07/10/2014

La détente Iran-Occident : Entre rhétorique et perceptions erronées

Par Barbara Gianessi

La rencontre historique entre le président iranien Hassan Rohani et le Premier ministre britannique David Cameron, en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies à New York le 24 Septembre, a été considérée comme un signe du dialogue croissant entre l’Europe et Téhéran. La rencontre entre les chefs d’Etat des deux pays, en effet, n’avait pas eu lieu depuis la révolution iranienne de 1979. Les relations diplomatiques entre l’Iran et le Royaume-Uni avaient été interrompues en 2011, après qu’un groupe de manifestants aient pris d’assaut l’ambassade britannique à Téhéran pour protester contre de nouvelles sanctions contre Téhéran de la part de Londres [1]. Depuis l’élection de Rohani, les deux pays se sont dirigés vers le rétablissement de leurs relations diplomatiques, mais la récente réunion entre M. Rohani et M. Cameron symbolise non seulement un changement positif dans la politique européenne envers l’Iran, mais il illustre aussi les contradictions et les déclarations schizophrènes auxquelles cette détente doit encore faire face.

©  Site officiel du Président de la République islamique d'Iran La rencontre entre Rohani et Cameron

© Site officiel du Président de la République islamique d’Iran La rencontre entre Rohani et Cameron

En effet, quelques heures seulement après sa rencontre historique avec M. Rohani, M. Cameron, dans son discours de clôture à l’Assemblée générale, a confirmé qu’un “désaccord grave” persistait avec l’Iran, y compris « son soutien à des organisations terroristes, son programme nucléaire et le traitement de ses habitants » [2]. Ces déclarations ont embarrassé le président iranien et déclenché une réaction immédiate dans le pays. Les radicaux iraniens, en effet, continuent d’entretenir une obsession pour la Grande-Bretagne, en partie en raison de l’intervention de Londres dans le coup d’Etat contre le Premier ministre iranien Mohammed Mossadegh, en 1953 [3]. Les déclarations de M. Cameron ont donc joué le jeu des partisans d’une ligne dure, en sapant la position de Rohani face à l’opinion publique iranienne et en alimentant l’idée largement répandue selon laquelle le Royaume-Uni et l’Occident veulent encore interférer dans les affaires intérieures de Téhéran.

L’ennemi de mon ennemi est… encore mon ennemi?

Malgré l’environnement politique fragile, les attentes à l’égard d’une normalisation des relations entre l’Iran et la communauté internationale montent aussi à cause du rôle potentiel que l’Iran pourrait jouer dans la lutte contre les jihadistes du groupe de l’État islamique (EI, ou Daech).
Lors de son discours devant l’ONU, M. Rohani a apporté un soutien mesuré à l’action militaire occidentale en Irak, car cette intervention a été ouvertement demandée par le gouvernement irakien [4]. Néanmoins, de profondes divisions subsistent sur le conflit syrien, dans lequel l’Iran est encore l’un des principaux soutiens du régime de Bachar al-Assad . Il a par conséquent contesté la légitimité des frappes aériennes américaines contre le gouvernement central. C’est pourquoi, bien qu’ayant accepté l’idée qu’un effort coordonné avec l’Iran en Irak est en quelque sorte nécessaire, les puissances occidentales hésitent encore à intégrer pleinement Téhéran dans leur stratégie contre le groupe de l’État islamique.
Ce contexte politique est encore complexifié par les négociations sur le nucléaire en cours entre les représentants iraniens et le “groupe P5 + 1”, composé par les membres du Conseil de sécurité (Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Russie, Chine), plus l’Allemagne. La position du P5 + 1 est que la question du nucléaire et celle du groupe de l’Etat islamique devraient être séparées, mais la vérité est que la pression politique sur ces négociations augmente aussi à cause de la crise croissante en Irak et en Syrie.

