02/06/2014

La tragédie minière de Soma

Par Rukiye TinasDocteure en science politique, enseignante à l’IEP de Lyon et chercheure-associée à l’Institut MEDEA

La plus grande tragédie minière que la Turquie n’ait jamais connue est survenue dans l’après-midi du 13 mai, dans la mine de Soma, district de la province égéenne de Manisa. 301 ouvriers sur 787 ont trouvé la mort, asphyxiés par le monoxyde de carbone, et d’autres ont été brûlés par l’incendie qui s’est ensuite déclenché dans la mine. Un deuil national de trois jours a été ainsi décrété en Turquie.

tunnel soma

© The Times. Un tunnel dans la mine de Soma, en Turquie, avant l’explosion et l’incendie du 13 mai dernier.

En 2005, la compagnie Soma (Soma Maden İşletmeleri A.Ş.) de l’homme d’affaires septuagénaire Alp Gürkan, a acheté les droits d’exploitation du site de Soma aux Entreprises turques de charbon (TİK). Lors d’un reportage accordé au journal Hürriyet en septembre 2012, il expliquait comment il a réussi à réduire considérablement les coûts de production depuis le rachat[1]. Au début du mois de mai 2014, fier de la « haute technologie » employée dans le site, le patron évoque la mécanisation complète et l’utilisation d’un système empêchant l’explosion de méthane très courant dans cette région de Turquie. De même, ajoute-t-il, ont été créées des chambres de refuge qui peuvent être utilisées en cas d’accident par 500 ouvriers, où l’on trouve des tubes et masques à oxygènes, de quoi boire et manger pendant une vingtaine de jours. La mine de Soma était alors un modèle destiné à être reproduit dans la mine de Çeltik dont il venait d’acheter les droits d’exploitation pour 30 ans à Merzifon, un district de la province d’Amasya dans la région de la mer Noire[2]. Lors de sa visite à la mine de Soma au lendemain de l’incendie, le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan a annoncé aux journalistes que l’inspection de cette mine a été effectuée pour la dernière fois fin mars 2014. La compagnie respectait bien les règles de base en matière de protection de santé et de sécurité.

Le 16 mai, Alp Gürkan, accompagné du directeur général de la compagnie, Ramazan Doğru, du directeur du site, Akın Çelik, et du coordinateur des ressources humaines, Celalettin Gökaşan, organisa une conférence de presse pour défendre son entreprise et répondre à plusieurs questions : quelle était la cause de l’incendie ? Etait-ce vraiment le transformateur électrique, comme on le prétendait au départ ? La sécurité des ouvriers était-elle vraiment assurée ? Y avait-il des chambres de refuge ? Combien d’ouvriers y-avait-il ? etc. À l’issue de la conférence, trois éléments ont été retenus : d’abord, les dirigeants de la mine étaient dans l’incapacité de déterminer la cause de l’incendie ; ensuite, qu’il n’y avait pas de chambre de refuge dans la mine ; enfin, le patron Alp Gürkan a rencontré pour la première fois le Premier ministre le 14 mai, quand il est venu à Soma. Il avait sans doute convoqué le patron pour lui demander des renseignements sur la mine et les ouvriers.

Étant les plus concernés par la tragédie minière, deux ministres étaient sous le feu des projecteurs : les ministres de l’Energie, Taner Yıldız, et du Travail et de la Sécurité sociale, Faruk Çelik. Leur démission a été demandée. Taner Yıldız était sur le site de la houillère dès le premier jour pour suivre de près les opérations de secours, notamment de l’Association de recherche et de secours (AKUT), et informer les Turcs sur les morts et les blessés, veillant à ce que les familles puissent récupérer les corps des ouvriers, jeunes mariés pour la plupart entre 20 et 30 ans et ne gagnant qu’un maigre salaire. D’après la ministre de la Famille et des politiques sociales, Ayşenur İslam, le nombre d’orphelins est de 432. Quant à Faruk Çelik, il n’a fait une déclaration à propos de l’incendie que 20 heures plus tard et ne s’est rendu sur place que cinq jours après, évoquant des problèmes de santé. Il devait éviter tout contact avec les gens ayant reçu un traitement par radiothérapie pendant deux jours, deux masses dans les glandes surrénales ayant été repérées par ses médecins. Les attaques d’hypertension qui sont parmi les symptômes de sa maladie, le phéochromocytome, pouvaient également lui causer la mort s’il n’y avait pas intervention au dire de Murat Akçay, le médecin-chef de l’Hôpital Atatürk de formation et de recherche à Ankara[3]. C’était alors à Taner Yıldız de répondre à toutes questions des Turcs, les journalistes et les familles des victimes, ainsi que de confirmer ou démentir les multiples rumeurs qui circulaient sur les raisons sociaux et largement diffusés dans les médias.

