel va être l’évolution de ce niveau ? Il est encore difficile de le savoir. En temps normal, nous savons faire et nous connaissons le résultat, comme c’est le cas pour des retenues d’eau avec barrages. Ici, il y a beaucoup trop de paramètres », concluait Coyne et Bellier.  

La dernière sous-étude (D) concerne l’ensemble des installations : usine de production hydroélectrique et  usine de dessalement. Sans entrer dans le détail technique de ces dernières, il est important de souligner que l’idée enfin de faire du dessalement une priorité locale et régionale puis d’en faire un modèle de développement international semble acquise depuis de nombreuses années chez les responsables politiques. Le problème est qu’ils risquent bien d’être dédouanés d’une révision complète du mode de consommation et de gestion en local, au motif que l’on ne manquera jamais d’eau salée sur terre car  la ressource est quasi-inépuisable. En réalité, à ce stade, c’est une industrie qui coût encore très cher mais qui devra se trouver un modèle économique rentable au cœur du processus de RSDSC.

L’étude finale apporte-t-elle une solution politique ?

Le rapport final est un document de travail à valeur indicative et qui fixe un certain nombre de propositions afin de rendre le projet réaliste et le voir aboutir. A la question « Peut-on mettre à la fin du document que le projet n’est pas viable ? Que ce chantier n’est pas faisable ? », le cabinet d’ingénierie répond de manière ambiguë : « On doit tout faire pour permettre au projet du RSDSC de se réaliser. Si nous effectuons des recommandations, des pistes d’optimisation, la décision de faire ou de ne pas le faire n’est plus de notre ressort mais de celui de la Banque mondiale et des trois gouvernements ».. L’une des difficultés majeures d’aboutissement du projet tient aux multiples questions politiques qui pourraient faire blocage, à un moment ou à un autre, entre les gouvernements. Mais ce n’est pas tant l’objectif et la mission de Coyne et Bellier qui doit et est missionnée pour se concentrer sur les aspects avant tout techniques. Cela dit, Coyne et Bellier l’évoque à demi-mots. Trois exemples sont intéressants pour expliquer cette imbrication du politique et du technique.

accord mer morte

© Nicholas Kamm. Les responsables israélien, palestinien et jordanien ont trouvé un accord en décembre 2013 pour sauver la mer Morte, via le projet de canal. Un tel accord pourrait-il se muer en accord de paix ?

Premièrement, la redistribution de l’eau produite se ferait au détriment d’Israël et reviendrait largement à la Jordanie et aux Territoires palestiniens qui sont les plus déficitaires. Israël pourrait-il accepter une telle issue alors qu’il s’investit intégralement dans le projet ? Nous y reviendrons dans la partie qui suit sur la perception israélienne du RSDSC.

Le deuxième aspect politique non négligeable concerne la participation de certaines grandes puissances mondiales au projet en qualité de membre donateur alors que quelques-uns ont refusé pour des raisons politiques bien précises. C’est le cas de l’Allemagne et le responsable de chez Coyne et Bellier a son explication : « On dit que les Allemands ont refusé de participer car ils reprochent la mise à l’écart initiale des Palestiniens et ensuite l’idée que le RSDSC entérinerait occupation et détournement du Jourdain. C’est compliqué et nous ne pouvons pas nous positionner. On sent bien qu’il y a des intérêts qui sont différents selon les parties prenantes. Il est dur de savoir quels sont les souhaits et les envies réels des trois parties. »  Les questions se multiplient alors et reflètent l’embarras du client de la Banque mondiale : « Est-ce un projet vraiment soutenu pour ne pas faire autrement ? S’il n’est pas soutenu jusqu’au bout, les conséquences seront néfastes pour chacun des pays concernés et pour la région. Mais ce n’est plus notre rôle de le mentionner. » L’Allemagne invoque un tout autre argument à son refus de participer au projet : « investir sur des projets qui permettent de faire réduire le gaspis et les pertes d’eau  des réseaux, physiques ou autres pays plutôt que de se lancer dans un projet d’envergure validant ce gaspis historique. »[14] C’est l’avis de Clemens Messerchmidt.

