30/09/2014

Du jour sans lendemain, sur les conséquences d’un racisme d’Etat

Le Meilleur des mondes en voie de réalisation ?

Par Didier Van der Meeren, Le Monde des Possible (membre du réseau belge de la Fondation Anna Lindh)

400 migrants qui perdent la vie dans les eaux de la Méditerranée en octobre 2013.  Comment peut-on comprendre ce qui se passe là-bas, comment comprendre ce massacre quotidien, la politique migratoire en Belgique et ses centres fermés, la présence des personnes sans-papiers rescapées au Monde des Possibles[1] ?  Est-ce purement fortuit ?  Les quelques éléments de réflexions proposés ici se placent en écho d’une pratique d’accompagnement des demandeurs d’asile dans notre petite association de quartier à Liège.  Aucune prétention académique ou à l’exhaustivité ici donc, juste un regard engagé sur une politique migratoire, une « bio » politique.[2]

Y a-t-il une base théorique qui définirait les vies qui mériteraient d’être soutenues, améliorées et les vies « des hommes infâmes »[3] qui pourraient être laissées à l’abandon, laissées à la mort ? [4]   Le « laissez mourir » dont font l’objet les personnes migrantes de Lampedusa est d’une certaine manière intégré dans les calculs des gouvernements, il peut trouver une place dans leur champ de rationalité comme effet collatéral des politiques migratoires de l’Europe et ses Etats membres.  Il est aussi l’objet d’illégalismes et d’un marché très lucratif de passeurs professionnels.

Le racisme pour Foucault n’est pas une question d’idéologie mais une technique de gouvernement, un ensemble de dispositifs destinés à fragmenter le corps social pour créer les conditions optimales de sa gouvernabilité.

« Aujourd’hui, on peut voir dans le fantasme entretenu par ce qu’Alain Brossat appelle « la xénophobie d’Etat », dont le nom de code serait le dénommé « problème de l’immigration », un processus comparable : « tout se passe – je cite – comme si une certaine figure nébuleuse, plastique, de l’étranger était destinée à jouer, dans l’exercice du biopouvoir, le rôle que le « fou » générique et tout aussi nébuleux du XVIIème siècle joue dans celui du pouvoir moderne émergent ». Le sans-papier, le clandestin, l’étranger qui travaille au noir et menace les emplois, la famille nombreuse immigrée qui vit de l’aide sociale, le jeune d’origine étrangère rétif à l’ordre scolaire, le dealer, le délinquant des cités, l’Africain polygame, la prostituée balkanique, le Rom voleur de métaux, toutes ces figures « construites », fût-ce à partir de quelques cas réels, permettent d’opérer ce grand partage, d’alimenter la dynamique de l’exclusion et de l’inclusion qui, dopée par le « syndrome de l’invasion », va se mettre à produire de l’identité nationale par défaut et une démocratie de l’ « entre soi ».[5] »

Dans le champ du racisme rationnel qu’un Etat peut déployer, ce qui se passe à Lampedusa est la forme la plus aboutie d’une politique qui vise à ignorer cette population précaire que constituent les étrangers démunis de ressources, originaires de pays dominés.  Au monde des Possibles, nous accompagnons des personnes qui font l’objet d’une invisibilisation sociale, d’un isolement, d’une précarisation par le biais d’une politique d’Etat qui se traduit notamment par les expulsions brutales, la négation des droits fondamentaux, et favorise objectivement la surexploitation économique.  Les photos de cadavres sur les plages à côté de touristes méditerranéens comme l’existence de centres fermés ont une fonction spécifique d’exemplarité démonstrative de la politique sécuritaire et d’une certaine xénophobie fonctionnelle des Etat(s) dont les partis politiques et les populations autochtones sont affectés en retour.

La réflexion sur les mouvements de populations de Lampedusa d’une part et le déni d’existence ou la non-reconnaissance dont font l’objet les personnes sans-papiers peut s’initier à partir de la problématique ou notion de capital humain et la valorisation économique de la vie humaine.  Ce que Luca Paltrinieri[6]  questionne en mettant en tension le gouvernement des vivants et l’exposition à la mort d’une partie importante de la population.  Il s’agit d’essayer de comprendre le passage entre ceux qui (doivent) mourir et ceux qui peuvent (ont le droit de) vivre à partir de cette mise en équation /valorisation économique de l’existence humaine.

Qu’il y a-t-il de commun entre Lampedusa et un centre fermé pour migrants ?  A Lampedusa comme à Votem, les migrants se situent dans un espace politique qui matérialise le rejet de populations ciblées.  Sortes de non-lieux ou hors lieux que caractérisent un confinement et une extraterritorialité des individus qui y sont enfermés.  Les « enfermés dehors » le sont aussi en raison même de leur statut arbitrairement imposé ; l’extraterritorialité n’a pas besoin de murs et de barbelés pour être, elle peut être décrétée par le simple statut juridique du migrant frappé « d’un ordre de quitter le territoire ».  Le voilà de facto placé en hétérotopie, le non-lieu de l’illégalité l’entoure en permanence et le frappe de dissolution psycho-sociale.[7]

La fonction principale de ce placement raciste rationnel (cf. supra) dans un hors-lieu, espace d’exclusion de personnes devenues parias, est de créer une inégalité de statut entre elles et les citoyens nationaux et par cette inégalité autoriser des traitements particuliers, des gestions extrapolitiques des populations avec toutes les dérives autorisées par le régime d’exception.  A Votem comme à Lampedusa, les parias n’ont plus de citoyenneté et sont totalement dépourvus  de toute protection de leurs droits sociaux, ce qui autorise toutes les dérives inhérentes aux espaces concentrationnaires.

