18/06/2014

Les djihadistes français et belge en Syrie : trajectoires communes et spécificités

Par Philippe Bannier, Institut MEDEA

L’annonce avait déclenché une polémique dans le pays : au moment de la libération des quatre otages français[1] détenus en Syrie en avril 2014, le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, avait révélé que certains de leurs geôliers parlaient français. La présence de ces francophones en Syrie suscita dès lors de nombreuses interrogations, aussi bien au sein de la population que parmi les responsables politiques.

La question est revenue sur le devant de la scène le 25 mai lorsqu’un Français parti faire le djihad en 2013 en Syrie tua quatre personnes au Musée juif de Bruxelles. Cet événement remit en lumière le danger que posent ces apprentis djihadistes lorsqu’ils reviennent dans leur pays d’origine. Les troubles psychologiques d’après-guerre, la banalisation de la violence et l’acquisition de compétences en matière d’armes et de bombes par ces individus constituent des menaces bien réelles qui pèsent sur la sécurité des pays occidentaux.

mehdi nemmouche

© AFP. Mehdi Nemmouche est accusé d’être l’auteur de la fusillade au Musée juif de Bruxelles, qui a coûté la vie à quatre personnes le 25 mai. Il aurait combattu en Syrie aux côtés du groupe djihadiste EIIL en 2013.

Le djihad n’est pas un phénomène nouveau : l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS dans les années 1980 et la guerre qui s’en suivit marqua le début du djihadisme international. Son théoricien, le Palestinien Abdallah Azzam, en fit une obligation individuelle ne nécessitant l’avis de personne, pas même d’une autorité religieuse, ni des parents[2]. Ce fut un changement lourd de conséquences, en particulier après la guerre froide. Dans ce conflit, la présence de quelques occidentaux avait été signalée, mais elle était marginale. Aujourd’hui, la crise syrienne se distingue de ces conflits passés par l’afflux important de combattants étrangers, et nouveauté, bon nombre de ces étrangers sont originaires des pays occidentaux.

De ce point de vue, il semblerait que l’année 2013 soit une année charnière. Le nombre de départs des candidats au djihad s’est accéléré tout au long de l’année, et a explosé depuis le début de l’année 2014[3]. L’enlisement du conflit sur le terrain militaire et le renoncement des pays occidentaux à intervenir à l’été 2013 suite à l’utilisation d’armes chimiques, ont radicalisé une frange de l’opposition syrienne. Le conflit a pris de plus en plus ouvertement une tournure religieuse entre sunnites et alaouites, faisant de la Syrie une nouvelle terre du djihad mondial.

De nombreux Belges et Français partent aujourd’hui en Syrie pour mener le djihad et combattre le régime de Bachar al-Assad. Spontanés ou organisés, volontaires ou endoctrinés, les raisons sont nombreuses pour comprendre ces départs. Ces volontaires ont cependant tous un point commun : une fois en Syrie, ils rejoignent des groupes religieux extrémistes, à commencer par l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), qui ambitionne d’instaurer le califat et qui a montré sa force ces derniers jours en occupant le nord de l’Irak et en menaçant de « marcher »[4] sur Bagdad. D’autres rejoignent le Front al-Nosra, la branche officielle syrienne d’al-Qaïda, ou des groupes salafistes.

EIIL à raqqa

© AP. L’EIIL (Etat islamique en Irak et au Levant) est un groupe djihadiste ultra violent né d’une scission avec al-Qaïda en avril 2013. Il accueille dans ses rangs une forte proportion de combattants étrangers, dont de nombreux Occidentaux.

La bataille des chiffres

Pour des raisons évidentes, il est très difficile de déterminer précisément le nombre de personnes qui se sont rendues en Syrie, qui y sont mortes, qui sont revenues et qui projettent d’y aller. En suivant de près les réseaux sociaux et les forums djihadistes, ou par des contacts directs avec certains combattants sur le terrain, certains chercheurs ont donné quelques estimations intéressantes.

En décembre 2013, Aaron Y. Zelin, chercheur à l’ICSR (International Center for the Study of Radicalization), estimait le total des combattants étrangers en Syrie à environ 8 500 personnes[5]. Ce chiffre comprend aussi bien ceux qui se battent dans les rangs du régime que ceux qui sont aux côtés de l’opposition. Un rapport récent de The Soufan Group a montré que ce chiffre avait augmenté, portant le nombre total des combattants étrangers à environ 12 000[6]. Selon ce même rapport, environ 3 000 personnes originaires des pays occidentaux se battent dans les rangs des rebelles.