L’éléphant dans la salle des négociations

Après le dernier cycle de négociations du groupe P5 + 1, qui s’est achevé le 29 Septembre, M. Rohani a déclaré que peu de progrès avaient été accomplis. Plusieurs questions techniques restent non résolues : le nombre de centrifugeuses que l’Iran devrait être autorisé à conserver, l’avenir du réacteur d’eau lourde d’Arak, et quand et comment les sanctions occidentales seront levées ou suspendues.

 © AFP | Le discours de Rohani devant l'Assemblée Générale le 25 septembre

© AFP | Le discours de Rohani devant l’Assemblée Générale le 25 septembre

Néanmoins, le véritable obstacle à un accord global avec Téhéran semble être essentiellement politique : la question du nucléaire n’est qu’un aspect de la politique d’”endiguement” de l’Occident envers l’Iran. En réalité, l’objectif occidental est de s’assurer que l’Iran n’aura pas, à tout moment, la capacité de perturber l’équilibre des forces régionales : même une simple amélioration de la puissance militaire conventionnelle de l’Iran provoquerait une réaction de la communauté internationale. Le vrai problème, donc, est que les puissances occidentales n’ont pas encore fait leur choix sur leur volonté d’accepter l’Iran comme une puissance régionale émergente. L’Iran est toujours perçue comme un acteur irrationnel, dont la politique étrangère est entraînée par l’idéologie et qui doit alors être politiquement et économiquement isolé. Ils refusent toujours d’accepter explicitement que l’isolement iranien, non seulement n’a pas désamorcé la menace potentielle du programme nucléaire de Téhéran, mais a fini par renforcer les radicaux iraniens qui ont basé leur pouvoir politique et économique sur l’opposition contre l’Occident.

Enfin il importe de souligner que la région a déjà payé le prix de la réticence de l’Occident à coopérer avec l’Iran, même dans des contextes géopolitiques dans lesquelles ils avaient des intérêts tactiques similaires. En 2001, pendant l’invasion américaine de l’Afghanistan, Washington et le gouvernement réformiste iranien de Mohammad Khatami avaient commencé à collaborer contre leur ennemi commun : les talibans. Ensuite, George W. Bush, lors d’un discours en janvier 2002 a fermé la porte à toute forme de coopération, reléguant l’Iran dans l’« Axe du mal», renforçant ainsi les forces nationalistes iraniennes et ouvrant la voie à l’élection de Mahmoud Ahmadinejad.

La date limite pour parvenir à un accord global a déjà été reportée du 20 juillet au 24 novembre ; à présent, une autre prolongation du délai de négociation manquerait de crédibilité. Les pays européens n’ont pas intérêt à approuver de nouvelles sanctions contre l’Iran ; au contraire, une amélioration des échanges et des investissements avec Téhéran pourrait les aider à réduire leur dépendance énergétique envers la Russie. Les retombées positives pourraient affecter aussi la lutte contre l’EI, mais pour l’instant, l’exigence des pays occidentaux que Téhéran aide à vaincre les sunnites radicaux tout en n’ayant pas son mot à dire sur l’Irak, la Syrie ou l’Afghanistan, semble déraisonnable et irréaliste.

[1] European Council on Foreign Relations: http://www.ecfr.eu/content/entry/commentary_the_cameron_rouhani_meeting_what_comes_next318

[2] Al Monitor: http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2014/09/cameron-rouhani-meeting-unga-iran-uk-criticism.html

[3] The Guardian : http://www.theguardian.com/world/2014/sep/24/iran-hassan-rouhani-united-nations

[4] The Guardian : http://www.theguardian.com/world/2014/sep/27/iranian-qualified-support-western-action-isis

[5] Lobelog Foreign Policy : http://www.lobelog.com/real-barriers-to-final-nuclear-deal-iran-p51/

[6] D. Chaudet, Iran’s diplomacy towards Afghanistan: a stabilising factor ?, Institute of South Asian Studies, working paper, n. 152, 12 July 2012