11/07/2014

L’« axe de la résistance » dans le feu syrien : perspective du Hezbollah (Partie 3)

Par Didier Leroy, chercheur associé, chercheur à l’Ecole royale militaire de Belgique et assistant à l’Université libre de Bruxelles (ULB)

Paru dans Confluences Méditerranée, n°89, Printemps 2014

Vous trouverez la première partie ici et la deuxième .

Initialement constitué de l’Iran, de la Syrie, du Hezbollah libanais et du Hamas palestinien, l’« axe du refus » a subi un coup dur dans le contexte de la guerre syrienne. Le présent texte explore le caractère disparate de cette coalition moyen-orientale, en adoptant pour angle d’approche celui du Hezbollah devenu protagoniste du conflit. Cet exercice révèle certes des intérêts communs qui expliquent la réalité partielle de ce paradigme qui se traduit dans l’actualité contemporaine, mais il met également en relief des agendas propres à chaque acteur qui trahissent la virtualité relative de celui-ci.

Un pacte stratégique avec la Syrie

A l’heure où de nombreux regards sont tournés vers les répercussions libanaises de la guerre syrienne, beaucoup de questions se posent quant à la relation qui lie le Hezbollah et l’establishment politique de Damas. Celle-ci est en fait à envisager à la lumière de deux règles qui ont caractérisé, dans son ensemble, la politique libanaise du clan des Assad[1]. D’une part, le régime syrien a toujours considéré le Liban comme une scène centrale de sa sphère d’influence régionale (où il faudrait donc absolument contrer toute émergence d’un régime hostile ou d’une force cherchant à déstabiliser sa propre autorité). D’autre part, celui-ci a toujours pris soin d’y exercer un jeu de balancier entre formations politiques rivales afin de « diviser pour mieux régner », ce à quoi la communauté chiite n’a pas échappé. Trois phases successives ont ainsi pu être discernées dans la relation qu’ont entretenue le Hezbollah et la Syrie baathiste.

frères assad

© ABACA. Bachar al-Assad (droite) et son frère, Maher. La Syrie du clan Assad a dominé le Liban pendant trois décennies.

Une phase de tension (1982-1993) a mené à une phase d’adaptation (1993-2000), avant de donner naissance à l’entente stratégique actuelle (2000-2014). Si cette alliance doit composer avec de nombreux facteurs de tensions actuellement mis en sourdine, le récent engagement militaire de la Résistance Islamique aux côtés de l’armée syrienne est toutefois voué à consolider le lien « syro-hezbollahi » à moyen – voire long – terme.

La longue présence militaire syrienne au Liban (1976-2006) a ainsi initialement permis l’établissement, à travers tout le pays des cèdres, d’un vaste réseau de contrôle et d’influence dans le contexte duquel le Hezbollah a émergé et auquel il a notamment été assujetti. En dépit de cet avantage syrien d’être physiquement présent, la politique iranienne d’exportation de la révolution islamique – qui s’est principalement matérialisée à travers la création du « Parti de Dieu » en 1982 – a rapidement provoqué une concurrence régionale entre Damas et Téhéran vis-à-vis de la communauté chiite du Liban. Avec pour dessein d’obtenir la suprématie vis-à-vis de cette dernière, la Syrie et l’Iran ont ainsi respectivement soutenu le mouvement Amal et le Hezbollah, attisant la rivalité entre les deux factions. Ces frères ennemis se sont livré une lutte sanglante pendant les dernières années de la guerre civile (1975-1990).[2] L’armée de Hafez al-Assad, vigilante face à la rapide montée en puissance de la force paramilitaire khomeïniste, n’a d’abord pas hésité à lui rappeler certaines lignes rouges à ne pas franchir, notamment en exécutant 23 membres de la Résistance Islamique dans la caserne « Fathallah » du quartier beyrouthin de Basta en 1987. Malgré les appels au calme lancés notamment via le journal Al-‘Ahed, plus de 50 000 partisans manifestèrent leur rage dans les rues et un groupe de militants tenta même d’assassiner le Colonel Ghazi Kanaan (alors chef des renseignements militaires syriens au Liban) en guise de vengeance. Le leadership de l’organisation sut malgré tout contenir la colère et le Hezbollah parvint finalement à établir sa supériorité militaire vis-à-vis d’Amal en 1990. Un premier accord syro-iranien datant de 1989 avait été rapidement violé par les deux milices belligérantes ; il fallut attendre le second Accord de Damas, l’année suivante, pour voir un réel cessez-le-feu s’établir entre Amal et le Hezbollah. Damas accepta toutefois l’issue du bras de fer tout en imposant aux deux acteurs de faire désormais liste commune lors des élections parlementaires.

