25/09/2014

Batailles perdues de l’Occident et de l’Orient, guerre perdue de l’Homme?

Par Sébastien Boussois

« Barbarie, horreur, lâcheté, crime odieux, etc ». L’affect, les mots de l’émotion ne cessent d’affluer dans les médias et l’opinion pour définir et qualifier l’assassinat du guide de montagne français, Hervé Gourdel, décapité dans le massif du Djurdjura en Algérie, par un groupe se revendiquant de l’Etat islamique hier, ce mercredi 24 septembre.
Aussi odieux et abject en effet que soit ce crime, il semble que l’amnésie collective et le pathos masquent pourtant mal les raisons du pourquoi de l’émergence de tels groupes incontrôlables, aux méthodes sanguinaires, agissant au nom d’un prétendu Islam que la majorité des musulmans ne reconnaissent pas, et en lutte contre un Occident arrogant et démantelant la région pour son propre intérêt depuis un siècle.
Depuis des décennies, les Américains et l’Occident, tentent de refaçonner un Moyen-Orient compliqué, dont ils n’ont pas la maîtrise ni la connaissance. Le complexe militaro-industriel des pays occidentaux orchestre savamment sa vision de l’orient sans s’intéresser à lui. Les Occidentaux prétendent depuis dix ans intervenir au nom de leur propre sécurité et afin d’éviter que la menace islamiste s’exporte de nouveau jusque sur leur territoire. Ce choc des civilisations et des cultures, tant appréhendé par Huntington au moment de l’effondrement du bloc soviétique et de la fin de la guerre froide semble, au nom de l’intérêt d’une minorité de belligérants côté occidental et côté musulman, devenir une prophétie auto-réalisatrice. Nous y aurions tellement cru, que ce clivage entre l’axe des croisés et l’axe du mal, pure construction réthorique devenue par le truchement de la realpolitik, réellement politique, semble survenir. Les guerres menées par les Américains et l’OTAN depuis plus de dix ans dans la région ont été de réels échecs, déstabilisant les Etats, favorisant certaines minorités religieuses au détriment d’autres, armant les milices sunnites en Irak pour affaiblir les chiites, et conduisant à ce que l’on redoutait et ne pouvait admettre: le retour de « la » guerre de religion et des guerres confessionnelles. Longtemps, la géopolitique a fui ce concept résurgent de guerres des religions, préférant y voir des guerres politiques, mais la bataille des mots semble plus forte: un président américain prêtant sermant sur la Bible, leader d’un pays où les mouvements chrétiens de tout ordres rééexplosent contre une région moyen-orientale où l’islam majoritaire reste silencieux ou inefficace face à la radicalisation de certains, qui deviennent le porte-étendard de la résistance contre les acteurs impérialistes de guerres occidentales perdues d’avance.

Les batailles perdues de l’Occident?

© Reuters | Les combattants de l'EI dans la ville de Tel Abyad, en Syrie

© Reuters | Les combattants de l’EI dans la ville de Tel Abyad, en Syrie

Les conséquences politiques et humaines des interventions sont multiples: le « martyr » Hervé Gourdel nous fait oublier que l’embargo et les sanctions américaines contre l’Irak depuis 2003 ont fait près d’un million de morts; que les guerres menées par l’ancien président américain Georges Bush junior ont fait plus de morts qu’Al Qaida; que la disproportion de la riposte israélienne contre les actions terorristes du Hamas a provoqué la mort de 2500 Palestiniens de Gaza l’été dernier. Occulté que ces guerres contre le terrorisme et contre l’islam radical, n’ont fait que le nourrir par la résistance mais aussi par l’affaiblissement des structures étatiques de certains pays ou de certains pouvoirs politiques modérés. Exit que les conflits d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier et que davantage intra-étatiques qu’inter-étatiques ils ne se résolvent plus par l’intervention extérieure et les bombardements; que l’existence de ces groupes radicaux donnent toute légitimité pour continuer à intervenir au Moyen-Orient et avoir prise sur une partie de ses intérêts géostratégiques; que les « relations internationales » ne tirent pas de leçons d’expériences passées et que du Vietnam, à l’Afghanistan en passant par l’Irak ou Gaza, l’ingérence des grandes puissances occidentales n’ont permis de ne gagner aucune guerre; qu’enfin, les mouvements terroristes et islamistes radicaux se nourrissant aussi de la frustration et de la souffrance de telles situations conflictuelles et de la violence des ripostes occidentales ont pu prendre appui sur des Etats aux structures affaiblies. C’est le cas au Mali de l’héritage post-colonial et de la faiblesse de l’administration et de l’armée ayant favorisé l’enracinement d’AQMI. C’est le cas du démantèlement de l’armée irakienne en 2003 et du favoritisme accordé aux chiites au détriment des sunnites prenant leur « revanche » aujourd’hui par une forme de « Printemps » à leur façon au travers de l’Etat islamique, etc), affaiblissement du Fatah et de l’Autorité palestinienne depuis vingt ans sciemment construit par Israël ayant permis au Hamas d’émerger soutenu d’ailleurs par l’Etat hébreu à la fin des années 1980 contre Yasser Arafat. En attendant, les USA et ses alliés continuent d’esquisser leur dessein de grand Moyen-Orient voulu par Georges Bush junior et qui se dirige progressivement vers un grand chaos orchestré; que l’argument énergétique ne tient plus et n’est évidemment plus un prétexte majeur à l’enracinement américain géostratégique de longue durée dans la région.

