27/10/2014

Analyse

Extrait d’ouvrage : « Les diasporas et réseaux transnationaux du Maghreb et du Moyen-Orient » coordonné par Rukiye Tinas

À l’origine au singulier et avec un D (majuscule), évoquant la première expérience juive, le terme « diaspora » s’est obscurci par l’inflation de son usage. Terme devenu populaire dans la seconde moitié du XXe siècle, il pose un certain nombre de problèmes quant à sa définition. Il se trouve néanmoins un consensus sur plusieurs éléments de base inspiré de la Diaspora.

Dans la seconde moitié du XXe siècle et au XXIe siècle s’est
beaucoup développé le phénomène de dispersion des populations à partir d’un État-nation et de constitution d’un espace transnational à partir d’un « champ migratoire », constituant ainsi des « communautés transnationales ». À titre d’exemples, l’envoi d’ouvriers vers les pays économiquement plus avancés, à savoir l’immigration ouvrière ou de la main-d’œuvre « non qualifiée » vers l’Europe au début des années 1960 (Gastarbeiter), l’immigration familiale qui l’a succédée dès le début de la décennie suivante avec les regroupements familiaux, l’immigration ouvrière cette fois-ci « qualifiée » vers les pays pétroliers, l’immigration politique ainsi que le « brain-drain (la fuite des cerveaux) ». Au lieu de « diasporas » ou de « communautés transnationales », certains auteurs qualifient de « communautés de diaspora », les deux types de mouvements de populations apparus dès la seconde moitié des années 1960, ceux des « migrants volontaires » et des « réfugiés déplacés », qui font des passages transnationaux. Celles-ci créées dans plusieurs endroits sont engagées dans des relations interpersonnelles et interculturelles complexes avec à la fois leurs sociétés d’origine et d’accueil et manifestent une double conscience. Il ne peut donc s’agir de « déterritorialisation ». S’il y a « déterritorialisation », il y a nécessairement « reterritorialisation » des espaces et des frontières. Enfin, les membres de « diasporas », « communautés transnationales », « communautés de diaspora », ou encore de « nouvelles » ou « futures » diasporas, quelle que soit la qualification, peuvent être parfaitement intégrés ou acculturés dans les pays d’accueil, mais ne peuvent être complètement assimilés.

Les textes présentés dans cet ouvrage sont issus d’un workshop organisé par le Cercle des Chercheurs sur le Moyen- Orient (CCMO) tenu le 14 octobre 2013 à la Maison d’Europe et d’Orient à Paris. Nous souhaitions étudier les divers flux migratoires, anciens et nouveaux, les rapports des migrants transnationaux avec leur pays d’accueil (territoire d’installation) et leur mère-patrie (territoire d’origine), pour savoir comment les qualifier. Mais aussi les évolutions au sein de ces communautés transnationales si elles ne peuvent être considérées de diasporas. Étaient également les bienvenues les propositions de communication entre autres sur les questions de l’impact politique et économique des flux migratoires au Moyen-Orient, notamment dans les pays du Golfe ; de l’exploitation des travailleurs migrants (le « travail forcé », le système de la « kafala ») dans les pays moyen-orientaux où l’immigration pour le travail est unique par son ampleur et son développement, ainsi que la question de l’émigration féminine.

Stéphanie Anna Loddo nous a fait part de son étude sur la construction historique et l’évolution de la relation entre la diaspora palestinienne et la mère-patrie. Dans son article, elle démontre d’abord qu’une déconnection croissante entre le leadership politique et la diaspora a conduit à une fragmentation politique et à la revitalisation de la mobilisation palestinienne en diaspora. Elle analyse ensuite ces transformations dans le contexte de la diaspora du Royaume-Uni dont les campagnes politiques sur le droit au retour et sur la représentation politique témoignent de l’incapacité du leadership palestinien à créer des mécanismes de représentation politique de la diaspora. Taline Papazian, nous propose une étude sur l’un des principaux enjeux politiques de l’immigration pour les États israélien et arménien avant et pendant la période d’indépendance contemporain, à savoir les géopolitiques des fondations d’État dans les cas arménien et israélien. Elle signale que l’une des spécificités de l’entreprise étatique dans les deux cas est l’implication, dans le projet étatique, des communautés de diaspora, dont l’immigration a été une manifestation. La contribution de Natalia Ribas-Mateos porte sur la question de la migration circulaire à travers d’exemple de la diaspora marocaine de l’Europe du Sud (en Catalogne, en Espagne ou dans le sud de la France, à Perpignan et Marseille) qui est devenue l’une des communautés les plus représentatives de la migration internationale européenne. Elle met sous analyse les problèmes théoriques concernant ces circulations en s’intéressant davantage à Tanger en tant que ville frontalière, aux migrations de la région de Jebala ainsi qu’à l’insertion des Marocains dans les frontières intérieures de l’Europe. Gülcan Kolay étudie le rôle primordial joué par les commerçants kurdes de Turquie et d’Irak dans le processus de reconstruction de la région kurde en Irak, la Région Autonome du Kurdistan irakien, où l’on trouve des occasions commerciales exceptionnelles. Ce qui fait d’ailleurs d’elle un pôle d’attraction pour tous les Kurdes, et particulièrement ceux de Turquie selon elle. Enfin, Rukiye Tinas essaie de présenter les caractéristiques des Turcs qui vivent à l’étranger, en particulier en Europe depuis le début des années 1960, leurs rapports avec leurs pays d’accueil et la mère-patrie, ainsi qu’avec le gouvernement du Parti de la justice et du développement (AKP) en place depuis 2002. Autrefois gurbetçi dans leurs pays d’accueil, les Turcs de l’étranger appartiennent désormais à deux pays, le pays d’accueil et le pays d’origine – pour certains d’entre eux beaucoup plus au premier qu’au second, dit-elle. Elle conclut que parmi les concepts des Migrations Studies, celui qui leur convient le mieux est celui de « communauté transnationale » mais que le gouvernement turc en fait sciemment une « diaspora » constituant un atout important pour le rayonnement de la Turquie.