05/05/2014

Syrie : scénarios et options pour une sortie de crise (Partie 2)

Par Thomas Pierret, chercheur associé, maître de conférence à l’Université d’Edimbourg

La première partie est accessible ici.

Face à l’absence de perspective diplomatique sérieuse, au rétablissement militaire du régime durant l’année 2013 et à la montée en puissance des jihadistes au sein de l’insurrection, certains observateurs et décideurs occidentaux ont commencé à considérer un changement radical de stratégie consistant à opérer un rapprochement avec Assad et ses alliés. Le but d’une telle volte-face serait de stabiliser la région et de lutter contre le radicalisme islamiste. En réalité, une telle stratégie serait à la fois immorale, irréaliste et contre-productive.

Une réconciliation avec Assad serait immorale parce qu’elle reviendrait à récompenser l’une des pires campagnes de meurtre de masse de l’après-Guerre froide. Si l’opposition a elle aussi commis des crimes, ces derniers ne se prêtent à aucune comparaison avec ceux du régime en termes de responsabilité politique et surtout d’ordre de grandeur. Comme l’a récemment souligné le Haut-commissaire aux Droits de l’Homme de l’ONU Navi Pillay, le régime est responsable de la plupart des violations des droits humains commises en Syrie. On sait en quoi consistent ces violations des droits humains : utilisation d’armes chimiques contre des zones résidentielles, torture et exécutions sommaires à une échelle industrielle, famines organisées et massacre quotidien de dizaines de civils au moyen de missiles balistiques, bombes thermobariques, sous-munitions et bombes-barils conçues pour détruire des pâtés de maison entiers.

yarmouk

© UNRWA. Le régime syrien d’Assad a utilisé la famine comme une arme de guerre, en particulier dans le camp de réfugiés palestiniens de Yarmouk, à Damas, dans le but de déloger les rebelles.

L’idée d’un rapprochement avec le régime syrien est en outre irréaliste en ce qu’elle se fonde sur une surestimation des capacités militaires des forces loyalistes. Ces dernières consolident actuellement leurs positions dans le centre du pays, en particulier dans la province de Homs et dans certaines banlieues de Damas. En revanche, elles ont récemment subi des revers dans le Nord (Alep, Idlib, Lattaquié) et le Sud (Deraa, Qunaytra), régions qu’elles ne peuvent envisager de reconquérir et encore moins de sécuriser dans leur totalité en raison d’un manque structurel d’effectifs.

Enfin, reprendre langue avec Assad est contre-productif du point de vue même des objectifs affichés par les défenseurs de cette stratégie. Favoriser un retour des loyalistes dans les zones actuellement sous contrôle des rebelles (par exemple en contraignant les monarchies du Golfe à interrompre leur aide à ces derniers) ne ramènerait pas la stabilité, loin s’en faut. Les carences du régime en matière d’infanterie se traduisent en effet par une tactique de reconquête fondée sur le déplacement massif de civils par le biais de famines organisées et de bombardements indiscriminés, lesquels sont les ressorts du gigantesque flux de réfugiés observé depuis trois ans.

Le manque de troupes loyales a aussi conduit Assad à s’appuyer lourdement sur des combattants étrangers islamistes chiites, membres de milices pro-iraniennes recrutés au Liban et en Irak. Alors que les volontaires sunnites combattant avec l’opposition ont peu apporté à cette dernière sur le plan militaire et ont surtout exacerbé les divisions entre factions rebelles, leurs homologues chiites jouent un rôle décisif dans le conflit puisqu’ils ont directement contribué à la quasi-totalité des victoires militaires remportées par le régime depuis un an. Cela signifie que ces victoires conduisent de facto à une situation d’occupation par des forces à la fois étrangères et d’obédience confessionnelle différente de celle de la majorité des Syriens, semant donc les graines d’une instabilité à long terme.

Quant à imaginer que l’on pourrait combattre le jihadisme aux côtés d’Assad, cela équivaut à prétendre éteindre un incendie avec le concours d’un pyromane. Après 2003, les renseignements syriens ont soutenu et manipulé l’islamisme radical en Irak et au Liban. Suite aux manifestations du printemps 2011, ils ont délibérément encouragé la militarisation et la radicalisation du soulèvement en libérant des centaines de militants jihadistes de la prison de Seydnaya, militants qui constituent aujourd’hui l’essentiel du leadership de groupes salafistes comme Ahrar al-Sham. Il va sans dire, par ailleurs, que la violence aveugle du régime et le recrutement de milices loyalistes supplétives sur des bases confessionnelles ont conforté la frange la plus extrême de l’opposition.

djihadiste alNosra

© AFP/Baraa al-Halabi. Un combattant du Front al-Nosra, la branche officielle d’al-Qaïda en Syrie. Assad a libéré de nombreux djihadistes dès le début de la révolte en 2011, jouant la carte de la radicalisation militaire et religieuse pour décrédibiliser l’opposition.

La réalité est qu’Assad a besoin des jihadistes pour survivre : sans eux, il ne serait pas perçu comme un partenaire potentiel des démocraties occidentales mais, de manière unanime, comme l’un des grands criminels de ce siècle ; la simple présence de groupes rebelles radicaux dissuade les Occidentaux d’appuyer l’opposition de manière plus vigoureuse ; les groupes extrémistes comme l’État Islamique en Irak et au Levant (EIIL) ne reçoivent pas de soutien étatique (ils dénoncent ouvertement les monarques du Golfe comme des apostats) et n’obtiendront donc jamais les armes sophistiquées nécessaires pour vaincre le régime ; ces mêmes extrémistes déploient davantage d’énergie au combat contre les autres rebelles qu’à la lutte contre le régime, un curieux sens des priorités qui a alimenté les rumeurs de manipulation de ces éléments par les services d’Assad.

