07/07/2014

L’« axe de la résistance » dans le feu syrien : perspective du Hezbollah (Partie 1)

Par Didier Leroy, chercheur associé, chercheur à l’Ecole royale militaire de Belgique et assistant à l’Université libre de Bruxelles (ULB)

Paru dans Confluences Méditerranée, n°89, Printemps 2014

Vous trouverez la deuxième partie ici et la troisième .

Initialement constitué de l’Iran, de la Syrie, du Hezbollah libanais et du Hamas palestinien, l’« axe du refus » a subi un coup dur dans le contexte de la guerre syrienne. Le présent texte explore le caractère disparate de cette coalition moyen-orientale, en adoptant pour angle d’approche celui du Hezbollah devenu protagoniste du conflit. Cet exercice révèle certes des intérêts communs qui expliquent la réalité partielle de ce paradigme qui se traduit dans l’actualité contemporaine, mais il met également en relief des agendas propres à chaque acteur qui trahissent la virtualité relative de celui-ci.

Dans le champ théorique relatif aux propagandes de guerre, deux grands principes semblent avoir de tout temps prédominé. Il s’est agi, par l’intermédiaire du discours des leaders, de convaincre les populations concernées des faits que « Notre camp ne veut pas la guerre » et que « Le camp adverse est seul responsable de la guerre ».[1] Si l’aube du troisième millénaire n’a pas apporté grand chose de neuf à cet état de fait, il convient néanmoins de constater que le début des années 2000 a constitué la matrice d’une nouvelle « mode », celle des axes.

En effet, le célèbre « axe du mal » du Président George W. Bush, stigmatisant l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord dans le cadre de la guerre contre le terrorisme, est tout d’abord apparu suite aux attentats du 11 septembre 2001. Quelques années plus tard, une coalition d’acteurs proche-orientaux dont il sera question dans cet article s’est auto-proclamée « axe du refus » (jabhat al-mumana’a) ou « axe de la résistance » (jabhat al-muqawama), soulignant son opposition à Israël et à la politique hégémonique étatsunienne dans la région. Enfin, plus récemment, la littérature israélienne a fait apparaître le terme d’« axe de la raison », suggérant l’alignement de plusieurs Etats (Israël, Egypte, Jordanie, Arabie Saoudite et Emirats Arabes Unis) perçus comme « pacifistes » vis-à-vis du processus de paix israélo-arabe. Si le caractère chimérique de chacun de ces trois paradigmes peut sembler facile à démontrer, il faut admettre qu’un travail de recherche approfondie pourrait franchement s’initier à cette fin, tant les caricatures abondent dans la presse internationale notamment, avec toutes les dérives que ce genre de raccourci peut engendrer. Dans ce cadre, la guerre syrienne nous incite à explorer le caractère disparate de l’axe de la résistance, en adoptant pour angle d’approche celui du Hezbollah.

georges w bush

© Reuters. L’ancien président des Etats-Unis, Georges W. Bush, qui a évoqué en 2011 un « axe du mal ».

Initialement constituée de l’Iran, de la Syrie, du Hezbollah libanais et du Hamas palestinien, cette coalition a subi un coup dur dans le contexte de la contestation anti-Assad, puisque le Hamas s’est publiquement désolidarisé du régime de Damas. Cet élément sunnite mis à part, il ne faut pas pour autant tenter de deviner un axe militant chiite à travers le triptyque restant. Il convient bien mieux de nuancer cette réalité complexe et d’identifier la spécificité des relations que le « Parti de Dieu » entretient avec chacun de ses trois « frères d’armes » supposés.

L’allégeance historique vis-à-vis de l’Iran

Il serait incorrect et simpliste de réduire le Hezbollah à la posture exclusive d’un mouvement représentant « l’Iran au Liban ». Certes, la plupart des idéologues initiaux du Hezbollah sont membres du clergé et d’origine non libanaise[2] ; ce parti n’en est pas moins un produit du Liban, et l’ensemble de son personnel est aujourd’hui libanais. Si l’idéologie religieuse du Hezbollah trouve son fondement spécifique dans celle de l’Ayatollah Khomeïni (« Chaque jour est Achoura, chaque pays est Kerbala. »), celle-ci a aussi été fortement influencée par celle de l’Ayatollah libanais Mohammed Husseïn Fadlallah. Ce dernier, décédé en 2010, a toujours rejeté la doctrine khomeïniste et contesté l’autorité religieuse iranienne au Liban[3]. Ceci étant dit, les arguments contraires abondent aussi. Et différents paramètres de la « réalité Hezbollah » établissent bel et bien la solidité du lien unissant le Hezbollah et l’Iran.

