23/06/2014

Qatar : la stratégie de la tortue

Par Olivier Da Lage, chercheur associé, journaliste à RFI

Depuis une vingtaine d’années, on avait rarement connu l’émirat du Qatar aussi discret. En fait, depuis qu’il a succédé à son père cheikh Hamad après l’abdication de celui-ci voici tout juste un an, cheikh Tamim ne s’est pratiquement pas exprimé en public. Quel contraste avec la période précédente lorsque cheikh Hamad et son cousin, le tout-puissant et omniprésent Premier ministre Hamad Ben Jassim veillaient à ce que, par ses initiatives, le Qatar soit en permanence sous le feu des projecteurs.

Mais aujourd’hui, si le Qatar continue de bénéficier de l’attention des médias, c’est en dépit de ses dirigeants qui semblent tout faire, au contraire, pour se faire oublier. Car ces temps-ci, lorsqu’il est question du Qatar, c’est rarement à son avantage.

tamim qatar

© Mohammed al-Shaikh/AFP. Le Qatar se fait plus discret sur la scène internationale depuis que le prince Tamim a succédé à son père à la tête de l’émirat. Son activisme, notamment en Egypte et en Syrie, ont échoué.

En Égypte, le pouvoir du général Sissi, fortement appuyé par les Émirats arabes unis et l’Arabie Saoudite, fait la chasse aux Frères musulmans et à leurs soutiens, notamment les journalistes de la chaîne satellitaire du Qatar Aljazeera, accusés de complicité de terrorisme. En Syrie, et désormais en Irak, les jihadistes pour lesquels le Qatar a eu – et continue d’avoir –quelques largesses font surtout parler d’eux pour leur violence et la cruauté de leurs exactions. Et enfin, tandis que les ONG et les fédérations syndicales scrutent à la loupe les conditions de travail des immigrés bâtissant les infrastructures sportives de la Coupe du monde de 2022, son attribution au Qatar est de plus en plus ouvertement remise en cause. Le coup de l’âne est venu du président de la FIFA lui-même, le Suisse Sepp Blatter, qui a fortement laissé entendre que la corruption de certains membres du comité directeur était peut-être à l’origine du choix du Qatar. Une insinuation qui ne lui coûte rien et peut même lui rapporter : en tant que président, Blatter n’a pas participé au vote, au contraire de son rival Michel Platini qui assume publiquement son choix du Qatar. Mais quelles que soient les motivations de Sepp Blatter, ces déclarations ne font évidemment pas l’affaire du Qatar et personne ne se précipite pour venir à son secours.

Devant cette avalanche d’accusations de corruption, l’émirat a choisi la stratégie de la tortue. Face à la pression, les dirigeants du Qatar ont publié un communiqué pour faire savoir qu’ils avaient pris la décision… de ne rien dire. Sage décision, sans doute, pour éviter d’envenimer leurs cas, déjà délicat. L’histoire n’est pas encore écrite et peut-être la Coupe aura-t-elle finalement bien lieu comme prévu au Qatar en 2022. Mais quoi qu’il en soit, l’émirat est en train d’éprouver les limites de la stratégie hypermédiatique suivie depuis 1995 : être le centre des attentions ne présente pas que des avantages et il n’est pas sûr qu’un silence prolongé suffise à cheikh Tamim pour se tirer de cette passe délicate. Il lui faudra sans doute trouver une initiative hardie pour sortir par le haut au lieu de se contenter de demi-mesures comme il l’a fait jusqu’à présent, par exemple en toilettant de façon superficielle le code du travail pour calmer la colère de la Fédération syndicale internationale, émue par les conditions faites aux immigrés asiatiques. Elles ne sont guère différentes aux Émirats ou au Koweït, mais ces deux monarchies, à l’inverse du Qatar, n’ont pas tout fait pour attirer l’attention sur elles.