Les batailles perdues de l’Orient

Les dictatures plus ou moins laïques au pouvoir au Moyen-Orient depuis des décennies, et la transformation régionale en cours depuis trois ans, ont permis après une dizaine d’années de guerres occidentales contre l’Irak et l’Afghanistan, avec le concours indirect du « gendarme du monde », de favoriser l’émergence de mouvements islamistes radicaux. La majorité silencieuse des musulmans interroge les Occidentaux: ces derniers sont-ils seulement prêts à les entendre, ou leur méfiance ancestrale à l’égard de l’islam, sous quelque forme qu’il soit, ne les rend-ils pas autistes? L’incapacité des Arabes à s’entendre, le soutien plus ou moins ambigu des Américains et des Européens à certains mouvements anti-Assad en Syrie depuis trois ans, nous font perdre la raison et nous font nous émouvoir à outrance de la décapitation d’un Français, au moment endroit au mauvais moment. Il est fort à parier que sur le croissant géographique qui court du Maghreb au Machrek, un certain nombre de groupes viennent à se revendiquer de l’Etat islamique, face à l’essoufflement d’Al Qaida, mais également attirés par la fortune subite de Daesh.

La guerre perdue de l’Homme

Face à l’embourbement des « Printemps arabes », à la difficile transformation des Etats sclérosés de la région, à la difficulté pour la société civile de parvenir au changement politique réel, les groupes militaires para-étatiques djihadistes vont proliférer et constituer une menace sérieuse pour les Occidentaux dans le monde mais aussi sur le sol européen.

© Bulent Kilic/AFP/Getty Images | A Syrian Kurdish woman wipes during the clashes between jihadists of the Islamic State (IS) and Kurdish fighters.

© Bulent Kilic/AFP/Getty Images | A Syrian Kurdish woman wipes during the clashes between jihadists of the Islamic State (IS) and Kurdish fighters.

Pourquoi s’engager dans une nouvelle intervention dont on est à peu près sûr qu’elle sera un échec? Pourquoi ne pas tirer de leçons de l’histoire ou d’appliquer des lois scientifique pour en déduire que les puissances occidentales nourrissent leur propre malheur et celui des musulmans? Quelle solution politique adopter face à l’impuissance de la solution militaire? Ce qui se passe depuis dix ans dans la région sur le plan humain est tragique, avant tout pour les habitants du Moyen-Orient et de l’Orient: de Bagdad à Kaboul, en passant par Damas et Gaza city, ils sont dans l’immédiateté otage d’une minorité de radicaux qui nourrissent leur haine de l’Occident et tiennent d’une main de fer une majorité par la violence, incapables de redorer une image régionale et culturelle devenue culturaliste (l’islam est comme ci, l’islam est comme cela, il y’a une violence inhérente à cette religion et son seul objectif est le djihad et la conquête du monde); dans le long terme, le Moyen-Orient est devenu avec le concours des Occidentaux une région dépossédée de son autonomie politique, impuissante à être maître de son propre destin. Les valeurs de sécurité collective et l’idée selon laquelle les Occidentaux sont seuls dépositaires de la paix mondiale, ne valent que par l’acceptation de ces principes par le reste du monde. Mais à intervenir à tort et à travers en créant ou nourrissant la frustration et la haine d’une minorité active radicalisée et barbare, les Occidentaux créent des martyrs en puissance. Hervé Gourdel est malheureusement, c’est à parier, le premier d’une longue liste. Le Quai d’Orsay a appelé à la méfiance des Français dans plus d’une trentaine de pays. A quand de grandes mobilisations et manifestations de la part des Musulmans dans les grandes capitales européennes? S’ils ne font pas porter leur propre voix, certains risquent encore de parler et agir pour eux. Et c’est souvent ainsi que par l’incompréhension, la méfiance, la haine de l’Autre, on crée l’irréparable: bouleverser l’ordre naturel et croire que le mektoub est entre nos mains, nous Occidentaux. Les Américains, les Belges et les Français s’engagent dans une nouvelle guerre dont ils n’ont pas fini de payer encore les frais. Avant, on ne voulait pas croire en le choc des civilisations, des cultures, et le retour des guerres de religion; aujourd’hui, qu’ils soient survenus ou à venir, la croyance mondiale en ces trois évènements est omniprésente. Croyance ou réalité? C’est toujours la croyance et la passion qui gouvernent le monde et font agir des acteurs étatiques pressés par leurs opinions souvent plus émotives que réfléchies. Et les passions ont toujours été de tout temps le premier ennemi de l’être humain.