27/06/2014

En Mauritanie, la transition politique se fait attendre

Par Philippe Bannier, Institut MEDEA

Alors que les projecteurs médiatiques sont tournés vers l’Irak et la Syrie, l’élection présidentielle en Mauritanie s’est déroulée ce 21 juin en toute discrétion. Certes, le résultat était connu d’avance dans ce pays arabe dirigé, de près ou de loin, par les militaires depuis son indépendance en 1960. La Mauritanie, qui vit au rythme des coups d’Etat depuis des décennies[1], est actuellement présidée par Mohamed Ould Abdel Aziz, qui a renversé en 2008 le premier gouvernement élu de l’histoire du pays. Il a été élu ensuite président en 2009, et s’est fait réélire ce samedi 21 juin à 81,89 %, au cours d’un scrutin dont la légitimité était contestée.

carte mauritanie

© Gizi Map. La carte de la Mauritanie dans le contexte régional.

La surprise n’est pas venue de là où les observateurs l’attendaient : malgré la décision de la principale plateforme de l’opposition, la Coordination de l’opposition démocratique[2] (COD) de boycotter le scrutin, la participation, considérée comme l’enjeu majeur de cette élection, fut de 54 %. Ce taux a dès lors sonné comme un succès pour le régime en place.

En réalité, la surprise est venue du candidat anti-esclavagiste, Biram Ould Dah Ould Abeid, qui est arrivé en deuxième position avec 8,67 % des suffrages, après l’UPR (Union pour la République), le parti présidentiel. Durant toute la campagne, il a tenu un discours très dur contre le phénomène de l’esclavagisme envers les communautés noires du pays, en particulier les haratine et les négro-africains. Officiellement, la Mauritanie a aboli l’esclavage en 1980, le dernier pays au monde à le faire. Mais dans les faits, les pratiques esclavagistes se poursuivent. Les chiffres varient sur le nombre d’esclaves : la fondation Walk Free les estime à 4 % de la population totale[3], soit 150 000 personnes sur 3,8 millions d’habitants, tandis qu’une ONG mauritanienne avance le chiffre de 20 % de la population[4]. Quelle que soit l’estimation, le nombre d’esclaves est très élevé, si bien que la Mauritanie se situe en tête des pays esclavagistes dans le monde.

Arrivés en deuxième position aux élections législatives d’octobre 2013 après le parti au pouvoir malgré les appels au boycott de l’opposition, les islamistes du parti Tawassoul (Rassemblement national pour la réforme et le développement, créé en 2007 et légalisé en 2008) n’ont pas participé au scrutin présidentiel. Pourchassés et arrêtés dans les années 1990, ils ont intégré peu à peu le jeu politique, en s’appuyant notamment sur la prédication et des œuvres de charité pour étendre leur influence[5]. Le leader, Jamil Ould Mansour, est un réformiste qui accepte le pluralisme, malgré une aile du parti plus attachée à la charia et hostile à la démocratie.

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© Le Calame. Jamil Ould Mansour est le chef du parti Tawassoul, d’inspiration islamiste proche des Frères musulmans.

Les pays occidentaux, France en tête, ont suivi de près le déroulement de cette élection, puisque le président Mohamed Ould Abdel Aziz est leur allié dans la région du Sahel. Paris possède un intérêt particulier dans la zone depuis le déclenchement de son intervention militaire au Mali en janvier 2013. En effet, Nouakchott est un allié stratégique de Paris dans la lutte contre Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), et accueille, dans ce cadre, des bases militaires et reçoit un soutien militaire et financier. Membre de la Ligue arabe depuis 1973, la Mauritanie reçoit également des fonds en provenance des pays du Golfe, ainsi qu’un soutien politique de la part des autres membres.

Dans ce pays dominé par les militaires, les droits et les libertés fondamentaux ne sont pas garantis, malgré les promesses d’une transition vers la démocratie depuis l’indépendance. La corruption est élevée, et l’exploitation des ressources du pays, en particulier les minerais (fer et or) et le pétrole, a favorisé l’émergence d’une élite politique et commerciale proche des militaires[6]. La presse est muselée et les opposants déclarés n’ont pas accès aux postes les plus élevés ni au sein de l’Etat, ni dans le secteur économique. De plus, une application stricte de la charia dans cette République islamique a entraîné de nombreuses violations des droits de l’homme[7].

L’expérience d’un premier président élu en 2007, Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, avait soulevé des espoirs, mais a tourné court lorsque les militaires, emmenés par Mohamed Ould Abdel Aziz, ont réalisé un coup d’Etat l’année suivante. Cette période fut marquée par une relative ouverture dans les médias et dans le monde politique (avec la création de nouveaux partis), mais aussi par des crises institutionnelles et politiques qui sont à l’origine de son échec.

président mauritanie

© AFP. Le président mauritanien, Mohamed Ould Abdel Aziz.

Dans le contexte du « printemps arabe », l’ensemble du pays fut touché par des manifestations, des grèves et des appels à la réforme. On retrouve les mêmes causes que dans les autres pays de la région, telles que le chômage élevé, en particulier chez les jeunes, la corruption, les violations quotidiennes des libertés, une économie à bout de souffle, etc. Cependant, le mouvement n’a pas dégénéré comme en Libye ou en Syrie : les réalisations réelles en matière de sécurité[8], d’infrastructures et de lutte contre la pauvreté ont permis au Président de jouir d’une certaine popularité. L’ouverture politique, l’organisation d’élections libres et transparentes et la mise en place d’un Etat de droit doivent être désormais les combats de demain des Mauritaniens.

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[1] A part en 1992, 2007et 2009 où des élections ont été tenues, les changements de dirigeant se sont faits par coup d’Etat depuis l’indépendance. Ces élections 2014 ont d’ailleurs été organisées à la suite d’un coup d’Etat.

[2] Cette plateforme regroupe 11 partis, dont certains sont les plus importants du pays, comme le Rassemblement des forces démocratiques, ou le Tawassoul (Frères musulmans).

[3] https://s3-ap-southeast-2.amazonaws.com/gsiwpassets/wp-content/uploads/2013/10/GlobalSlaveryIndex_2013_Download_WEB_French.pdf

[4] http://www.state.gov/documents/organization/210740.pdf

[5] Ould Ahmed Salem Zekeria, « Les mutations paradoxales de l’islamisme en Mauritanie », Cahiers d’études africaines, 2012/2 n°206-207, p.635-664.

[6] Choplin Armelle et Lombard Jérôme, « La ‘Mauritanie offshore’. Extraversion économique, Etat et sphères dirigeantes », Politique africaine, 2009/2 n°114.

[7] http://www.theguardian.com/media/greenslade/2014/jan/13/journalist-safety-mauritania

[8] En 2007, quatre touristes français avaient été tués, et en 2009 un attentat-suicide d’al-Qaïda avait été commis devant l’ambassade de France à Nouakchott. Depuis 2011, le pays n’a pas connu d’attentats sur son territoire.