20/06/2014

Les divisions confessionnelles, racines des luttes en Irak et au Moyen-Orient

Par Geoffroy d’Aspremont, Institut MEDEA

La semaine dernière, la deuxième plus grande ville d’Irak, Mossoul, tombait entre les mains du groupe armé radical «l’Etat Islamique en Irak et au Levant » (EIIL) qui contrôle désormais de plus en plus de villes irakiennes, et se rapproche de Bagdad où siège le gouvernement  du Premier ministre, Nouri Al Maliki. Le contrôle par ce groupe (et ses alliés sunnites) d’une partie de l’Irak et de la Syrie et l’impuissance tant des gouvernements régionaux que des autres groupes rebelles à les éliminer pourrait durablement modifier la physionomie de la région. Les divisions confessionnelles restent donc encore et toujours le facteur déterminant des conflits au Moyen Orient.

L’EIIL s’était déjà rendu célèbre par ses conquêtes et sa brutalité en Syrie. Les régions syriennes que le groupe contrôle, telle la ville de Raqqa, se sont vues soumises à une législation inspirée d’une application très rigoriste de la charia. Une politique de la terreur, couplée à l’appropriation des biens gouvernementaux et de la rente pétrolière, a provoqué l’exaspération des populations locales et des autres groupes insurgés syriens, qui ont lancé en janvier, sans succès jusqu’à présent, une offensive pour chasser l’EIIL de Syrie.

Fighters from Islamic State in Iraq and the Levant hold their weapons as they stand on confiscated cigarettes before setting them on fire in the city of Raqqa

© Reuters. L’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) à Raqqa, en Syrie.

C’est seulement grâce à l’aide et au soutien de groupes issus de tribus indépendantes sunnites, d’anciens baasistes, ou d’autres groupes djihadistes tels que Jaysh Al-Mujahidin, Ansar al-Islam ou  l’Armée de la voie de Nakchabandi, que la conquête d’une partie du territoire irakien par  l’EIIL a été rendue possible. Tant ces groupes que l’EIIL ont su exploiter le ressentiment de la population sunnite face à la politique pro-chiite et pro-iranienne du Premier ministre Nouri Al-Maliki et ont ainsi été accueillis par les populations sunnites irakiennes comme des libérateurs.

Non content d’avoir pillé la succursale de la Banque centrale irakienne à Mossoul, l’EIIL, en ayant la main mise sur une partie du territoire irakien, contrôle également une partie de la production d’hydrocarbures et de l’armement moderne abandonnés par les troupes irakiennes. Sa capacité à recruter des hommes (entre autres en Occident), à les entraîner et les armer risque de renforcer tant son influence que sa capacité de nuisance dans la région.

Cette alliance « sunnite » pourrait modifier la physionomie de la région. En effet, le groupe considère les chiites comme leur principal ennemi et a pour ambition d’établir un Etat islamique sunnite, sorte de nouveau califat, en Syrie et en Irak (voire en Palestine et en Jordanie), remettant ainsi en question le tracé des frontières de la région datant de l’accord Sykes-Picot de 1916. Il s’oppose également au régime de Bachar El-Assad, à son allié iranien ainsi qu’aux régimes monarchiques du Golfe.

La situation n’est évidemment pas définitive car les méthodes brutales de gouvernance de l’EIIL pourrait rapidement lui aliéner la population sunnite irakienne et les groupes armés les soutenant. Mais il serait temps que le gouvernement irakien, plutôt que d’entretenir l’opposition sunnite-chiite avec le soutien de l’Iran, réalise que l’Irak ne pourra être gouverné durablement qu’en y intégrant toutes ses composantes, chiites, sunnites, kurdes et autres minorités au risque de provoquer la dislocation de l’Etat irakien dans ses frontières actuelles. Le gouvernement Al Maliki, s’il ne veut pas perdre pour longtemps le contrôle des régions sunnites, devrait donc repenser toute sa politique, basée sur la préférence confessionnelle qui a provoqué ce ressentiment et  cette alliance de circonstance à son encontre.

maliki

© AFP. Le Premier ministre irakien, Nouri al-Maliki.

Les Etats Unis et la communauté internationale devraient éviter de prendre parti ou commencer à bombarder les positions de l’EIIL, sous peine de courir le risque de s’aliéner l’ensemble des sunnites irakiens et de radicaliser encore davantage une partie de l’opposition syrienne, qui y verrait un soutien à la politique iranienne, après le refus américain d’intervenir contre le régime de Bachar Al-Assad, soutenu par Téhéran, à l’été 2013.

Les divisions confessionnelles restent donc encore et toujours les racines des conflits et guerres qui enveniment la région, divisions entretenues par les régimes en place (Irak, Iran, Syrie, monarchies du Golfe) La politique américaine dans la région, de par ses alliances de circonstances au nom d’intérêts économiques ou partisans, a une responsabilité tout aussi grande dans la perpétuation de ces luttes.