Rescuers carry a miner who sustained injuries after a mine explosion to an ambulance in Soma

© Reuters. 301 personnes ont trouvé la mort dans l’accident. Les interrogations et les rumeurs se multiplient autour de la cause de l’explosion.

Quand il a décidé de se rendre à Soma au lendemain de la catastrophe, le Premier ministre Erdoğan s’attendait certainement à des protestations à l’égard de son gouvernement du Parti de la justice et du développement (AKP) en place depuis 2002. Il en a l’habitude depuis les protestations du parc Gezi à Taksim au cœur d’Istanbul de l’été 2013 qui ont commencé pour des causes environnementales et se sont très vite transformées en protestations anti-gouvernementales[4]. Comme prévu, des protestataires l’attendaient ce jour-là. Leur nombre − parmi lequel se trouvaient des provocateurs du même type que ceux apparus dans le cadre des protestations du parc Gezi en mai-juin 2013 ou le 1er mai 2014, le gouvernement interdisant toutes manifestations à Taksim[5] − ayant augmenté en raison de l’intervention brutale des forces de sécurité pour étouffer les protestataires, dont certains ont agressé le ministre de l’Intérieur Efkan Âlâ, il est descendu de sa voiture officielle pour s’approcher d’eux. D’après le vice-Premier ministre Bülent Arınç qui l’accompagnait, le Premier ministre souhaitait d’une part discuter avec les habitants de Soma pour leur présenter directement ses condoléances et partager leur douleur, d’autre part discuter avec les protestataires pour leur demander pourquoi il devrait démissionner[6]. Par la suite, le Premier ministre s’est s’orienté vers un supermarché qui se trouvait juste à côté. Les protestataires sont entrés dans le supermarché avec lui, et dans la bousculade, suivie par l’intervention des gardes du corps du Premier ministre et de la Police des opérations spéciales, l’un des protestataires a reçu une gifle. Dès cet instant, deux vidéos ont circulé en boucle sur les réseaux sociaux, les médias et la presse turcs anti-AKP : dans l’une où l’on voit à peine ce qui se passe, des gens qui se bousculent parmi lesquels R. T. Erdoğan et certains qui reçoivent des coups, et dans l’autre, très claire et nette, un conseiller du Premier ministre, Yusuf Yerkel, qui met un coup de pied à une personne par terre dont on apprend plus tard qu’il était un ouvrier de la mine sous le choc de la tragédie. Pour exprimer son regret, le conseiller affirme que « l’incident vécu le 14 mai à Soma m’a profondément attristé. Je suis désolé de ne pas avoir pas été capable de garder mon calme face à toutes les provocations, les injures et les attaques auxquelles j’ai été exposé ». Le médecin lui donnera un arrêt de travail d’une semaine en raison de son genou enflé, et sera suspendu pour six mois, le 19 mai, de la Chambre des docteurs turcs (Türk Tabipler Odası). Le 22 mai, Yusuf Yerkel a téléphoné à l’ouvrier pour lui présenter ses excuses, qu’il a acceptées, mais le conseiller sera tout de même démis de ses fonctions le lendemain. La personne qui a reçu la gifle dans le supermarché a fait des déclarations contradictoires concernant la provenance de la gifle pendant trois jours et a finalement annoncé au journaliste Cüneyt Özdemir que c’est le Premier ministre était responsable[7]. Une troisième vidéo largement diffusée par les médias anti-AKP est celle où le Premier ministre Erdoğan s’approche d’un protestataire et lui lance : « lorsque tu conspues le Premier ministre de ce pays, tu dois t’attendre à te ramasser une baffe ». Enfin, on entend une voix qui insulte un protestataire de « sperme d’Israël (İsrail dölü) » dans le supermarché dans une autre vidéo que les médias anti-AKP, notamment le journal Sözcü, ont présenté comme appartenant au Premier ministre. Ce qui a été catégoriquement démenti le 17 mai, par le ministère des Affaires étrangères turc.

