09/09/2014

Pourquoi le Hamas ne veut pas rendre les clés de Gaza à Mahmoud Abbas

Entretien avec Sébastien Boussois,  JOL Press (9/09/2014)

Le président palestinien Mahmoud Abbas a menacé, dimanche 7 septembre, de mettre fin à l’accord de réconciliation avec le Hamas, le mouvement islamiste qui contrôle la bande de Gaza. Il accuse le Hamas de refuser de « rendre les clés » de l’enclave à l’Autorité palestinienne.

JOL Press : Mahmoud Abbas a menacé dimanche 7 septembre de rompre avec le Hamas si la situation restait la même à Gaza. Concrètement, que souhaite l’Autorité palestinienne pour Gaza ?

Sébastien Boussois : Le clivage entre le Hamas et le Fatah, malgré une réconciliation de façade, est en train de se creuser. Passé le cap du drame politique et humain de cette guerre de cinquante jours entre le Hamas et Israël, on revient finalement à la question initiale de la gestion administrative et politique : qui va continuer aujourd’hui à gouverner Gaza ? Les conditions et les règles qui avaient été fixées lors de l’accord de réconciliation au mois de juin entre les deux partis palestiniens laissaient supposer que le Hamas rendrait les clés de l’administration à Gaza. Or, le gouverneur qui a été nommé par l’Autorité palestinienne à Gaza, Abdallah Abou-Samhadana, est aujourd’hui reclus dans sa maison dans l’enclave palestinienne et n’a toujours pas obtenu les pouvoirs qu’il aurait dû avoir dans le cadre de cet accord de réconciliation.

La situation entre les deux partis est donc loin d’être réglée, et on en revient finalement aux mêmes problèmes fondamentaux, c’est-à-dire une perception totalement opposée de la stratégie politique à adopter avec Israël. L’un est dans la « collaboration » avec Israël sur le plan sécuritaire (l’Autorité palestinienne) et l’autre, le Hamas, donne beaucoup de poids à la question de la résistance armée et violente comme outil de la politique. Le nouveau gouverneur à Gaza est finalement le reflet de cette impasse politique qui divise encore les Palestiniens. Les clés de l’administration de Gaza ne seront pas remises de sitôt à l’Autorité palestinienne. Cela avait déjà été pressenti lorsqu’il y a eu des règlements de comptes du Hamas, qui a liquidé un certain nombre de « collaborateurs » palestiniens d’Israël.

JOL Press : Qu’est-ce qui bloque exactement ? Pourquoi le Hamas refuse-t-il de céder le contrôle de la bande de Gaza à Mahmoud Abbas ?

Sébastien Boussois : Quel intérêt le Hamas a-t-il à rendre le pouvoir dont il jouit depuis 2006-2007, et avec lequel il a infligé, quoi qu’en dise Israël, une défaite cinglante à l’armée israélienne et au pouvoir israélien ? Aujourd’hui, 54% d’Israéliens – alors qu’ils étaient 81% à soutenir l’opération à Gaza – considèrent que cette guerre a été un échec. De l’autre côté, le Hamas considère qu’il a remporté cette bataille.

Le Hamas ne veut pas rendre les clés de sa victoire et de son pouvoir à l’Autorité palestinienne, qui de son côté a « brillé » par son absence pendant ces opérations militaires, a « brillé » en faisant le jeu du droit international depuis trois ans sans rien obtenir pour les Palestiniens, et a « brillé » par sa collaboration historique en matière de sécurité avec l’Etat d’Israël, l’ennemi juré du Hamas, sans finalement être capable d’empêcher une nouvelle guerre, ou en tout cas de faire avancer les négociations de paix en neuf mois de round avec l’administration américaine.

JOL Press : Quelles étaient les conditions de formation d’un gouvernement d’union nationale entre le Hamas et l’Autorité palestinienne ? Et quels sont les points d’achoppement ?

Sébastien Boussois : Il y a plusieurs éléments qui, conjointement, devaient permettre d’avoir une seule voix palestinienne au nom de l’ensemble des Palestiniens. Le problème, c’est qu’au-delà de ces accords, au-delà de la question de la gestion de Gaza et de l’assouplissement du Hamas – qui passe par l’abandon de la lutte armée et la normalisation politique du parti islamiste – le Hamas a toujours du mal à reconnaître l’Etat d’Israël, qui ne veut pas négocier avec lui. D’une certaine manière, Benyamin Netanyahou est ravi d’avoir un Hamas aussi fort : cela lui évite d’avoir à faire la moindre concession à l’Autorité palestinienne, arguant que ce « gouvernement d’union nationale » ne reconnaît toujours pas Israël et veut le détruire.

Mahmoud Abbas, relativement faible, peine à se faire entendre lorsqu’il demande l’application de cet accord, dans lequel il souhaite la reconnaissance de l’Etat d’Israël, la démilitarisation progressive du Hamas, et un gouvernement conjoint avec des gens un peu moins « sauvages » que ne le sont les cadres du Hamas dans leur mode de gestion de Gaza.

À l’heure actuelle, le Hamas crie donc victoire sur un tas de ruines et reste gagnant, au moins à titre honorifique, de cette guerre de cinquante jours. Il est dans une logique totalement différente de celle de l’Autorité palestinienne, qui continue à faire le jeu politique avec Israël, ce que le Hamas n’a pas grand intérêt à faire à l’heure actuelle.

JOL Press : Des élections générales palestiniennes sont prévues d’ici la fin de l’année. Pensez-vous qu’une telle échéance est tenable ?

Sébastien Boussois : Cette question des élections palestiniennes fait toujours l’objet un grand débat. Il faudrait un contexte favorable, apaisé, il n’y a pas d’information plus précise que cela à l’heure actuelle. Au mois de juin, le président palestinien avait appelé à tenir plutôt des élections locales. Je crois que Mahmoud Abbas cherche à s’assurer une marge de sécurité avant de prendre le risque de lancer des grandes élections.

Il est difficile de savoir aujourd’hui si le Hamas peut de nouveau gagner des élections, comme en 2006. Les Palestiniens sont en quelque sorte entre le marteau et l’enclume, entre l’Autorité palestinienne d’un côté qui a fait le choix de cette résistance pacifique qui n’a mené à rien, et le Hamas de l’autre côté qui a fait le choix de la résistance violente et de la guerre et contre-guerre avec Israël, qui a généré indirectement ces 2200 morts à Gaza.

Les Palestiniens ont du mal à croire aujourd’hui en des leaders qui soient capables de mettre fin à l’occupation et qui puissent créer de manière pratique un Etat palestinien. Aujourd’hui, personne n’est capable de prévoir à l’avance les résultats de ces élections. On est souvent surpris de la volatilité de l’opinion, qui peut très vite se renverser.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press