26/08/2014

Les États européens accroissent leur engagement en Irak, mais à quel prix?

Par Barbara Gianessi, Institut MEDEA

Après plusieurs semaines d’hésitation, l’Union européenne a décidé d’approuver la décision de certains États membres d’une plus grande implication dans le conflit irakien. Lors d’une réunion d’urgence, qui s’est tenue le 15 Août à Bruxelles, les vingt-huit ministres des Affaires étrangères européens ont publié une déclaration commune accueillant tout effort visant à fournir des armes aux combattants kurdes, actuellement engagés dans une confrontation intense contre les militants de l’État Islamique dans le nord de l’Irak [1]. La France et le Royaume-Uni ont déjà commencé à livrer des fournitures militaires aux forces kurdes, tandis que l’Italie et la République Tchèque examinent les différentes options pour intervenir. L’Allemagne réfléchit encore à approvisionner les militaires dans le nord de l’Irak, surtout dans le domaine du transport et d’équipements non létales.

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© Reuters, Ari Jalal. Les troupes kurdes participent à un déploiement de sécurité contre les militants de l’État ​​islamique.

Cette décision marque un changement par rapport au précédent attentisme des pays européens qui, au cours des dernières semaines semblaient considérer l’aggravation de la crise en Irak comme un problème essentiellement américain [2]. Plusieurs éléments pourraient expliquer pourquoi l’UE se montrait réticente à prendre des mesures sur la crise irakienne. Premièrement, les décideurs européens portent encore la charge de l’invasion occidentale de l’Irak en 2003, une intervention qui ne représente pas seulement un moment de profonde division de la communauté internationale, mais qui a également exacerbé jusqu’à un point de non retour le sectarisme en Irak. Deuxièmement, l’UE est bien consciente de la complexité du scénario irakien, qui pour le moment est intimement liée à la guerre civile syrienne, un conflit en cours qui a mis en lumière la réticence, ou l’incapacité de la communauté internationale d’élaborer une solution commune. L’État islamique, qui maintenant a le contrôle de près qu’un tiers de la Syrie et de vastes zones de l’Irak, a capturé le territoire des groupes islamistes rivaux. Selon l’Observatoire syrien pour les droits de l’homme, l’État Islamique en Syrie a connu son expansion la plus rapide en juillet, recrutant près de 6300 nouveaux combattants. Enfin, il faut noter que la montée en puissance de l’EI en Irak a été rendue possible grâce à l’alliance avec les groupes sunnites locaux, dont les griefs politiques sont restés insatisfaits lors de l’administration de l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki.

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© AP\ Karim Kadim. Le député irakien Haidar al-Abadi a été nommé Premier ministre de l’Irak

La clé de l’accélération de la réaction des États de l’UE a été l’agression, ce mois-ci, des minorités religieuses, notamment des Yézidis, une ancienne et relativement petite minorité que l’État Islamique considère comme hérétique. Selon l’ONU, jusqu’à 20.000 Yézidis sont piégés dans les montagnes du nord de l’Irak, tandis que des centaines ont été tués ou enlevés et d’autres sont encore menacés par l’EI [3]. De plus, les pays européens sont gravement préoccupés par les rapports selon lesquels environ 1700 musulmans radicaux de la France, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne auraient rejoint l’EI, ce qui pose une menace potentielle pour le territoire de l’UE [4]. En fait, il y a quelques mois, en mai dernier, quatre personnes ont été tuées dans une attaque au Musée Juif de Bruxelles qui aurait été commis par un islamiste radical français qui a combattu en Syrie.

 Displaced people from the minority Yazidi sect, fleeing the violence in the Iraqi town of Sinjar, re-enter Iraq from Syria at the Iraqi-Syrian border crossing in Fishkhabour

© Reuters. Les Yézidis déplacées fuient la violence en Irak

L’initiative européenne se présente en même temps que l’avenir politique de l’Irak se trouve toujours en équilibre précaire. Sur le plan militaire, lundi les combattants kurdes, connus sous le nom des Peshmergas, ont repris le barrage de Mossoul avec l’aide des frappes aériennes américaines. Le 8 août, Washington a décidé de se réengager en Irak dans une intervention aérienne considérée comme limitée. Le mardi, les forces irakiennes ont également lancé une offensive sur Tikrit, la ville natale de l’ancien dictateur exécuté Saddam Hussein, pour expulser les combattants de l’État Islamique et ont exigé que les États-Unis étendent leur campagne de bombardements. Sur le front politique Maliki, qui avait perdu le soutien interne et international, a accepté le 14 Août de démissionner. Les ministres des Affaires étrangères de l’UE ont demandé à son successeur, le chiite Haider al-Abadi, de former un gouvernement inclusif. Al-Abadi a maintenant vingt jours pour constituer un cabinet. Mais répondre aux revendications des Kurdes et des sunnites irakiens, qui se sont sentis mis à l’écart par al-Maliki, ne sera pas une tâche facile.

 

La menace des retombées islamistes en Europe et les rapports sur les atrocités contre les minorités religieuses irakiennes ont convaincu les États de l’UE à s’engager directement dans ce scénario complexe. Avec le gouvernement central dans une impasse politique, les Peshmergas sont apparus à la communauté internationale comme l’allié le plus fiable pour s’opposer à l’avancée de l’EI dans le nord de l’Irak. Néanmoins, l’UE et la communauté internationale doivent accepter que la décision d’armer les combattants kurdes pourrait conduire à des résultats imprévisibles, peut-être même au démembrement de l’Irak. En fait, les différents succès des Kurdes contre les extrémistes sunnites donnent sans aucun doute à la région semi-autonome kurde le levier d’exiger la pleine indépendance par rapport à Baghdad. Les Peshmergas ont déjà augmenté leur influence dans la région de Kirkouk et dans d’autres territoires contestés et ils refuseront probablement toute solution à la crise irakienne qui ne prendra pas en compte cette nouvelle réalité [5]. Alors que les gouvernements européens se préparent à intensifier leur engagement en Irak, ils doivent être prêts à accepter les conséquences à long terme de leur initiative.

[1] Council Conclusion on Iraq |
http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/EN/foraff/144311.pdf

[2] Washington Post |
http://www.washingtonpost.com/world/europe/seeing-iraq-horror-europe-reconsiders-reluctance/2014/08/15/4479292c-2447-11e4-8b10-7db129976abb_story.html

[3] Al Jazeera English |
http://www.aljazeera.com/video/middleeast/2014/08/un-warns-potential-yazidi-massacre-iraq-2014813155345166217.html

[4] Usa Today |
http://www.usatoday.com/story/news/world/2014/08/15/europe-reconsiders-iraq/14097377/?utm_source=feedblitz&utm_medium=FeedBlitzRss&utm_campaign=usatoday-newstopstories

[5] Al Monitor | http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2014/08/iraq-new-prime-minister-difficult-mission.html#ixzz3Av7ad1z