Si l’on s’en tient aux contingents français et belge, on dispose des chiffres suivants : pour le contingent français, Laurent Fabius parlait en avril de 500 personnes environ. Cependant, le chiffre avancé par François Hollande de 700 personnes en janvier dernier[7] est sans doute raisonnable, au vu des différentes estimations données par les spécialistes, comme le chercheur indépendant Pieter Van Ostaeyen, qui en dénombre environ 750. Ce chiffre apparaît comme le plus probable, bien que d’autres chercheurs estiment le contingent à plus d’un millier de personnes[8]. Quant au nombre de Français tués sur le territoire syrien, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve a avancé le chiffre de 25 personnes le 30 avril, avant que François Hollande ne parle de « plus de 30 » individus lors de la réunion du G7 à Bruxelles, les 4 et 5 juin. Il faudrait sans doute multiplier par deux ce chiffre pour être au plus proche de la réalité.

Le contingent belge en Syrie est moins important : les autorités ont estimé récemment le nombre de combattants belges à 150. Selon Pieter Van Ostaeyen cité plus haut, ils seraient en fait 399, même si tous n’ont pas pu être pleinement identifiés[9]. Quant au nombre de morts dans leurs rangs, il y en aurait une trentaine pour le moment.

Le djihad « made in France »

Il est difficile de brosser le portrait-type du djihadiste français. Certains sont issus de l’immigration nord-africaine, de la 2ème ou la 3ème génération, d’autres sont des convertis, à l’instar de Nicolas et Jean-Daniel Bons, originaires de Toulouse et morts en 2013[10]. Ces jeunes, qui ont en moyenne entre 18 et 28 ans, grandissent souvent dans un environnement fragile : famille éclatée/recomposée, absence des parents, abandon, perte de proches, précarité économique, etc. Rien de déterminant, mais tout cela créé un terreau favorable à l’endoctrinement[11] et une propension plus forte à la violence. Beaucoup sont chômeurs et connus pour des faits de délinquance[12]. D’autres au contraire sont bien intégrés à la société, mais peuvent, par les réseaux sociaux et Internet, vite basculer. C’est dans ce contexte qu’intervient la religion, en tant que structure d’encadrement, avec des règles et le sentiment d’appartenir à une communauté de destin.

jean daniel bons syrie

© Capture d’écran Youtube/Libération. Converti à l’islam, Jean-Daniel Bons a quitté sa ville de Toulouse pour aller combattre en Syrie aux côtés de l’EIIL. Il a été tué début août 2013 en combattant les troupes de Bachar el-Assad.

Le processus de radicalisation varie ensuite selon les cas : la fréquentation d’une mosquée aux mains de radicaux, la vision de vidéos et de textes sur Youtube ou des sites Internet islamistes[13], mais aussi et surtout le rôle des réseaux sociaux pour attirer de nouvelles recrues, comme Facebook ou Twitter[14]. Ce dernier facteur prédomine dans la radicalisation et le recrutement des djihadistes français. Le rôle d’organisations salafistes est moins important en France que dans d’autres pays, même si certaines filières sont connues et influentes, comme à Roubaix, Paris, Strasbourg ou Toulouse, d’où Mohammed Merah était originaire.

Cependant, le djihadisme « à la française » possède ses propres dynamiques, distinctes d’autres pays européens. Le point essentiel mis en avant par les djihadistes français est le rejet de la politique étrangère de la France, perçue comme fondamentalement hostile aux musulmans et à l’islam. Les interventions en Afghanistan en 2001, en Libye en 2011, au Mali et en Centrafrique depuis 2013,  sont considérées comme des agressions contre l’islam et les musulmans. A cela s’ajoute l’inaction de la France pour arrêter le conflit en Syrie, dénoncée par ces djihadistes, qui y voient une indifférence à l’égard du massacre de musulmans sunnites dans ce pays[15].

Dans son livre Les Français jihadistes, David Thomson, journaliste à RFI, confirme l’existence d’une « brigade française » au sein du Front al-Nosra. Il est fort probable qu’il en existe également une au sein de l’EIIL[16], et que ces brigades comportent aussi des Belges ou d’autres francophones. Le but d’une telle brigade présente plusieurs intérêts : l’aspect pratique d’abord, puisque ces jeunes ne parlent pas ou peu l’arabe, et encore moins le dialecte syrien ; ils sont en général peu expérimentés dans le maniement des armes, et peu disciplinés. Pour répondre à ces problèmes, ils sont donc regroupés, puis envoyés dans des camps d’entraînement. Déçus, certains individus ne font que les corvées et finissent par partir sans avoir combattu[17].

