23/07/2014

La problématique de la citoyenneté à travers la pensée et la pratique politique dans le monde arabe (Partie 2)

Par Lina Kennouche, titulaire d’un master recherche en sciences politiques de l’USJ (Beyrouth) et Chafik Gaouar, analyste politique

Les penseurs de la Nahda, dont Mohamad Abdu et Jamal Eddine al-Afghani, ont soutenu que l’islam ayant éradiqué le pouvoir religieux à la racine, avait instauré le pouvoir de la raison. Les réformistes musulmans avaient la conviction que le renforcement du sécularisme était l’unique moyen de briser le carcan d’une pensée desséchée et de secouer des sociétés ayant cédé à l’inertie et au fatalisme. L’interprétation rationaliste du Texte était la voie de revivification du politique en tant que cadre autonome et source de solidarité. Cependant, si l’aire arabo-musulmane a connu une sécularisation de facto, le débat sur la laïcité est récent. La problématique de la séparation de l’Etat et du religieux ne se pose pas de la même manière en Occident et en Orient. De même la notion de laïcité est étroitement liée aux processus particuliers de modernisation. L’appréhension de cette problématique implique une distinction entre sécularisme et laïcité. Le premier désignant une tendance objective conduisant la désacralisation d’un large champ d’activités dont celui de l‘organisation sociale.

Contrairement aux sociétés occidentales, dans les sociétés arabes, la dissociation entre le processus de sécularisation et celui de laïcisation est plus affirmée. Cet état de fait est étroitement lié à la question nationale  dans la mesure où le combat pour l’accès à la modernité a été essentiellement un combat contre la domination étrangère et non contre un ennemi intérieur comme cela fut le cas en Europe. La religion fortement mobilisée lors des luttes anticoloniales comme principal bouclier identitaire a acquis une dimension géopolitique relativement absente jusque là et en est sorti fortement renforcée et rénovée. Par ailleurs l’appel aux réformes et à la modernisation est au départ venus des ulémas les plus éclairés, formés pour la plupart à Al Azhar et dont l’objectif principal était de convaincre les pouvoirs musulmans de s’engager dans la modernité en prouvant non seulement que l’islam ne s’y oppose pas mais qu’il en est l’initiateur. Cette donnée est capitale pour comprendre pourquoi les régimes politiques les plus laïcs n’ont pas manqué de faire référence à la religion pour légitimer leurs politiques. Bien que les sociétés arabes aient engendré des courants résolument laïcs, ceux-ci sont restés minoritaires, le concept de laïcité étant étranger aux processus socio-historiques des sociétés arabes. La montée de l’islamisme au cours des dernières décennies a redonné de l’ampleur au débat sur la séparation du spirituel et du temporel au cœur des préoccupations des sociétés arabo-musulmanes.

© Daniel Mayer. La mosquée Al-Azhar, au Caire en Egypte, où étaient formés les ulémas les plus éclairés

La laïcité a été souvent utilisée par des groupes sociaux minoritaires, pour justifier l’exclusion et légitimer les pouvoirs autoritaires. Elle est instrumentalisée par une élite sociale qui cherche à se démarquer des couches majoritaires exclues du processus de modernisation.  Ainsi la laïcité est devenue, depuis quelques années, la valeur fondamentale du nouvel ordre mondial, conséquence de l’étiolement de la pensée critique et libérale. Réduite à une théologie par les élites politiques arabes, elle ne diffère guère dans son dogmatisme, des mouvements islamistes, et est tout aussi impuissante à développer de véritables solutions aux défaillances structurelles des Etats. L’expérience communiste a bien montré que le caractère résolument laïque du pouvoir ne constituait en rien une garantie contre l’asservissement des individus, ni contre l’exclusion sociale et la négation des libertés politiques. La récupération et la dénaturation de l’idée laïque dans les pays arabes s’explique en grande partie par le fait qu’elle a été empruntée à la pensée occidentale sans faire l’objet de critique et sans tenir compte des réalités socio-historiques dans le monde arabe. Elle a ainsi permis la reproduction sur des bases modernes, de l’ancienne idéologie politique musulmane fondée sur la nette séparation de ceux qui ont un statut khassa et du commun des mortels dit amma.

Dans les pays multiconfessionnels, comme l’Egypte, la Syrie, le Liban et la Turquie, le laïcisme est considéré comme la seule idéologie susceptible de transcender les clivages communautaires pour fonder une communauté nationale. Or, l’expérience des Balkans a démontré qu’elle a exacerbé les identités confessionnelles dans la mesure où elle n’a pas conduit à l’enracinement d’une identité nationale. C’est donc la nation qui se construit sur une solidarité effective et sur la fondation réelle de la citoyenneté qui engendre le dépassement des barrières communautaires et conduit à une forme de « laïcité » et non l’inverse.

