01/07/2014

Gush Etzion, symbole historique de la colonisation frappé en plein cœur : trois innocents en paient le prix

Par Sébastien Boussois, conseiller scientifique à l’Institut MEDEA et spécialiste de la question israélo-palestinienne

Ils avaient 16, 16 et 19 ans. Ils étaient nés entre l’assassinat de leur Premier ministre Ithzak Rabin en 1995 et la seconde Intifada en 2000, au cœur de l’histoire contemporaine de l’Etat d’Israël. Deux événements tragiques.

Innocents, Naftali Fraenkel, Gilad Shaare et Eyal Yifrach ont été retrouvés morts dix-huit jours après avoir été enlevés à Hébron, à la sortie de l’école, à l’intersection de Gush Etzion en Cisjordanie. Ce n’est pas anodin de les avoir retrouvés à Kfar Ezion, assassinés. Si c’est la première fois qu’un tel drame arrive dans les Territoires palestiniens, c’est un moyen déterminant et violent pour semer la pagaille et la peur de 500 000 colons, installés progressivement depuis 1967 dans un Etat étranger qui n’est que l’ombre de lui-même.

trois israéliens morts

© AFP. Les trois jeunes israéliens tués : Naftali Fraenkel, Gilad Shaare et Eyal Yifrach.

On ne peut que déplorer l’issue tragique de ce rapt, et le fait qu’il ait touché trois jeunes Israéliens, non responsables de leurs actes, et de leur présence en Territoires palestiniens. On peut penser différemment de l’attitude symbolique de leurs parents, descendants, et de l’ensemble des colons qui ne peuvent qu’aviver les tensions dans un Etat palestinien morcelé, désarticulé, non continu, sans souveraineté véritable malgré sa reconnaissance par la communauté internationale. On ne peut rendre plus responsable un camp ou l’autre, mais l’on peut dire que s’il s’avère que le Hamas est responsable, il aura joué un coup de poker extraordinaire non seulement contre les Israéliens, mais également contre l’Autorité palestinienne, qui n’a pourtant jamais autant collaboré en matière de sécurité avec l’Etat hébreu de toute son histoire.

L’histoire s’écrit à coup de symboles et de mythes. Premier symbole des derniers événements : frapper à Gush Etzion est l’un des plus grands symboles de rejet et de condamnation de la colonisation, peut-être de toute l’histoire d’Israël.  En effet, les colons, malgré eux ou en toute conscience, sont devenus une arme de diversion efficace du sionisme et un outil de sécurisation des frontières flottantes du pays. Pourquoi ? Parce que le champ politique a construit un lien charnel entre occupation offensive et sécuritaire, et enfermement préventif et ghettoïsation. Dans un livre sur le sionisme religieux, intitulé Qui sont les colons ? Une enquête de Gaza à la Cisjordanie[1] , les chercheurs Claire Snegaroff et Mickaël Blum expliquent que le grand changement de perception des colonies survient dans l’opinion et le champ politique grâce au symbole Kfar Etzion : « l’acte fondateur de la colonisation idéologique était posé ». Installé en 1927, puis abandonné et détruit en 1929, et réinstallé en 1943, le bloc de colonies de Kfar Ezion est un symbole de résistance, puisqu’en 1948, il finit par tomber face aux Arabes, et provoque la mort de 240 juifs. Aujourd’hui, il se dresse de nouveau fièrement en Territoires palestiniens. Le Hamas connaît l’histoire. Ne parlons pas de Hébron qui fait régulièrement l’actualité pour les tensions permanentes qui existent dans la vieille ville entre les colons et les Palestiniens qui y vivent.