Le Premier ministre Erdoğan a évoqué la « fatalité », ainsi que « la nature de cette profession », sur le site de la houillère de Soma. Il a cité comme exemple plusieurs accidents miniers qui se sont produits dans plusieurs endroits du monde entre 1832 et la seconde moitié des années 1990, des États-Unis jusqu’en Inde, en passant par l’Angleterre et la Chine, ayant causé la mort d’ouvriers. Le président Abdullah Gül, qui est arrivé un jour après lui à Soma, a opté pour l’apaisement des tensions ravivées en affirmant la nécessité de revoir les normes afin de réduire les risques d’une telle tragédie et s’aligner sur les normes de protection des pays développés.

Dès le premier jour, le camp anti-AKP (médias, syndicats, avocats, hommes politique, etc.) a multiplié les déclarations : à titre d’exemples, le nombre de morts des Syriens serait beaucoup plus élevé mais une partie des corps n’aurait pas été remontée en surface ; des mineurs travaillaient dans la mine[8] et les avocats qui s’étaient rendus à Soma auraient été agressés par des partisans de l’AKP ; qu’Alp Gürkan a pu acheter les droits d’exploitation de la mine grâce à ses liens avec l’AKP, etc. Toutes ces déclarations ont été démenties par le gouvernement. Au bout du cinquième jour où les recherches ont été achevées et après lesquelles l’enquête a commencé, le bilan était de 301 morts, d’après le ministre Yıldız. Comme signalé plus haut, A. Gürkan avait affirmé qu’il ne connaissait pas le Premier ministre jusqu’à cette tragédie minière. Cependant, l’épouse de son directeur général Melike Doğru, est bien membre de l’assemblée municipale de Manisa élue de l’AKP en mars 2014. D’après le journal Taraf, elle était la responsable des affaires administratives et sociales de la compagnie Soma avant d’être élue et a continué à exercer ses fonctions après son élection[9]. D’ailleurs, la salle des fêtes construite à Soma pour que les familles des ouvriers puissent y organiser divers événements portait le nom de la députée parce qu’elle avait contribué à la construction. Quatre jours après la catastrophe minière, son nom sera supprimé à la demande des ouvriers.

Recep Tayyip Erdogan

© Reuters. Le Premier ministre turc Erdogan a visité la mine de Soma. Quelques heurts et polémiques ont éclaté après son passage.

On peut noter le fait que les responsables des partis d’opposition au gouvernement se sont abstenus de toute déclaration susceptible d’aggraver la situation, en évitant d’exploiter cette tragédie à des fins politiques. Selon eux, il fallait soutenir le gouvernement pour mener au mieux ces opérations. Le parti kémaliste (CHP) a réussi à faire oublier sa part de responsabilité, puisque le 29 avril, soit 15 jours avant la tragédie, ses députés de Manisa, Özgur Özel en tête, avaient demandé l’ouverture d’une enquête sur la sécurité des mines du secteur de Soma, où huit personnes y avaient déjà trouvé la mort l’année dernière. L’AKP, majoritaire au Parlement, s’y était opposée, persuadée de la mauvaise volonté du CHP, accusé de chercher à bloquer le bon fonctionnement du Parlement. Le député AKP de Gaziantep, Şamil Tayyar, critiqué pour avoir qualifié la proposition d’enquête comme « une proposition sans valeur sans importance (eften püften arastırma önergesi) », a abondé en ce sens. Si les députés CHP avaient véritablement accordé de l’importance à cela, ils l’auraient défendu jusqu’au bout comme ils l’avaient fait quand il s’agissait d’empêcher l’adoption de lois telles que la loi sur le système éducatif 4+4+4 (mars 2012) ou la loi sur l’alcool (mai 2013), qu’ils ont fortement contestées au Parlement[10]. La co-présidente du parti pro-kurde (HDP), Sabahat Tuncel, a demandé la démission du ministre du Travail et a reconnu une part de responsabilité des députés de son parti : « Nous aurions pu faire plus. Nous avons attiré l’attention sur ce sujet au pupitre. On voit que cela n’a pas été suffisant (…). Nous ne tenons pas le gouvernement entièrement responsable nous en sommes également responsables. Nous sommes conscients qu’il faut tirer les leçons de cet événement. Nous comprenons qu’il faut que nous agrandissions cette lutte des classes (…) »[11]. Plus tard, elle critiquera les politiques de privatisation néolibérales du gouvernement AKP, ainsi que le système de sous-traitance qui ont fait de la Turquie un marché d’ouvriers fonctionnant selon un système esclavagiste et préparé un terrain propice à cette tragédie[12].