Enfin, le dernier aspect politique et non des moindres est celui du chapitre demandé par la Banque mondiale à Coyne et Bellier et intitulé « Peace dividend » dans le rapport de faisabilité. En décembre 2010, il était difficile pour tout le monde d’en tirer une réponse tranchée, mais les mécanismes mêmes d’analyse demandés à Coyne et Bellier reflètent assez bien les difficultés de dégager les conséquences majeures pour la paix d’un du projet régional de RSDSC: « Quelqu’un est chargé chez nous de ce dossier délicat et nous sommes pour l’instant en pleine réflexion. Nous avions pensé à faire appel à des philosophes pour tenter d’établir un questionnaire. L’idée était d’évaluer ça au moyen d’une évaluation contingente : sélectionner un échantillon représentatif, et demander aux individus du panel s’ils seraient personnellement prêts à payer pour un projet comme cela. Il faut essayer de convertir intérêt et valeur. On soumet ce questionnaire grâce à une société de sondages. Mais notre projet est à l’arrêt car il y a eu des réticences de la part des gouvernements. La Banque mondiale nous a donc demandé de trouver d’autres pistes ». Si la méthode pose déjà problème pour quantifier les dividendes sur la paix, elle est doublement complexe car il faudrait traduire les résultats en termes de coût/prix de cet impact. « Il n’y a pour nous pas d’autre solution que de voir ce que le canal apporterait économiquement parlant donc nous devons tenter de monétariser les effets bénéfiques du RSDSC coûte que coûte ». Valérie Höffenberg ne saurait pas plus répondre précisément à ce stade de l’étude même si elle se cache derrière un optimisme débordant: « Je ne suis pas sûr que l’exemple du canal suffise, c’est un projet qui est un élément et qui nous conduirait vers une hydrodiplomatie : l’objectif est que la gestion de l’eau dans la région devienne une source de résolution des conflits. Grâce à une politique volontariste majeure de la part de la communauté internationale et qui ne s’arrête pas aux frontières, nous pourrons y parvenir. Les Jordaniens ont tenté de faire leur propre projet et c’est pour cela que l’on a pris un peu de retard, mais maintenant ils ont compris tout l’intérêt d’en faire un projet régional avec Israël et, il faut le souhaiter avec les Palestiniens. Il ne faut pas faire du RSDSC un exemple suffisant pour démontrer les efforts effectués en faveur de la paix, mais simplement un élément annonciateur. Sinon on le paralyse et en faire un symbole risquerait de bloquer le projet devant une telle pression.»[15]

A la Banque mondiale, on ne veut pas prendre de risque prématuré en se prononçant sur l’impact à court terme du RSDSC dans la relance des discussions purement politiques entre les belligérants, Israéliens et Palestiniens et Alec Mc Phail se garde bien d’espérer quoi que ce soit de plus à ce stade : « C’est la mission de Coyne et Bellier qui y réfléchit activement et nous proposera bientôt une analyse précise, même si je sais que c’est difficile. Nous, nous sommes là pour exécuter la volonté des trois gouvernements qui nous missionnent pour mettre en place le projet de RSDSC et c’est notre devoir de concourir au dialogue. »[16]

En décembre 2013, Israéliens, Palestiniens et Jordaniens se retrouvaient à Washington pour franchir une nouvelle étape dans le projet[17] et lancer la levée de fonds des 10 milliards de dollars pour amorcer le projet au coût faramineux: « Cela offre une lueur d’espoir sur la possibilité de surmonter d’autres obstacles à l’avenir », expliquait à cette occasion le ministre israélien de l’eau et du développement, Sylvan Shalom. (…) « Nous avons montré que l’on pouvait travailler ensemble en dépit de nos problèmes politiques », a ajouté son homologue palestinien, Shaddad Attili, présent à la même tribune, à l’heure où Palestiniens et Israéliens tentent de relancer le processus de paix sous l’égide des Etats-Unis. »



[1] Projection à partir d’une échelle réduite afin d’envisager la réalité grandeur nature.

[2] Vallée de l’Arava côté jordanien

[3] Interview réalisée à Paris.

[4] Suite de l’interview.

[5] Pour tous les détails précis, se rendre sur le site de la Banque mondiale, http://web.worldbank.org/WBSITE/EXTERNAL/COUNTRIES/MENAEXT/EXTREDSEADEADSEA/0,,contentMDK:21827416~pagePK:64168427~piPK:64168435~theSitePK:5174617,00.html

[6] L’ensemble des citations à venir de chez Coyne et Bellier constitue la suite de l’interview déjà citée.

[7] http://fr.jpost.com/servlet/Satellite?cid=1278860685045&pagename=JFrench%2FJPArticle%2FShowFull

[8] Selon les chiffres cités par H.S Salem p. 3:342.

[9] Page 3 :342

[10] Cité par H.S Salem p 3 :342

[11] http://www.acri.org.il/en/?category_name=Negev-bedouins-and-unrecognized-villages

[12] Voir  Cédric Parizot, Les Bédouins du Néguev face à l’Etat d’Israël. Confluences Méditerranée, n° 26 : p.65-70, 1998

[13] Voir plus loin.

[14] Interview déjà citée.

[15] Suite de l’interview déjà citée.

[16] Suite de l’interview déjà citée.

[17] http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/12/10/accord-sur-l-eau-entre-israel-la-jordanie-et-l-autorite-palestinienne_3528178_3218.html