Second symbole : frapper la jeunesse israélienne, et toucher en plein cœur l’avenir du pays. Cette jeunesse qui a construit et gagné l’indépendance, cette jeunesse qui fait la fierté du pays, dans ses frontières et en dehors. Cela fragilise plusieurs mythes : la toute-puissance de l’armée et des « services ». 7000 soldats ont battu et rabattu la campagne palestinienne, semé la terreur dans certains villages, tuant des innocents (jeunes également) pendant quinze jours en vain. Les services de renseignements du Mossad et du Shin Beth n’ont pas su sauver la mise. Cela est grave car cela signifie que l’armée israélienne comme les services de renseignement sont désormais incapables de protéger non seulement les Israéliens (les roquettes tombent toujours au nord et au sud du pays), mais les colons compris désormais.

colonie gush etzion

© AFP. La colonie de Gush Etzion, où les corps ont été retrouvés.

Qu’est-ce qu’une colonie ou une implantation ? Avant tout une zone tampon  de sécurité pour Israël mais surtout une bombe à fragmentation côté palestinien. Un bloc de colonies c’est un package : quelques personnes convaincues que la Palestine demeure la Judée Samarie et doit faire partie à terme du Grand Israël, Eretz Israël selon les textes religieux et non politiques ; des dizaines de soldats pour les protéger, parfois plus, des routes de contournement avec barbelés pour circuler d’une colonie à l’autre et rejoindre Israël par des tunnels, des caméras de surveillance à  profusion. Il faut vraiment avoir envie de vivre dans ces conditions, et peut être un peu aussi de nuire à son voisin. C’est objectivement l’enfer de vivre ainsi dans ces conditions sans convictions. C’est donc un acte politique et idéologique premier que d’y rester.

Les réactions des leaders israéliens, contrairement aux Palestiniens, ne se sont pas faites attendre. Benjamin Netanyanou, a déclaré allègrement : « Le Hamas est responsable et le Hamas doit payer ». Le tout sans preuves. Quant au ministre de l’Education Avi Wortzman, il précisait : « Des assassins d’enfants ne peuvent être appelés êtres humains. Nous les poursuivrons jusqu’à ce qu’ils soient détruits ».

Israel's Prime Minister Netanyahu speaks during a news conference in Jerusalem

© Reuters. Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, a accusé le Hamas d’être derrière le triple meurtre.

Il semble pourtant que l’annonce de la mort des trois jeunes, était un secret de Polichinelle pour l’état-major et les services. Les autorités israéliennes et les journalistes savaient, paraît-il depuis le début, que les trois colons étaient morts et le gouvernement aurait imposé l’embargo total sur cette nouvelle. Pourquoi Netanyahou aurait alors fait le choix de taper plutôt que de négocier comme pour le soldat Gilad Shalit ? Cela permettait à Netanyahu de gagner du temps, d’agiter l’épouvantail d’une possible troisième Intifada et préparer l’opinion à une offensive générale contre les Territoires palestiniens. Il a tous les arguments de son côté désormais. Ajoutons les tirs incessants de roquettes Qassam cette semaine depuis le sud Liban et la bande de Gaza que personne ne sut arrêter. Pas même le fameux Dôme d’acier, « Iron dome », sensé contrer 98% des tirs ennemis, de longue ou courte portée. Autre ratage.

Il n’y a à l’heure actuelle aucune preuve que le Hamas soit lié au kidnapping et au meurtre des trois colons. Mais Netanyahou persiste. Ce qu’il veut, c’est la fin du gouvernement d’unité nationale et sûrement la fin de l’Autorité palestinienne. Et Mahmoud Abbas, le président palestinien serait probablement bien inspiré, de toute façon, de réaliser son premier rêve. Il n’y a pour lui aucun avenir avec le Hamas s’il veut gagner la paix un jour pour son peuple.

Dès l’annonce officielle des trois corps retrouvés,  des dizaines de milliers d’Israéliens se sont rassemblé place Ithzak Rabin à Tel Aviv, pour apporter leur soutien aux familles des disparus.  En attendant, le gouvernement israélien recevait les familles, et bombardait Gaza. Sans doute dans l’attente d’une plus vaste opération, qui tuera de nouveau des centaines d’innocents sans véritablement parvenir, une fois encore, à déloger son ennemi juré, le Hamas. L’histoire se répète et l’expérience ne conduit jamais à la sagesse en géopolitique.

 


[1] Flammarion, Paris, 2005.