© WordPress. Dans les pays multiconfessionels, comme la Turquie par exemple (ici le Bosphore d’Istanbul), le laïcisme  permet de fonder une communauté nationale

Dans les faits, l’attitude des Etats arabes revendiquant l’idéologie laïque a été extrêmement ambivalente en ce sens où ils se sont octroyés pour mission de réformer la religion, ont dicté aux imams les prêches dans les mosquées, et sont intervenus dans l’interprétation des textes.  Le véritable enjeu n’était donc  ni religieux ni laïc mais résidait en réalité dans la quête et le contrôle du pouvoir.

Contre les tenants d’une laïcité autoritaire et instrumentalisée, la mouvance islamiste (malgré les différences qui existent entre les différents partis se référant idéologiquement à l’islam politique) défend un projet islamique de la construction de l’Etat. Cette question peut être ramenée a la question nodale de l’application de la chari’a, qui est perçue comme source d’identité et de paix civile. Elle est mise en opposition, dès lors, au principe d’adhésion et d’identification à l’Etat perçu comme principe de coercition. Cette demande d’application de la chari’a renferme cependant deux problèmes fondamentaux : le risque de réduire l’islam à sa dimension juridique et la possible confusion entre loi religieuse et concept de droit issu de l’évolution des idées politiques modernes. La tentative des partis islamistes de substituer la loi divine au droit positif conduit à un conflit de légitimité entre le pouvoir politique lié à la volonté populaire et le pouvoir religieux dépositaire de la loi religieuse, elle renvoie à une représentation du droit comme catalogue de jugements et non comme système global de législation. Or, le droit ne peut être réduit à un jugement et demeure avant tout une institution qui s’applique à tous, sans égard pour les croyances et les convictions, et en ce sens le seul système garant de l’autonomie des pouvoirs législatifs et judiciaires, et de l’application de la justice, de l’égalité, et de la solidarité nationale. L’histoire musulmane prouve que dans les faits la distinction a été opérée entre jugement politique et jugement religieux, depuis l’empire omeyyade. Les sultans ottomans, en suivant cette voie ont introduit le terme qanun, pour désigner une juridiction créée par l’Etat dans le but de codifier et de régulariser des questions revêtant un caractère politique et impersonnel. Ainsi les ulémas ont donc réinterprétés le Texte et ont élaboré une règle de jurisprudence dite al-masalh al-mursala (les intérêts courants), qui justifient le fait qu’une réglementation ne s’inscrit pas dans un cadre religieux. Il en va de même de la deuxième règle de jurisprudence selon laquelle al-darourat tubih el-mahzourat. Par ces deux arguments, les ulémas ont quasiment fondé le champ séculier sur des principes religieux. Cette démarche de sécularisation de la raison juridique s’est poursuivie depuis.

© Nikola Smolenski. Les sultans ottomans ont inventé le terme de qanun, désignant une juridiction créée par l’Etat dans le but de codifier et de régulariser des questions revêtant un caractère politique et impersonnel

Au delà de la conception du droit, le conflit entre partisans de la loi politique et partisans de la loi religieuse, pose donc le problème du pouvoir législatif, de son statut, de sa place, de ses prérogatives et de son indépendance. Or, ce pouvoir qui constitue l’édifice politique des sociétés modernes, est complètement absent dans le discours des partisans d’un Etat islamique, au prétexte que l’homme ne peut légiférer lorsqu’une législation divine existe, et confondant par là la chari’a.

La tendance à associer le domaine religieux et le domaine politique est essentiellement due à des problèmes d’ordre politiques. L’ascension des mouvements islamistes s’inscrit en faux par rapport à  la tradition musulmane qui, dès la fin du califat “bien guidé”, sépare nettement compétences des oulémas et compétences des souverains. Les sociétés arabes subissent donc une double rupture avec la modernité d’une part et les modèles sociopolitiques passés d’autre part.  La réappropriation de l’Etat passe donc par une réappropriation du politique afin de désacraliser cet espace et briser le monopole des élites qui, en créant un “domaine réservé”, ont institué une exclusion des sociétés. La réussite de ce processus historique est largement tributaire de la rénovation de la pensée politique arabe.  L’alternative passe donc par l’élaboration d’un projet national et démocratique qui prenne en charge la réforme et l’ouverture du système politique.