L’inégalité de statut conférée à ces migrants permet de justifier d’une part un traitement différencié spécifique aux migrants et d’autre part d’opérer un certain rapprochement avec les populations locales/autochtones aujourd’hui victimes des politiques de l’Etat dit social actif  qui reposent, entre autres, sur la théorie du capital humain[8].  Cette théorie spécifie que le capital humain est composé des talents, aptitudes, qualifications et expériences accumulées par des individus qui déterminent leurs capacités à travailler et à produire.  Elle relie pour la première fois l’éducation, l’entreprise, les loisirs, l’économie en un ensemble intégré qui valorise les compétences de l’individu, sa capacité d’autoévaluation et les investissements qu’il peut réaliser en lui-même pour les « optimiser ».  Le rôle de l’Etat est ici de favoriser l’activation de chacun-e pour qu’il/elle investisse en lui/elle-même et soit plus rentable qu’autrui.  Nous sommes ici dans une logique de concurrence où chaque personne devient son propre patron et est en compétition pour défendre son « portefeuille de compétences » en le faisant évoluer sur le marché du travail.

Dans la logique de la « maitrise des flux » qui révèle la violence raciste et structurelle des Etats, il est envisageable que les populations migrantes soient considérées comme difficilement insérables a priori dans ces nouvelles logiques de marché du travail ; cet a priori, c’est-à-dire le refus de les prendre en considération dans ce nouveau schéma permet de les reléguer d’office dans des fonctions subordonnées et souterraines pour leur faire jouer le rôle d’un nouveau lumpenprolétariat corvéable a merci.  Main-d’œuvre soumise en permanence à un chantage qui permet de garder les salaires bas et d’entretenir la concurrence entre travailleurs in et travailleurs out.

La nouvelle forme de souci de soi induite par la théorie du capital humain concerne et affecte tout le monde  : du migrant échoué sur une plage de Lampedusa au chômeur autochtone, travailleur sans emploi.  La technologie de la gouvernementalité néolibérale semble considérer ou avoir décidé souverainement que celui qui se présente aux frontières de l’Europe n’a pas d’utilisabilité/de rentabilité directe et est donc dénué de toute valeur économique.  La vie de ces « non-personnes » apparait alors superflue par rapport à la vie qualifiée, normée et dotée de « compétences» des Européens mais peut offrir en revanche un terrain d’investissement pour des pratiques de contrôle et d’exercices biopolitiques propres aux hétérotopies (contrôle des corps, tests de nouveaux dispositifs biométriques, …).

Simultanément et en opposition politique frontale, d’autres lieux sous d’autres temporalités suggèrent/proposent des modes de socialisation dans lesquels les personnes migrantes peuvent/ont le loisir de construire un discours, des pratiques qui seront les ébauches de nouvelles manières de penser, d’agir dans le cadre de luttes transversales et immédiates, de vivre dans des espaces communautaires structurés par d’autres logiques que les dominantes ou chacun-e contribue aux résistances & solidarités.[9]  La marginalité des occupants de ces espaces particuliers ne se manifeste alors que lorsqu’elle s’oppose à l’espace normé de l’Etat social actif et révèle ainsi toute sa facticité politiquement construite.

[1] Association qui propose des actions de formation et d’interpellation pour et par les personnes migrantes sur la rive droite à Liège, Belgique.  Voir www.possibles.org

[2] Au sens foucaldien entendue comme «technologie de gouvernement qui permet que les personnes puissent avoir une vie productive au service du capital»

[3] En lien avec l’article de Michel Foucault de 1977 dédié à des histoires qualifiées d’insignifiantes d’hommes et femmes qui ont été l’objet d’interpellations policières au 18e  siècle.

[4] A contrario, les décisions des Etats et de l’Europe sur les « logiques de flux migratoires» ne se disent jamais comme dispositifs de persécution mais elles n’en existent pas moins comme telles (Frontex, politique des Visas…).

[5] Jacques Munier, émission de France Culture « Autochtone imaginaire, étranger imaginé / Revue Mouvement «  accessible ici http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4629464 ,

[6]  Colloque “Exclusion, discipline, terreur: A partir de Michel Foucault”. Avril 2014

[7] « LE BIOPOUVOIR À L’ÉPREUVE DE SES FORMES SENSIBLES » – Brève introduction à un projet d’ethnographie des hétérotopies contemporaines – Michel Agier – ERES | Chimères  – 2010/3 – N° 74 – pages 259 à 270.

[8] Proposée par 2 économistes ; Becker et Schultz.  Voir « Investment in human capital » de Theodore Schultz (1961) qui présente pour la première fois la structure d’un « état social actif ».

[9] Voir aussi l’article «les fonctions politiques des témoignages numériques des migrants » Didier Van der Meeren in « Les oubliés de l’Internet Cultures et langues sur l’Internet oubli ou déni ? », Les Études Hospitalières, Bordeaux, 2014. http://www.leh.fr/edition/science-ethique-et-societe/les-oublies-de-l-internet-9782848745558.html