10/07/2014

L’« axe de la résistance » dans le feu syrien : perspective du Hezbollah (Partie 2)

Par Didier Leroy, chercheur associé, chercheur à l’Ecole royale militaire de Belgique et assistant à l’Université libre de Bruxelles (ULB)

Paru dans Confluences Méditerranée, n°89, Printemps 2014

Vous trouverez la première partie ici et la troisième .

Initialement constitué de l’Iran, de la Syrie, du Hezbollah libanais et du Hamas palestinien, l’« axe du refus » a subi un coup dur dans le contexte de la guerre syrienne. Le présent texte explore le caractère disparate de cette coalition moyen-orientale, en adoptant pour angle d’approche celui du Hezbollah devenu protagoniste du conflit. Cet exercice révèle certes des intérêts communs qui expliquent la réalité partielle de ce paradigme qui se traduit dans l’actualité contemporaine, mais il met également en relief des agendas propres à chaque acteur qui trahissent la virtualité relative de celui-ci.

Un attachement méfiant à l’égard de la cause palestinienne

La relation qui lie le Hezbollah à la Palestine, à sa cause et à ses acteurs est particulièrement hétéroclite. Certes, les vécus respectifs se retrouvent facilement autour d’une sensibilité partagée vis-à-vis de l’occupation (ihtilal) israélienne. Le discours du parti se veut résolument anti-sioniste et dénonce depuis le premier jour la spoliation dont a été victime le peuple palestinien dès 1948. Une analyse du discours du Hezbollah permet en outre de se rendre compte que les différentes factions palestiniennes sont rarement évoquées et qu’il est plutôt question, en général, de « la Palestine » (Falastin) comme d’une cause désincarnée.[1] Il est par ailleurs intéressant de constater que la culture de l’image moderne du Hezbollah est même davantage associée aux symboles de la lutte palestinienne (libération du Dôme du Rocher, etc.) qu’à ceux de la révolution iranienne, tout comme le sont plusieurs de ses commémorations telles que la « journée de Jérusalem » (Yom al-Quds, fixée au dernier vendredi du mois de Ramadan).

Il convient tout d’abord de garder à l’esprit que la communauté chiite du Liban compte, au sein de ses composantes politiques, des sensibilités très diverses à l’égard du dossier palestinien. Alors que de nombreux combattants chiites ont initialement transité par les camps d’entraînement de l’OLP, une autre partie non négligeable de la population chiite du Sud-Liban a initialement a vu d’un bon œil l’arrivée des chars israéliens en 1978 et 1982, tant les exactions des miliciens palestiniens étaient devenues pénibles dans le quotidien du « Fatahland » méridional.

chiites libanais

© Reuters. Des chiites Libanais devant un discours télévisé de Hassan Nasrallah, le 29 mars 2014.

Historiquement, il faut reconnaître que le Hezbollah a pris part de combattre aux côtés du Fatah contre ses coreligionnaires d’Amal dans le contexte de la « guerre des camps » (1985-1988). Il s’est par la suite attaché à afficher un soutien constant à la cause palestinienne, réagissant verbalement ou militairement aux politiques de Tel Aviv et aux opérations de Tsahal dans le contexte des Intifadas.

Le contexte de la Première Intifada (1987-1993) a été marqué par la fin de la guerre civile au Liban. Après une lutte acharnée contre la milice Amal, la composante armée du Hezbollah est progressivement parvenue à établir sa suprématie militaire à l’échelle chiite et a, du coup, pu également adopter une position de force dans le cadre d’une cohabitation parfois difficile avec les différents acteurs palestiniens (cantonnés pour la plupart dans douze camps de réfugiés situés le long du littoral libanais). Cette période de professionnalisation de la Résistance Islamique – seule force ayant pu maintenir son arsenal après l’Accord de Taëf – a contribué à établir un modus vivendi (souvent conditionné à des subventions financières) qui est encore largement respecté : les milices palestiniennes cessaient leurs opérations anti-israéliennes – la résistance au Sud-Liban devenant l’apanage du Hezbollah – tandis que celui-ci faisait de l’accès aux camps une ligne rouge à ne pas franchir, même pour l’armée libanaise (jusqu’à l’assaut exceptionnel de Nahr el-Bared en 2007 afin d’en déloger le Fath al-Islam).

