11/09/2014

Rien, sinon une défaite, n’est aussi mélancolique qu’une victoire 1 ; leçons de 50 jours de guerre à Gaza

Par Sébastien BOUSSOIS

Est-il possible de faire un bilan des vainqueurs et des vaincus de l’opération « Bordure Protectrice » qui pendant 50 jours a vu la bande de Gaza bombardée quotidiennement pour tenter d’affaiblir le Hamas voire de réduire totalement sa capacité de nuisance ? L’histoire permettra de prendre du recul, mais dès à présent, il y a quelques évidences.

L’idée que le Hamas ait remporté une victoire mais pas la guerre après l’opération « Bordure protectrice » a fait son chemin depuis quelques jours dans la presse  et auprès des spécialistes. Mais rien ne fait plus débat en réalité que cette conclusion d’une guerre de 50 jours qui fit tout de même plus de 2000 morts dans le petit territoire de Gaza, dont près de 600 enfants, 10 000 blessés et plus de 200 000 déplacés.

En réalité, au-delà des pertes considérables côté palestinien, mais aussi symboliquement côté israélien au regard du nombre de victimes habituel (72 morts dont 66 soldats de Tsahal, du jamais vu dans les guerres que l’Etat hébreu a mené contre Gaza), chacun a tenté un temps de s’approprier la victoire d’une guerre qui n’a mené à rien. Ou presque.

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Ismail Haniyeh salue la foule pendant un rassemblement dans la ville de Gaza le 27 août 2014 (© AFP/Mahmud Hams)

Israël n’a pas remporté de guerre et cela fait plus de quarante ans que cela dure. S’il a affaibli militairement le Hamas, l’armée israélienne a sous-estimé (ou fut surprise), par l’arsenal du mouvement islamiste et une fois encore sa capacité de résistance. La majorité des tunnels a été détruite, mais ils seront reconstruits. Le dôme d’acier a arrêté un certain nombre de roquettes, mais pas 90% comme ses défenseurs le maintiennent souvent. En moins de cinq ans, et dans le même temps où le bouclier anti-missiles s’est installé et perfectionné, des roquettes plus précises du Hamas tombent à proximité de Tel Aviv ou à Jérusalem. Le problème politique du Hamas et de son rapport à Israël, demeure, trois guerres plus tard. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, crédité de près de 80% des Israéliens derrière lui pendant la guerre, a vu sa côté de popularité chuter pour se retrouver confronté à près de 54% d’Israéliens considérant que la guerre avait été un échec. Pour resouder sa majorité et satisfaire les Israéliens, le Premier ministre a annoncé de nouveaux programmes coloniaux en Cisjordanie. 400 hectares seront pris aux Palestiniens à proximité de la colonie de Gvaot. Cela ressemble à une punition collective en réponse au meurtre des trois jeunes colons en juillet. L’éternelle pierre d’achoppement des négociations entre Israéliens et Palestiniens reste la colonisation en Cisjordanie. Déjà il y a un an, au moment de la reprise des négociations sous égide américaine, Netanyahou annonçait le lancement d’un grand projet à Male Adoumim, à coup sûr prévu pour diviser définitivement la Cisjordanie en deux. Par la tactique du salami, 500 000 colons vivent en Cisjordanie, résultat d’une œuvre politique persévérante depuis plus de quatre décennies. Comment permettre la solution à deux Etats dans cette situation ? L’autorité palestinienne affaiblie, Netanyahou a désormais l’ennemi idéal : celui qui ne rognera sur rien, le Hamas, et qui ne changera pas d’un iota ses positions : comme ce sont des terroristes et des islamistes, non modérés donc, Benjamin Netanyahou peut agir en toute impunité au nom de la sécurité et de la défense du pays. D’autant qu’en matière de sécurité, il a légitimé aux yeux de l’opinion la trêve durable, pour garder des forces, face aux autres menaces régionales : Etat islamique, Syrie, etc.

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7 septembre – la plage de Gaza © Mahmud Hams, AFP

Gaza a une fois encore tout perdu. Avec 2130 morts, la population gazaouie a payé un lourd tribut à la résistance du Hamas et à l’opération israélienne disproportionnée fidèle à la doctrine militaire Dahiya autorisant la démesure et le ciblage de victimes civiles. A ce titre, la jeunesse gazaouie fut l’une des grandes victimes : 600 enfants morts au milieu des décombres. Le problème est que près de 50% de la population a moins de 15 ans, et qu’il était prévisible que les principales victimes de la dernière guerre de Gaza soient les civils, les personnes âgées mais surtout les enfants et adolescents. L’UNICEF dénonçait fin juillet 2014 « le prix terrible que paient les enfants de Gaza ». L’ONG War Child of Defence dénonçait l’opération israélienne qui avait jusque fin juillet finalement fait plus de morts du côté des enfants mineurs que du côté des combattants du Hamas. La déclaration des droits de l’Enfant de 1959 énonce dans son article 1 que « L’enfant est reconnu, universellement, comme un être humain qui doit pouvoir se développer physiquement, intellectuellement, socialement, moralement, spirituellement, dans la liberté et la dignité. » Etait-ce le cas pour ces générations perdues d’Irakiens ou de jeunes Gazaouis aujourd’hui ? Certainement pas. Les conséquences du blocus et des restrictions alimentaires [2] imposées par Israël sur les enfants gazaouis ont fait l’objet de nombreux rapports d’ONG mais également des Nations Unies. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) s’inquiète elle régulièrement de la hausse des indicateurs de malnutrition qui condamnent l’avenir des jeunes : augmentation des cas de retard de croissance, explosion des cas d’émaciation et de déficit pondéral chez les enfants, montée des taux d’anémie chez les enfants et les femmes enceintes. Que ce soient les retards de développement, les retards cognitifs, les malformations physiques ou mentales, les effets psychologiques lourds pour une jeunesse sous le coup de la malnutrition ou de la guerre, Gaza est déjà sur la voie de l’Irak, qui a subi dix ans de sanctions internationales, qui provoquèrent au moins une génération d’handicapés moteurs et mentaux. Gaza sans sa jeunesse n’a aucun avenir humain, ni politique, ni social, ni culturel. Certains parlaient de politicide ou de sociocide. Ce qui est sûr c’est que le blocus n’est qu’une bombe à retardement pour des millions de Gazaouis qui devront un jour ou l’autre tenter de revivre en paix, avec les Palestiniens de l’autre côté, et les Israéliens. C’est aussi une bombe à retardement pour l’Etat hébreu. Il faudra tenter d’oublier l’histoire sanglante écrite par des factions politiques ennemies, qui tentèrent de les instrumentaliser plusieurs décennies. En attendant, la communauté internationale passive pendant le conflit, va une fois de plus reconstruire ce territoire dévasté.

[1] Citation du Duc de Wellington

[2] http://www.irinnews.org/fr/report/89323/isra%C3%8Bl-tpo-l-approvisionnement- alimentaire-%C3%A0-gaza-%C3%A9trangl%C3%A9-par-mille-jours-de-blocus