Si l’on prend acte de l’absence de perspective diplomatique et de l’inanité d’un rapprochement avec Assad, reste alors à considérer les options militaires qui s’offrent aux Occidentaux. Sauf accident majeur, une intervention directe semble exclue, du moins tant que Barak Obama est à la Maison Blanche. Par la suite, les incertitudes politiques liées à une telle décision continueront d’y opposer de solides obstacles, mais la difficulté purement militaire d’une telle opération a probablement déjà commencé à s’éroder. En 2012, les analystes évoquant la possible instauration d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Syrie mettaient en exergue l’ampleur d’une mission qui impliquerait notamment la destruction de presque trente aéroports militaires à travers le pays. Deux ans plus tard, en revanche, certains observateurs soulignent le déclin matériel des forces aériennes syriennes, soumises à rude épreuve par les sorties quotidiennes menées depuis deux ans. Telle serait par exemple l’explication de l’utilisation, à contre-emploi, de missiles air-air R-40 tirés par des intercepteurs Mig-25 pour mener des missions d’attaque au sol. Ceci suggère que la neutralisation des moyens aériens d’Assad pourrait se suffire de la destruction d’un nombre critique d’appareils sans forcément exiger la mise hors-service des infrastructures qu’ils utilisent.

Plus réaliste est le scénario d’une intervention militaire occidentale via un soutien aux rebelles. Cette politique se matérialise déjà, notamment, avec la récente livraison, via l’Arabie Saoudite, de missiles antichars américains TOW à des composantes modérées de l’Armée Syrienne Libre (Mouvement Hazm, Front des Révolutionnaires de Syrie). On ignore toutefois si ces armes ont été livrées dans des quantités susceptibles de modifier l’équilibre des forces, si bien qu’il est trop tôt pour déterminer si le surcroît d’investissement américain résulte d’un réel changement de stratégie ou d’une simple opération de communication. On soulignera, parmi les facteurs susceptibles d’influencer Washington dans le sens d’un appui militaire accru aux insurgés, le fait qu’Israël, longtemps hostile à l’idée d’armer ces derniers, s’efforce aujourd’hui d’établir des contacts avec certaines factions de l’ASL combattant dans le Sud de la Syrie et y trouvera inévitablement des hommes de confiance.

obama onu

© AFP/Andrew Burton. Les Etats-Unis ont commencé à envoyer des armes aux rebelles syriens, afin de contrer à la fois le régime d’Assad, soutenu par la Russie et l’Iran, et les djihadistes. Les brigades rebelles recevant ces armes ont été choisies méticuleusement par Washington.

Quelles sont les conséquences possibles d’un accroissement de l’aide logistique aux rebelles ? Des mesures symboliques permettraient très certainement au régime et à ses alliés de s’adapter en augmentant leur propre effort de guerre en conséquence. En revanche, une réelle escalade quantitative et qualitative des États-sponsors de l’opposition pourrait tirer profit des faiblesses de Damas, Moscou et Téhéran. En effet, il est loin d’être acquis que ces derniers possèdent encore le souffle nécessaire pour effectuer une nouvelle montée en puissance de grande ampleur. Ayant déjà investi des ressources immenses dans le conflit, ils font face à une configuration où toute escalade se révèle nécessairement plus coûteuse pour eux que pour leurs rivaux. Un exemple pour s’en convaincre : la dernière escalade qualitative engagée par les États favorables aux rebelles remonte à plus d’un an, avec le début d’une livraison régulière (sans être massive) de missiles antichars de conception russe, chinoise et, dernièrement, américaine ; or, un missile de ce type coûte dix à vingt fois moins que le blindé qu’il permet de détruire quotidiennement, sans parler de la mise hors combats d’équipages entraînés. Une telle situation n’a rien de confortable pour des forces loyalistes dont on a déjà souligné le manque d’effectifs et le déclin matériel, illustré dans les forces terrestres par le déploiement récent du ZSU-57, un blindé antédiluvien retirés du service il y a une décennie. Le rythme de renouvellement des véhicules militaires loyalistes semble donc ralentir et cela parce qu’il requiert des livraisons de matériel russe que Moscou ne peut espérer se voir rembourser que par un prolongement de l’effort économique financier gigantesque, et sans doute intenable, que s’est imposé l’Iran depuis 2011. Ajoutons que, pour Téhéran, l’escalade est également synonyme d’envoi de troupes au sol, pour l’heure libanaises et irakiennes plutôt qu’iraniennes, mais dont le déploiement entraîne toutefois des coûts financiers et politiques non négligeables.

En dépit de ce qui précède, une amélioration significative de l’équipement et de l’organisation des rebelles aurait peu de chances d’abattre complètement le régime à court ou moyen terme. Toutefois, elle pourrait provoquer l’effondrement du dispositif militaire loyaliste là où il est le plus fragile, c’est-à-dire dans le nord, l’est et le sud du pays. Il serait dès lors possible d’y reconstruire des institutions civiles et d’assurer à leurs habitants des conditions de vie décentes, à condition bien sûr que cessent les bombardements aériens quotidiens. Qui plus est, contraindre le régime à mettre un genou en terre pourrait ouvrir de nouvelles perspectives de solution politique au conflit : non pas, comme le prétend l’administration américaine, parce que cela forcerait Assad à « revoir ses calculs » — de Saddam Hussein à Kadhafi, les dirigeants d’États-bunkers se sont toujours illustré par leur jusqu’auboutisme ; la raison d’espérer serait plutôt qu’un enchaînement de désastres militaires minerait la cohésion du régime en désolidarisant du clan présidentiel les (nombreux) hauts-responsables qui ne lui restent fidèles que parce que l’état actuel des choses les pousse à croire qu’Assad est là pour rester.