Le contexte de la Seconde Intifada (2000-2005) s’est quant à lui initié par le retrait israélien du Sud-Liban en mai 2000, événement qui a marqué les  jeunesses palestiniennes militantes et qui a mené au débat portant sur la légitimité d’un « modèle Hezbollah » de résistance à l’occupation. C’est également à cette période que la chaîne de télévision Al-Manar a transmis la martyrologie chiite de l’autre côté de la « ligne bleue » surveillée par la FINUL. Officiellement, le Hezbollah entretient aujourd’hui des relations « cordiales » avec l’ensemble des partis et mouvements palestiniens, en insistant néanmoins sur le fait qu’il considère l’ensemble de ces forces comme étant « résistantes » (à différents degrés)[2]. Il faut néanmoins admettre qu’une relation stratégique plus étroite s’est progressivement dessinée avec les factions les moins enclines à négocier avec Israël, parmi lesquelles se dressent le FPLP-CG[3] (principalement présent en Syrie et au Liban) et le Hamas (principalement présent à Gaza et en Cisjordanie). Ce rapprochement s’est progressivement traduit par des échanges de renseignement voire des conseils d’expertise militaire ; l’arrestation de plusieurs membres du Hezbollah en Egypte sous Hosni Moubarak est à comprendre dans ce contexte. En 2004, la Résistance Islamique n’a pas hésité à lancer plusieurs roquettes vers Israël en l’honneur du Cheikh Ahmed Yassine, leader spirituel (aveugle et paraplégique) du Hamas, tué lors d’un raid héliporté israélien (assez similaire à celui qui a tué le deuxième secrétaire-général du Hezbollah). Ce genre de manifestation de « solidarité militaire » de la part du Hezbollah est d’ailleurs assez courant lorsque la Cisjordanie ou la bande de Gaza font l’objet d’opérations militaires israéliennes massives.

Bien que le tunnel dernièrement découvert à Gaza (et débouchant en territoire israélien) suggère que le Hezbollah n’a pas encore cessé de faire des émules auprès des cadres du Hamas, la relation a pris une tournure amère depuis la volte-face du mouvement à l’égard de Damas. En effet, le Hamas, espérant – à tort – que le « printemps arabe » crée (enfin) de nouvelles opportunités pour sa cause, a rapidement accepté la réconciliation avec le Fatah et la participation à un gouvernement d’union nationale sous la bannière de l’Autorité Palestinienne de Mahmoud Abbas. Ceci étant fait sur le plan inter-palestinien, le parti de Khaled Mechaal s’est parallèlement ouvert aux autres pays arabes visiblement en phase d’être « pris en mains » par la mouvance dont il est lui-même une émanation : les Frères musulmans. Suite aux revers que ces derniers ont essuyé en un temps record en Egypte et en Tunisie notamment, le Hamas s’est vu contraint de revoir ses calculs et tente désormais de « recoller les morceaux » avec un Hezbollah refroidi mais quelque part contraint de ne pas laisser son puissant homologue palestinien intégrer une autre sphère d’influence.

combattants hamas

© AP. Le Hamas, dans la bande de Gaza. 

Le rapport que le Hezbollah entretient vis-à-vis de la cause palestinienne relève à certains égards d’une relation amour-haine, exprimant le chiasme d’un alignement idéologique fantasmé et d’une trop grande promiscuité géographique. En effet, au-delà de ce qui précède, il est important de garder à l’esprit que la présence palestinienne au Liban est potentiellement très problématique pour le mouvement. Le Hezbollah, comme tous les acteurs politiques libanais d’ailleurs, est en effet farouchement opposé à toute éventualité de faire absorber administrativement les 455 000 réfugiés palestiniens[4] (majoritairement sunnites) par le Liban. L’équilibre des forces nationales dépendant étroitement de l’équilibre confessionnel du pays, le Hezbollah – principale force politique d’une communauté chiite estimée à environ un million d’individus – se montre notamment déterminé dans son soutien à la cause palestinienne par calcul démographique pur et simple.

En résumé, le Hezbollah semble s’attacher à aider militairement la cause des mouvements palestiniens dans les territoires occupés (notamment à Gaza depuis l’Egypte), tout en la contenant tant que possible au Liban. Cette relation, certainement la plus « faible » au sein du front du refus, semble être vouée à fluctuer indéfiniment en dépit des apparences et surtout de la propagande, puisque la réputation corrompue[5] – voire carrément vendue à la cause ennemie – de certains milieux palestiniens, cumulée à l’hypothétique lutte intra-musulmane « post-israélienne », entretiennent la méfiance à moyen et long termes[6]. Dans le cas spécifique du Hamas, un changement de leadership sera sans doute nécessaire pour permettre au Hezbollah de « tourner la page ».

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[1] Entretien avec Vincent GEISSER et Nicolas DOT-POUILLARD, chercheurs à l’IFPO, Beyrouth, décembre 2013.

[2] Entretien avec Ammar EL-MOUSSAWI, directeur des relations internationales du Hezbollah, banlieue sud de Beyrouth, décembre 2013.

[3] Front Populaire de Libération de la Palestine – Commandement Général.

[4] Chiffres de l’UNRWA, 13/01/2014.

[5] Certaines sources semblent suggérer que le Hezbollah, convaincu du professionnalisme sans failles d’Imad Mughniyeh, imputerait la mort de celui-ci à des « fuites » qui émaneraient le plus probablement d’entrevues personnelles que celui-ci avait eues avec des responsables de certaines factions palestiniennes implantées à Damas.

[6] LEGRAIN, J.-F., « La Menace chiite en Palestine, entre phobies et propagandes », article consultable sur le site du Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (GREMMO),  http://www.gremmo.mom.fr/legrain/chiisme_sunnisme_20091001.htm.