Le djihad belge : le cas de l’organisation Sharia4Belgium

La Belgique est très touchée par le phénomène des départs pour la Syrie. Le nombre d’individus est disproportionné par rapport à la population belge et par rapport aux autres pays occidentaux qui sont également touchés : pour un pays de 11 millions d’habitants, le nombre de ressortissants partis combattre en Syrie est beaucoup plus élevé que des pays comme la France, l’Angleterre ou l’Allemagne[18]. Les difficultés personnelles et/ou d’ordre socio-économique permettent d’expliquer la décision de certains jeunes de partir en Syrie, mais ce n’est pas suffisant pour comprendre la spécificité du djihad belge.

Il existe dans le pays de nombreuses filières, très organisées, qui envoient des combattants belges en Syrie. La plus connue d’entre elles est l’organisation Sharia4Belgium, fondée le 3 mars 2010 par un Belge d’origine marocaine, Fouad Belkacem, qui a été condamné à plusieurs reprises par la justice belge, notamment pour des faits de vols, de harcèlement et d’incitation à la haine et à la violence.

Fouad-Belkacem

© Belga. Fouad Belkacem est un Belge d’origine marocaine. Il a été le porte-parole de l’organisation Sharia4Belgium, suspectée d’avoir envoyé des Belges combattre en Syrie. L’homme est actuellement jugé par la justice.

Cette organisation salafiste rejette en bloc la démocratie en tant que système où les hommes font la loi. Selon eux, Dieu fait la loi, et il faut suivre les normes islamiques. C’est sur ce point que l’organisation s’est faite connaître en 2010 lors des élections législatives belges, en appelant les musulmans au boycott[19]. Ils luttent également contre les symboles nationaux, à l’instar de l’Atomium haut lieu touristique de Bruxelles, et qui fait l’objet, selon eux, d’une vénération malsaine, car non-islamique[20].

L’organisation s’est dissoute elle-même le 7 octobre 2012, mais ses membres continuent d’agir dans l’ombre, à travers un réseau d’associations et de mosquées qui recrute pour le djihad en Syrie. C’est le cas de l’association caritative « les Restos du Tawhid », qui distribuait de la nourriture aux sans-abris à la gare du Nord, à Bruxelles. Cette association, dirigée par Jean-Louis Denis, un Belge converti à l’islam et sympathisant de Sharia4Belgium, a été accusée de prosélytisme en vue de recruter pour la Syrie[21]. Certaines mosquées aux mains de prédicateurs salafistes proches du mouvement ont également été critiquées pour leur rôle dans le recrutement de jeunes pour le djihad, à l’instar de la mosquée de Vilvorde où deux frères, Zacharia (23 ans) et Ismaïl (16 ans) sont soupçonnés d’y avoir été embrigadés et envoyés combattre en Syrie[22].

Ces réseaux salafistes ont des cibles bien précises : d’une part les convertis, qui trouvent dans la religion une identité nouvelle ou une façon de lutter contre une situation de précarité ; d’autre part, les populations issues de l’immigration. Dans le cas de la Belgique, le groupe Soufan, cité plus haut, rapporte qu’environ 80% des djihadistes belges dont la présence est avérée en Syrie sont d’origine marocaine. La difficulté de l’Etat à favoriser l’intégration de ces populations, qui ont pourtant participé à la reconstruction de la Belgique dans les années 1960, et les difficultés socio-économiques qu’elles rencontrent en ont fait des cibles de choix pour les réseaux extrémistes.

Selon les estimations du chercheur indépendant Pieter van Ostaeyen, 59 combattants belges en Syrie seraient liés à Sharia4Belgium[23], un chiffre sans doute plus élevé, du fait que de nombreux combattants n’aient pas pu être identifiés. Parmi les combattants identifiés, la majeure partie est originaire des centres urbains, en particulier Bruxelles et Anvers. Lors d’une opération coup de poing de la police fédérale contre le mouvement en avril dernier, 48 perquisitions ont été menées, dont 32 à Anvers et dans sa région. Six personnes ont été arrêtées, dont Fouad Belkacem lui-même.