Les relations entre le Hezbollah et Damas s’améliorèrent sensiblement à partir de l’accession, en 1992, d’Hassan Nasrallah à la tête du mouvement devenu parti. Les années qui suivirent furent celles où les hommes de la Résistance Islamique accumulèrent les victoires tactiques face à l’armée israélienne occupant le sud du pays, jusqu’à provoquer le retrait unilatéral de Tsahal en mai 2000[3]. Dans ce contexte, un Hafez al-Assad, distant mais pragmatique dans ses contacts avec le Hezbollah, semble avoir progressivement considéré la capacité de nuisance de celui-ci comme un levier utile à actionner dans le cadre de négociations régionales avec Israël, qu’il s’agisse de récupérer le plateau du Golan (annexé en 1981) ou de tout autre dossier connexe. Pour le Hezbollah et la logique nationale de son agenda militaire, la Syrie est parallèlement devenue cruciale pour plusieurs raisons, qui sont facilement compréhensibles à la vue d’une carte de la région. D’une part, être en bons termes avec le voisin syrien permet de concentrer l’effort de guerre en direction du front sud où se trouve le (véritable) ennemi sioniste. D’autre part, établir et maintenir une entente cordiale avec le régime en place en Syrie est important afin de sécuriser l’approvisionnement de l’arsenal de la Résistance Islamique. (Il est en effet établi depuis longtemps que la plupart des armes du Hezbollah proviennent d’Iran et transitent par l’aéroport de Damas avant d’être acheminées par camions au Liban)[4]. Enfin, un accès rapide et non hostile au territoire syrien depuis le Liban peut également être salutaire en temps de guerre ouverte, lorsque la fuite devient la seule issue face à des bombardements massifs. La République islamique est certes une matrice fiable, mais un protecteur géographiquement lointain.

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© Reuters. Depuis l’accession de Hassan Nasrallah à la tête du Hezbollah, les relations avec Damas se sont améliorées.

Si la relation Hezbollah-Syrie s’est lentement réchauffée sous le règne de Hafez al-Assad, l’arrivée au pouvoir de Bachar en 2000 a véritablement marqué l’aube d’une nouvelle ère. Celui-ci semble en effet avoir progressivement développé une certaine admiration pour les exploits militaires de la Résistance Islamique et a entretenu des rapports de plus en plus cordiaux avec Hassan Nasrallah qu’il a rencontré à plusieurs reprises. En retour, le Hezbollah s’est montré fidèle vis-à-vis de Damas en organisant des manifestations massives de soutien lorsque les accusations d’assassinat de Rafiq al-Hariri se sont élevées contre le régime syrien en 2005. Il est par ailleurs devenu encore plus dépendant vis-à-vis de Damas au lendemain de la guerre de 2006, convaincu qu’un nouveau conflit nécessitant un armement de plus en plus moderne et sophistiqué était inévitable avec Israël. La relation qui lie Hassan Nasrallah et Bachar al-Assad a pris une tournure très personnelle suite au conflit, créant presque une dette que le Hezbollah semble être encore occupé à payer.

En dépit de ces destins désormais liés en apparence, les choses ne sont toutefois pas idylliques entre les deux acteurs et il convient de nuancer l’évolution positive de leur entente en signalant plusieurs bémols. Hassan Nasrallah, s’exprimant durant la commémoration de l’Achoura en novembre 2013, a certes évoqué le déploiement de ses hommes extra muros en encensant notamment la Syrie d’avoir été un  « bastion de la résistance palestinienne »[5]. Mais la mise en avant de cet argumentaire récurrent portant sur la résistance régionale ou de celui dépeignant un régime baathiste garant de la sécurité des minorités au Proche-Orient, permet déjà de relativiser l’hypothétique  sympathie des chiites duodécimains  vis-à-vis de la « secte » alaouite sur le plan religieux. Deuxièmement, il convient également de rappeler que l’étiquetage « prosyrien » des forces dites du 8-Mars – menées par le Hezbollah dans le champ politique libanais contemporain – relève de la caricature politique (procédant des slogans du Courant du Futur de Saad Hariri), puisqu’il n’est bien entendu pas question de prôner une quelconque annexion du Liban par la Syrie[6]. Certains combattants du Hezbollah ont, en outre, gardé un souvenir amer de la passivité du régime baathiste pendant les bombardements israéliens de 2006, alors que celui-ci a rapidement revendiqué avoir joué un rôle important dans la « victoire divine » du mouvement. Le Hezbollah est par ailleurs conscient que le clan des Assad a un historique très douteux vis-à-vis des mouvements politico-religieux, puisque Damas a soutenu certains groupes islamistes tels le Hamas sur le plan régional tout en réprimant – parfois en massacrant – les Frères Musulmans sur l’échiquier politique interne. Et, last but not least, le Hezbollah n’a certainement pas oublié que la Syrie, contrairement à l’Iran, s’est cycliquement montrée disposée à négocier avec Israël, quitte à normaliser ses relations avec l’Etat hébreu si un accord devait être atteint.