Il convient tout d’abord de garder à l’esprit que toutes les communautés confessionnelles du Liban se sont appuyées, à un moment ou un autre de leur cheminement politique, sur une puissance étrangère. Si, dans le cas des Sunnites, c’est surtout la relation existant entre la famille Al-Hariri et la famille royale d’Arabie Saoudite qui est régulièrement évoquée, tout un chacun peut par ailleurs noter les accointances qui traversent certaines sphères maronites et françaises[4], pour ne citer que ces deux exemples. En ce qui concerne la communauté chiite, des études de qualité ont mis en lumière la profondeur des liens, notamment interfamiliaux, qui unissent celle-ci à l’Iran de manière générale[5]. Les chiites (duodécimains) du Liban et d’Iran partagent certes toute une série de doctrines et de pratiques religieuses, mais il convient également de garder à l’esprit que le chiisme iranien a notamment été fondé, au seizièmesiècle, par des oulémas libanais (issus de la région méridionale du Jabal ‘Amil) et bahreïnis qui avaient été appelés par le pouvoir safavide en vue d’instituer la religion sur laquelle celui-ci allait s’appuyer.

A l’époque contemporaine, les choses se sont nettement « compartimentées » à l’échelle des deux principales forces politiques chiites du Liban. Tandis que le mouvement Amal a depuis longtemps prêté allégeance à la Syrie sur le plan politique et à l’Ayatollah irakien Sistani sur le plan religieux, le Hezbollah semble s’être exclusivement associé à Téhéran dans un premier temps. Ceci s’explique assez facilement puisque le Hezbollah – en tant que mouvement armé – doit son existence proprement dite à la politique d’exportation de la révolution islamique (1979) de l’Ayatollah Khomeïni et à l’envoi de 2 000 gardiens de la révolution (pasdaran) au Sud-Liban en 1982. Si une réelle volonté de résister et de repousser l’ennemi israélien proliférait « en interne » au Liban, l’aide externe et polymorphe (ressources humaines, matérielles et financières) proposée par l’Iran fut en effet ce qui permit l’émergence concrète du Hezbollah et des différents pans de la « société résistante » prônée par le mouvement. Ali Akbar Mohtachami, ancien ambassadeur d’Iran en Syrie, connu pour avoir cofondé le Hezbollah, a déjà ouvertement parlé du mouvement comme étant « l’enfant spirituel de l’Imam Khomeïni et de la révolution islamique »[6]. Le fait que le sigle du Hezbollah soit intégralement inspiré de celui des pasdaran illustre cette « filiation » tout à fait assumée par le mouvement libanais.

khomeini

© AFP. L’ayatollah Khomeïni est considéré comme le père spirituel du Hezbollah.

Au-delà de l’image – erronée – d’un Hezbollah entretenant une relation privilégiée avec l’ensemble de l’appareil d’Etat iranien, il est fondamental de comprendre que le lien dont il est ici question passe avant tout par le Guide Suprême (Ayatollah Khamenei) et le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique (dont le Général Qassem Soleimani dirige notamment la Force Qods) du côté perse. L’aspect militaire des choses mis à part, l’allégeance du mouvement libanais vis-à-vis de Téhéran s’inscrit ainsi dans le cadre de la doctrine de la Wilayat al-Faqih (guidance du théologien-juriste, thèse de l’Ayatollah Khomeïni) et du système de la marja‘iyya (consistant pour ses adeptes à suivre un marja‘ al-taqlid, ou Guide, comme modèle spirituel et comportemental).[7]

Si les mandats présidentiels iraniens ne sont donc finalement que secondaires pour le propos présent, ceux-ci constituent néanmoins des jalons chronologiques clairs qui permettent de mettre en contexte et en emphase les points d’inflexion de la relation Hezbollah-Iran.

Il est tout d’abord édifiant de réaliser que lorsque le Hezbollah émerge au Liban sous l’impulsion de l’Ayatollah Khomeïni notamment, le Président de la République Islamique n’est alors autre qu’Ali Khamenei, devenu Guide Suprême en 1989.

D’autre part, les mandats du Président Akbar Hachemi Rafsandjani (1989-1997) furent surtout marqués par « l’adoption » de fait d’Ali Khamenei en tant que marja‘ officiel par le Hezbollah. En retour, l’Ayatollah iranien nomma, en 1995, Hassan Nasrallah et Mohammed Yazbeq comme ses « représentants absolus » (wakil mutlaq) au Liban. Cet honneur, conférant notamment à ces derniers le pouvoir de percevoir eux-mêmes directement les impôts islamiques (khums et zakat) des suivants du Guide Suprême (sans que les recettes ne transitent d’abord par Téhéran), illustre la relation de confiance qui s’est progressivement installée au sein de ce segment de la cléricature libano-iranienne.

nasrallah

© Reuters. Le secrétaire-général du Hezbollah, Hassan Nasrallah.