En procédant à des arrestations et des perquisitions, les gouvernements français et belges arrivent sans doute à éviter que certains jeunes soient endoctrinés et embrigadés. Lors de ces campagnes de perquisition, ils obtiennent également plus d’informations sur le phénomène. Mais en agissant de la sorte, ils ne s’offrent qu’un sursis : s’attaquer aux racines du mal, à savoir les difficultés d’ordre socio-économique, la consultation libre et facile de sites islamistes, la présence d’imams étrangers radicaux sur leur territoire, et l’absence d’une politique cohérente sur le dossier syrien, doit être désormais une priorité si l’on veut réellement freiner ces départs.



[1] Il s’agit de Didier François, Edouard Elias, Nicolas Hénin et Pierre Torres. Ils étaient otages depuis juin 2013.

[2] Bernard ROUGIER, « Le jihad en Afghanistan et l’émergence du salafisme-jihadisme », dans Bernard ROUGIER (dir.), Qu’est-ce que le salafisme ?, PUF, Paris, 2008, pp. 65-86.

[3] Pour la France, voir  http://jihadology.net/2014/06/09/the-clear-banner-update-on-the-french-volunteers-in-syria/

[4] Enregistrement sonore du porte-parole de l’EIIL, Abu Mohammed al-Adnani, diffusé par le réseau américain de surveillance des sites islamistes, SITE, le 11 juin.

[5] http://icsr.info/2013/12/icsr-insight-11000-foreign-fighters-syria-steep-rise-among-western-europeans/

[6] http://soufangroup.com/wp-content/uploads/2014/06/TSG-Foreign-Fighters-in-Syria.pdf

[7] Conférence de presse de François Hollande, 14 janvier 2014.

[8] http://www.rcf.fr/radio/rcf54/emission/413602/769017

[9] http://jihadology.net/2014/05/07/the-clear-banner-update-on-the-belgians-in-syria/

[10] http://www.parismatch.com/Actu/Societe/Djihadistes-francais-Les-enfants-perdus-de-la-famille-Bons-544458

[11] http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2014/01/24/01016-20140124ARTFIG00504-internet-sergent-recruteur-des-djihadistes-vers-la-syrie.php

[12] Fragilité familiale, peu religieux au début, faits de délinquance : Mehdi Nemmouche, accusé d’être l’auteur de la tuerie de Bruxelles, est un cas typique : http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/06/07/la-jeunesse-erratique-de-mehdi-nemmouche_4434063_3224.html

[13] Affecté dans un premier temps par le conflit syrien, ce djihadiste français s’est ensuite radicalisé en visionnant des prêches de Ben Laden sur Internet : http://www.france24.com/fr/20140212-pourquoi-je-veux-mourir-syrie-confession-djihadiste-francais-temoignage-martyr/

[14] http://edition.cnn.com/2014/06/03/world/meast/syria-defector-recruits-westerners/

[15] Ce point est mis en avant par un djihadiste français, ancien soldat de l’armée française dans cette vidéo : http://www.youtube.com/watch?v=nHRFb8PG794 ; et par ce converti originaire de Toulouse : http://www.youtube.com/watch?v=SPiayZ8mY0A#t=257

[16] Paris Match a interviewé Abou Shaheed, un djihadiste français qui parle d’attaque réalisée uniquement par des Français : http://www.youtube.com/watch?v=2Boj09KCejU

[17] David Thomson cite dans son livre Omar Omsen, un djihadiste français : certains jeunes « mangent des sandwichs toute la journée, vont au cyber le soir et c’est tout ce qu’ils font », tandis que d’autres postent des vidéos « barbotant dans la piscine d’une luxueuse propriété d’Alep ».

[18] http://icsr.info/2013/12/icsr-insight-11000-foreign-fighters-syria-steep-rise-among-western-europeans/

[19] https://www.youtube.com/watch?v=PJTmeVOOcq0

[20] https://www.youtube.com/watch?v=IeRMGSHpUyg#t=110. En cela ils reproduisent les destructions de tombeaux de saints à Tombouctou par al-Qaïda à l’été 2012 et de Bouddhas par les Talibans en Afghanistan.

[21] http://www.lalibre.be/actu/belgique/il-distribue-des-repas-et-recrute-pour-la-syrie-51b8fbb4e4b0de6db9ca44d7

[22] http://www.lemonde.fr/europe/article/2013/05/11/belges-jeunes-et-engages-dans-la-voie-du-djihad-en-syrie_3169208_3214.html

[23] http://jihadology.net/2014/05/07/the-clear-banner-update-on-the-belgians-in-syria/