Depuis les protestations de l’été 2013, celles-ci sont devenues monnaie courante en Turquie. Tout événement peut raviver les tensions au sein de la société, les citoyens comme les hommes politiques ne croyant plus en la sincérité et la bonne foi des uns et des autres. La majorité des jeunes, les représentants d’ONG, les syndicats et les partis politiques profitent de chaque occasion pour lancer des slogans anti-gouvernementaux et anti-Erdoğan en occupant principalement la place Taksim, lieu symbolique des manifestations hostiles à R. T. Erdoğan et l’AKP. Le Premier ministre est régulièrement visé par des appels à la démission de la part de ses opposants, qui ne parviennent pas à le déloger du pouvoir qu’il occupe depuis 12 ans, ni par les urnes, ni par les manifestations, ni par les affaires de corruption révélées en décembre dernier et qui impliquent Erdoğan, son fils, trois ministres et des hommes d’affaires proches de l’AKP. Ce fut également le cas à Soma : les propos tenus par des personnalités des camps anti et pro-AKP sont susceptibles d’être mal interprétés. Parallèlement, les déclarations faites par une personnalité de l’un des deux camps sont considérées par avance comme des vérités pour affaiblir le camp opposé. Tous les moyens semblent bons pour justifier sa propre position et la renforcer par les camps. On peut citer plusieurs exemples : un journaliste d’Hürriyet Yılmaz Özdil, qui a participé à une émission de la chaîne TV proche du CHP, Halk TV, a affirmé que ce qui est arrivé aux ouvriers était « mérité»  (müstahak) parce qu’ils s’étaient rendus aux meetings de l’AKP à Akhisar et İzmir pendant la campagne électorale de mars 2014. Il les a accusés d’avoir repris des slogans pro-Erdoğan et d’avoir accepté l’argent qu’on leur avait donné pour ce déplacement.

Suite aux réactions que ces propos ont causées, il a expliqué que c’était une façon de critiquer le Premier ministre : en évoquant la profession de mineur, il voulait dire qu’il ne faut pas considérer cette tragédie comme exceptionnelle, car cela arrive partout dans le monde et dans ce secteur. Certes, à l’instar du Premier ministre Erdoğan qui ne voulait pas minimiser la gravité de la catastrophe, le but du journaliste n’était pas de dire que la mort des mineurs était méritée. Cela dit, en période de tensions, on a tendance à chercher quelque chose derrière les mots en lui attribuant de nouvelles significations. C’est pourquoi il vaut mieux les choisir avant de les employer, surtout si l’on a un pouvoir d’influence sur la société. Ainsi, faut-il comprendre que c’est parce qu’ils ont participé à un meeting d’un parti politique, soit par attachement politique, soit pour l’argent (cela ne regarde que les ouvriers à qui l’on demande de vivre avec un petit salaire) qu’ils ont mérité la mort ? De même, est-ce que l’idée selon laquelle des accidents miniers se produisent partout dans le monde chaque année justifie que la mort de 301 personnes soit moins tragique ? Certainement pas. La réaction qu’a causée le tweet d’une journaliste de Posta, Yazgülü Erdoğan, en dit également long sur la tension dans le pays : « (…) et maintenant ils ont inventé le mot de martyr, comment ne pas se révolter ? Ils ne sont ni des martyrs ni des gazi[13], ils sont des Niyazi[14] morts pour le profit »[15]. La journaliste s’est attirée les foudres du Premier ministre qui s’en est pris violemment aux patrons de journaux qui auraient du, selon lui, renvoyer ces chroniqueurs, du fait de leurs déclarations inhumaines, sans scrupules et immorales[16]. Certes, considérer la mort de ces ouvrier comme étant des « martyrs » ne signifie nullement que la négligence est une fatalité et que le gouvernement et les ministères du Travail et de l’Energie sont innocents. Ceux-ci n’ont sans doute pas pris les mesures nécessaires pour éviter une telle tragédie : par exemple, ils auraient pu obliger les patrons à mettre à disposition aux ouvriers des chambres de refuge, ou à signer et mettre en œuvre la convention n°176 sur la sécurité et la santé dans les mines[17]. Par ailleurs, la compagnie Soma n’a pas veillé suffisamment sur la sécurité et la santé de ses ouvriers, en vérifiant notamment les masques à oxygène (ce qui n’a pas été fait depuis longtemps, selon les survivants). Quant au syndicat des ouvriers, Türk-İş, il est accusé par les survivants de collaborer davantage avec les patrons qu’avec les syndiqués. Le système en place qui autorise la sous-traitance, ainsi que les partis politiques (l’AKP ou l’opposition, dont le CHP, le MHP et le HDP qui n’ont exercé que peu de pressions sur le premier), sont également pointés du doigt.