En outre, les années qui ont vu le Président Mohammad Khatami en fonction à Téhéran (1997-2005) ont pour leur part marqué une brève parenthèse de relations « tièdes » entre les deux acteurs. La comparaison de la visite de Khatami à Beyrouth en 2003 – au cours de laquelle le Hezbollah n’a pas été l’interlocuteur privilégié – à celle de son successeur en 2010 – marquée par ses diatribes anti-israéliennes lancées depuis le stade de Bint Jbeil, à quelques kilomètres de la frontière – est éclairante.

Enfin, sous Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013), l’aide fournie par la République Islamique au lendemain de la guerre de juillet 2006 a incontestablement marqué un jalon historique dans cette relation, puisque de très nombreuses familles ont tout simplement pu survivre à la dévastation grâce à ces subsides avoisinant les 10 000 dollars américains par ménage. Les zones reconstruites depuis lors portent en outre de nombreuses marques de reconnaissance intégrées au paysage urbanistique. Les drapeaux iraniens, devenus discrets depuis la fin de la guerre civile, ont à l’époque sensiblement réapparu dans le paysage de nombreux quartiers chiites.

Deux éléments supplémentaires ont souligné, au cours de la décennie écoulée, l’allégeance du Hezbollah vis-à-vis des desseins régionaux de l’Iran. D’une part, ses instructeurs basés en Iran auraient été réquisitionnés pour former plusieurs factions de candidats au jihad en Irak au lendemain de l’invasion américaine de 2003, alors que le Hezbollah n’avait que très peu de raisons de s’engager sur ce terrain dangereux.  D’autre part, le Hezbollah a pris l’énorme risque de lancer depuis le territoire libanais un avion sans pilote de manufacture iranienne – le fameux drone « Ayyoub » – afin de collecter des données topographiques très sensibles dans la région de Dimona en Israël en octobre 2012. Le Hezbollah est probablement devenu l’organisation militaire non-étatique la plus puissante du monde grâce au soutien iranien, mais ce statut lui coûte une obéissance quasiment totale en retour.

Au vu des liens profonds et diversifiés qui lient les deux acteurs, Téhéran est – et restera certainement – pour longtemps le principal allié du Hezbollah à l’échelle régionale, quelle que soit la nature du changement au niveau de la présidence de la république en Iran. La récente élection d’Hassan Rohani  en 2013, bien que porteuse d’un nouveau souffle d’optimisme pour l’Occident, n’y changera probablement pas grand chose in fine.

____________________

[1] MORELLI, A., Principes élémentaires de Propagande de Guerre (utilisables en Cas de Guerre froide, chaude ou tiède), Bruxelles, Ed. Labor, 2001.

[2] Il s’agit par ordre décroissant d’« importance » de : l’Ayatollah Khomeïni (iranien), l’Ayatollah Khamenei (iranien), le martyr Sayyid Muhammad Baqir Al-Sadr (irakien), Sayyid Moussa Al-Sadr (irano-libanais), le martyr Sayyid Abbas Al-Moussawi (libanais), Sayyid Hassan Nasrallah (libanais) et le martyr Cheikh Ragheb Harb (libanais). ALAGHA, J., The Shifts in Hizbullah’s Ideology, op. cit., p. 369, note 44.

[3] Ses principales œuvres ont influé sur le Hezbollah à deux niveaux : l’importance de l’idéologie révolutionnaire dans la logique du pouvoir et la gouvernance de l’oumma par elle-même (par opposition à la wilāya absolue). L’allégeance spirituelle théorique du Hezbollah à l’ayatollah iranien poussa très vite celui-ci à débattre en pratique de ses prises de position, afin de ne pas froisser les nombreux « suivants » du libanais Fadlallah ou de l’irakien Sistani (qui rejette également la wilāya). MERVIN, S., « Muhammad Husayn Fadlallah, du ‘guide spirituel’ au marja‘ moderniste », in MERVIN, S. et alii, Le Hezbollah, état des lieux, Paris, Ed. Actes Sud, 2008, pp. 277-285.

[4] FLEYFEL, A., Géopolitique des Chrétiens d’Orient, Défis et Avenir des Chrétiens arabes, Paris, Ed. L’Harmattan, 2013.

[5] CHEHABI, H. E. (Ed.), Distant Relations: Iran and Lebanon in the last 500 Years, Londres, IB Tauris Publishers, Center for Lebanese Studies, 2006.

[6] MERVIN, S., « Le lien iranien », in MERVIN, S. et alii, op. cit., pp. 75-87.

[7] MIKAIL, B., et alii, « La Question de la Marja’iyya chiite », Etude n° 2005/096 réalisée pour le compte de la Délégation aux Affaires Stratégiques, Paris, 2006, http://www.iris-france.org/docs/consulting/2006_chiite.pdf ; MERVIN, S., « Les Autorités religieuses dans le Chiisme duodécimain contemporain », in Archives de Sciences Sociales de Religions, N°125, Janvier-Mars 2004, pp. 63-78, p. 71.