L’entente entre le Hezbollah et la Syrie baathiste a tendance à estomper plusieurs épisodes sanglants comme celui de 1987, mais ce passé tumultueux implique nécessairement l’existence, au sein des deux camps, d’individus qui ne s’apprécient guère, voire qui se détestent. La relation dont il est question ici revêt bel et bien l’habit d’une alliance construite, avant tout stratégique et bien terre-à-terre entre deux acteurs politiques directement voisins et cruellement isolés sur le plan diplomatique. La réalité géopolitique impose en outre au Hezbollah de s’entendre avec son voisin syrien. Il n’est pas dans la même position que le Hamas, qui peut éventuellement se tourner vers le Qatar, la Turquie ou l’Egypte au gré des opportunités. De plus, alors que le Hamas (dont le leadership a longuement été installé à Damas) a pu développer des liens profonds avec la société syrienne, il faut garder à l’esprit que les cadres du Hezbollah se sont focalisés sur une coopération avant tout politique et militaire avec le régime Assad. Ceci lui a très certainement facilité la tâche lorsqu’il s’est agi d’adopter et de relayer le discours loyaliste dénonçant un soulèvement islamiste sunnite inspiré et alimenté par des acteurs étrangers.

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© Al Manar. Les chars de l’armée à Qousseir, en Syrie. La ville a été reprise en juin 2013 aux rebelles grâce à l’appui du Hezbollah.

Alors qu’il a initialement traité la Syrie comme une force ennemie, attaquant ses troupes et ignorant ses décrets, le Hezbollah de Nasrallah a opéré un virage à 180 degrés à partir de la fin de la guerre civile et à l’aube de la pax syriana au Liban. L’accession de Bachar al-Assad au pouvoir en 2000 a enfin marqué le début d’un partenariat plus équilibré entre les deux acteurs. Le « choix » qu’a fait le Hezbollah de s’engager « à la vie, à la mort » aux côtés du régime syrien contribue à gommer certains griefs du passé et est manifestement voué, en cas de scénario victorieux pour le régime de Damas, à consolider le lien  qui unit les deux acteurs.

Conclusion

L’examen de l’« axe de la résistance » à la lorgnette du Hezbollah révèle certes des intérêts communs qui expliquent la réalité partielle de ce paradigme, mais il met également en relief des agendas propres à chaque acteur qui trahissent la virtualité relative de celui-ci. Si l’acteur palestinien semble finalement jouer un rôle secondaire au sein d’une coalition qui se prétend avant tout anti-israélienne, on peut réellement se poser la question de savoir ce qui unit celle-ci au-delà d’une stratégie de survie pure et simple. Entre un Hamas sunnite et un régime baathiste largement tenu par des éléments « nusayris » (alaouites), l’idée d’un axe proprement chiite ne tient guère la route. Un autre aspect tentant de la caricature, insistant sur la dimension clientéliste des acteurs (consistant à évoquer grossièrement deux groupes terroristes « télécommandés » par deux Etats-voyous), ne correspond pas non plus totalement à la réalité oxymorique d’un Hezbollah à la fois de plus en plus autonome – sur le plan sociopolitique – et de plus en plus dépendant – sur le plan militaire – vis-à-vis de ses alliés régionaux que sont l’Iran et la Syrie.

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[1] LAMLOUM, O., « La Syrie et le Hezbollah : partenaires sous contrainte ? », pp. 93-101 in MERVIN, S. et alii, op. cit., pp. 94-95.

[2] LEENDERS, R., « Lebanon: Amal and Hizbullah Clash », in Middle East International, N°575, May 1998, pp. 7-8.

[3] LEROY, D., Hezbollah, la résilience islamique au Liban, Coll. « Comprendre le Moyen-Orient », Paris, Ed. L’Harmattan, 2012, pp. 161-164.

[4] BLANFORD, N., « Collision course – Israel and Hizbullah maintain readiness for war », in Jane’s Intelligence Review, 11/06/2013.

[5] Déclaration de Hassan Nasrallah du 14/11/2013.

[6] BALANCHE, F., « Syrie-Liban, des relations complexes », in Moyen-Orient, N°2, octobre-décembre 2009.