Dans sa chronique, Yazgülü Erdoğan explique pourquoi elle a envoyé le tweet en question : « En réalité, ces ouvriers ne sont pas des martyrs, ils sont des victimes du capitalisme sauvage et de l’ordre d’exploitation flou ». On comprend bien, ainsi, qu’elle critique le système actuel, et à juste titre. Cependant, malgré une négligence évidente, on peut se demander ce qu’il y a de mal à dire aux parents, épouses et enfants des victimes que celles-ci sont des martyrs, ne serait-ce que pour soulager leur douleur. S’ils sont croyants, alors le hadith attribué au prophète Mahomet peut diminuer leurs souffrances : « ceux qui meurent sous les décombres sont hissés au niveau des martyrs ». De plus, le statut de martyr en Turquie accordé aux soldats morts pendant leur service militaire permet à leurs héritiers de bénéficier de différents droits et privilèges. On peut signaler ici que le gouvernement a pour projet d’établir un statut de « martyr civil », qui pourra être alors accordé aux ouvriers décédés dans la mine de Soma. Enfin, un autre journaliste, Yalçın Bayer, d’Hürriyet, a affirmé que « le vrai coup d’État est Soma. Le pouvoir s’est sauvé des coups d’État bidons précédents, mais celui-ci ressemble à un véritable coup d’État »[18]. Selon lui, cette tragédie minière devrait mettre fin à un pouvoir que même les scandales de corruption révélés le 17 décembre 2013 n’a pas pu ébranler. Pour rappel, l’AKP était sorti vainqueur des élections municipales du 30 mars 2014, que R. T. Erdoğan avait transformé en plébiscite personnel, en obtenant 45 % des suffrages.

manif turquie

© Gurcan Ozturk/AFP. La tragédie de Soma intervient dans un contexte de tension entre la société turque et le gouvernement, suite aux manifestations du parc Gezi à l’été 2013 et aux scandales de corruption l’hiver dernier.

Après avoir remonté en surface tous les corps, le gouvernement a annoncé un plan d’action composé de sept points concernant le secteur minier : premièrement, la proclamation de l’état d’urgence dans toutes les mines de Turquie ; deuxièmement, l’élaboration d’une nouvelle législation du travail ; troisièmement, la signature de la convention n° 176 sur la sécurité et la santé dans les mines ; quatrièmement, l’arrêt de travail dans les mines jusqu’à ce que la conformité avec cette convention sera assurée ; cinquièmement, des enquêtes dans toutes les unités des ministères, en premier lieu celles chargées de l’inspection des mines ; sixièmement, un processus d’enquête transparent ; septièmement, une enveloppe de dédommagement en faveur des familles des victimes. Dans leur pré-rapport d’enquête, l’équipe composée de deux procureurs de la République et d’un conseil d’experts, ont estimé que le superviseur technique, le directeur du site, l’ingénieur principal responsable de la sécurité dans le travail, le PDG de la mine (le fils Gürkan, Can) et le chef d’équipe, sont en faute. Les experts ont établi que le monoxyde de carbone avait atteint plusieurs fois le plus haut niveau (500 PPM) dans la mine et avait été signalé par les capteurs.

Pour conclure, si certains ont cherché à profiter de la situation pour affaiblir leurs ennemis politiques, d’autres ont souhaité apaiser les tensions, devenues insupportables pour le pays, et réunir les Turcs. L’équipe nationale de football, l’armée (avec en tête le chef d’état-major, le général Necdet Özel), des Turcs de tout le pays, les religieux (comme la communauté religieuse İsmail Ağa, qui a envoyé des hafız[19]) se sont rendus à Soma pour réciter des versets du Coran sur les tombes des ouvriers et rendre visite aux familles de ces derniers pour présenter leurs condoléances. Bien sûr, les tensions ne disparaîtront pas complètement jusqu’à ce que soient tenues les élections, d’abord présidentielles (août 2014), puis nationales (juin 2015). Si Recep Tayyip Erdoğan apparaît comme un héros pour une moitié de la population turque, il est considéré comme un dirigeant autoritaire par l’autre moitié. C’est pourquoi cette dernière ne souhaite pas qu’il présente sa candidature aux élections présidentielles, et que quand bien même il le ferait, qu’il perde. Puisqu’il est fort probable qu’il la présente, ce qu’on saura à la fin du mois de mai (la base de l’AKP semble le souhaiter et considérer Erdoğan comme le seul membre du parti qui mérite le poste de président), les contestations et les manifestations anti-Erdoğan se multiplieront certainement pendant les deux prochains mois.



[1] Vahap Munyar, « TTK 10 milyar lira alacak », Hürriyet (30/09/2012), http://www.hurriyet.com.tr/yazarlar/21586913.asp.

[2] http://www.samanyoluhaber.com/web-tv/soma-maden-isletmeleri-asnin-sahibi-bakin-ne-demisti-8779-video-haberi/

[3] http://haber.rotahaber.com/faruk-celik-kanser-mi-faruk-celikin-hastaligi-nedir-faruk-celik-neden-somaya-gec-gitti-_459045.html

[4] On peut dire que c’est plus le second que le premier, puisque le parc Gezi est resté un parc très peu visité et devenu un lieu de commémoration des personnes mortes en raison de l’intervention brutale des forces de la sécurité lors des protestations à Istanbul ou ailleurs en Turquie.

[5] Le gouvernement indique deux trois lieux de manifestation l’un à Yenikapı sur la rive occidentale, les autres à Kadıköy et Maltepe sur la rive orientale. Taksim est un lieu emblématique du 1er mai, car lors de la célébration du 1er mai 1977 dit le « 1er mai sanglant (Kanlı 1 Mayıs) » organisée à Taksim par la Confédération des syndicats révolutionnaires de Turquie (DİSK) à laquelle 500 000 ouvriers avaient participé sont mortes 28 personnes écrasées ou étouffées, 5 personnes tuées par balle, une personne écrasée par un blindé et 130 personnes ont été blessées.

[6] Lors de sa conférence de presse le 21 mai à la Présidence du Conseil des ministres.

[7] Cf. Cüneyt Özdemir, « Market olayıyla ilgili son açıklama: Başbakan bana tokat attı », Radikal (20/05/2014), http://www.radikal.com.tr/turkiye/market_olayiyla_ilgili_son_aciklama_basbakan_bana_tokat_atti-1192965.

[8] Les journalistes se fondaient sur la déclaration d’une personne âgée qui se trouvait sur le lieu de l’incident qui prétendait qu’un certain Kemal Yıldız âgé de 15 ans travaillait dans la mine. Après une recherche dans leur liste d’ouvriers, les dirigeants de la mine ont affirmé qu’il n’existe pas une telle personne, mais qu’il s’agit de Cemal Yıldız âgé de 19 ans en présentant comme preuve la copie de la carte d’identité de cet ouvrier.

[9]Tuğba Tekerek, « AKP’li Melike Doğru, Soma madeninde hâlâ yönetici », Taraf (19/05/2014), http://www.taraf.com.tr/haber-melike-dogru-o-sirketin-yoneticisi-154802/ http://t24.com.tr/haber/akpli-melike-dogru-soma-madeninde-hala-yonetici,258764.

[10] Propos du député dans l’émission Son Söz animée par Erkan Tan sur la chaîne Beyaz Tv, le 15 mai 2014.

[11] « Sebahat Tuncel, İTÜ penceresinde: Soma’nın sorumlusu sadece iktidar değil », Radikal (19/05/2014), http://www.radikal.com.tr/politika/sebahat_tuncel_itu_penceresinde_somanin_sorumlusu_sadece_iktidar_degil-1192820.

[12] « Sabahat Tuncel’den AK Parti’ye Soma eleştirisi », Milliyet (24/05/2014), http://siyaset.milliyet.com.tr/sabahat-tuncel-den-ak-parti-ye/siyaset/detay/1887196/default.htm.

[13] Titre accordé aux guerriers victorieux.

[14] Un prénom masculin.

[15]  Il s’agit d’une expression argotique modifiée par la journaliste à l’origine employée pour dire qu’il s’agit d’une mort stupide.

[16] Propos lors de la cérémonie d’inauguration à Ankara des projets achevés par l’Agence turque de coopération et de développement (TİKA), le 19 mai 2014.

[17] Les conventions n° 155, 161 et 187 avaient été signées par la Turquie. La convention n° 176 n’a été signé que par 28 pays.

[18] Yalçın Bayer, « Hakiki darbe Soma’dır », Hürriyet (17/05/2014), http://sosyal.hurriyet.com.tr/yazar/yalcin-bayer_42/hakiki-darbe-soma-dir_26434903.

[19] Personnes qui connaissent le Coran par cœur.