07/10/2014

Midi – Med : Le risque nucléaire dans la région du Golfe Arabo-Persique (Partie I)

par David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l’Institut MEDEA, à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) et à l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE)

« Je pense que cette exigence (d’une suspension totale des activités d’enrichissement d’uranium de l’Iran, NDLR) est dépassée par la réalité des faits »,
Mohamed El-Baradei, directeur de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA), dans un entretien au quotidien espagnol ABC, 18 mai 2007 [1].

« Le danger d’une guerre atomique n’a jamais été aussi grand qu’actuellement ». […] « Une guerre atomique approche si nous ne entendons pas sur un nouveau système international de contrôle ». […]

Mohamed El-Baradei, dans un entretien à l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, 24 janvier 2004.

« Il y a cinquante ans, il n’y avait que deux puissances nucléaires, les Etats-Unis et la Russie. Aujourd’hui nous en avons au moins huit […] Il n’y a pas de quoi être optimiste. Nous pouvons nous retrouver un jour avec plusieurs dizaines de pays nucléaires. Ce serait une catastrophe absolue, qui conduirait à l’autodestruction de l’humanité ». Et de conclure gravement : « Si nous restons les bras croisés, nous sommes perdus ».
Mohamed El-Baradei, in Le Figaro, 5 décembre 2003.

 

Les Etats arabes en général, et les pétro-monarchies sunnites en particulier, redoutent par-dessus tout de voir l’Iran perse et chiite accéder au statut de puissance nucléaire militaire, nonobstant les dénégations répétées ces dernières années de la part de Téhéran. Les autorités iraniennes n’ont en effet de cesse, tout en réaffirmant «  le droit inaliénable de l’Iran à avoir accès au cycle du combustible nucléaire », de convaincre la communauté internationale n’avoir en aucune manière l’intention de développer une arme atomique. C’est tout l’enjeu des négociations qui se sont accélérées depuis le début de l’année 2014, entre les Occidentaux au sens large et les Etats-Unis plus spécifiquement, afin de préserver au niveau international la pérennité du TNP (Traité de non-prolifération) dont l’Iran est Etat-partie signataire ayant ratifié ledit traité depuis 1970. Il s’agit aussi, de manière coextensive, de conjurer le spectre d’une prolifération nucléaire dans la région du Moyen-Orient qui fait déjà figure de baril de poudre et qu’une « course à l’arme nucléaire » rendrait encore plus dangereuse pour la sécurité mondiale. Or, il n’est pas anodin de relever les récentes déclarations entendues dans certaines capitales arabes exprimant le souhait de développer le nucléaire civil, à l’instar justement de l’Iran, voire – de manière plus problématique – celles de certaines personnalités de premier plan de ces pays, notamment en Arabie saoudite, émettant plus ou moins explicitement la possibilité de s’intéresser au nucléaire militaire, faute d’obtenir une résolution satisfaisante de la crise sur le nucléaire iranien.

 

L’antienne du monde arabe sur une supposée responsabilité israélienne dans la « course au nucléaire » au Moyen-Orient :
Pour l’ensemble des Etats arabes, c’est Israël puissance nucléaire non-officielle mais à qui on attribue près de 200 têtes nucléaires articulées depuis peu à une composante sous-marine [2] , qui aurait lancé la course au nucléaire dans la région depuis plusieurs décennies.

 


De la doctrine dite d’« ambiguïté nucléaire »
aux récents vraix-faux lapsus sur la bombe israélienne

Israël a depuis longtemps cultivé une doctrine dite « d’ambiguïté nucléaire », c’est-à-dire laissant subsister le  doute quant à sa possession effective de la bombe. Cette position a trouvé son expression dans la formule célèbre attribuée à Shimon Pérès, le « Père » de la bombe atomique israélienne : « Israël ne sera pas le premier pays à introduire l’arme nucléaire dans la région » tout en prenant soin d’ajouter à destination de qui de droit que « l’Etat juif ne sera pas, non plus, le deuxième à le faire »… Ce sont les Etats-Unis qui demandèrent à Israël de maintenir l’ambiguïté sur cette question. Le président Nixon avait préalablement obtenu du Premier ministre Golda Meir qu’Israël demeurât dans l’ambiguïté nucléaire et n’effectuât pas d’essai afin de ne pas provoquer l’Egypte et les autres pays arabes. Par-delà l’essai secret réalisé en commun avec l’Afrique du Sud, cette posture d’ambiguïté serait re-confirmée après la signature du traité de paix entre l’Egypte et Israël le 26 mars 1979.

©UN Photo/Amanda Voisard || Premier ministre Benjamin Netanyahu,  devant l'Assemblée générale en septembre 2014, met en garde contre l'Islam militant et le nucléaire iranien

©UN Photo/Amanda Voisard || Premier ministre Benjamin Netanyahu, devant l’Assemblée générale en septembre 2014, met en garde contre l’Islam militant et le nucléaire iranien

Or, c’est cette ambiguïté avait été partiellement levée à deux reprises fin 2006 sur fond de crise nucléaire iranienne. C’est d’abord le Secrétaire américain à la Défense Robert Gates qui, le 5 décembre 2006 au cours de son audition devant une commission du Sénat américain destinée à confirmer sa nomination, avait déclaré: « Si l’Iran souhaite se doter de l’arme nucléaire, c’est parce qu’ [il] est entourée de puissances qui détiennent déjà cette arme comme le Pakistan à l’Est, la Russie au Nord et Israël à l’Ouest ! ». C’était la première fois qu’un haut responsable américain brisait ainsi la politique de « flou » stratégique délibérément maintenu autour du potentiel nucléaire israélien. Côté israélien, on ne semblait pas outre mesure embarrassé en considérant que l’Iran prétend qu’ [il] doit se doter de ce potentiel car Israël peut aussi la menacer. Devant les rédacteurs en chef de la presse israélienne le Premier Ministre Ehud Olmert avait quant à lui déclaré : « Le meilleur moyen de faire face à cette menace iranienne est d’empêcher l’Iran de se doter de ce potentiel. Il existe plusieurs moyens pour le faire. J’espère que nous pourrons parvenir à un compromis à ce sujet ». C’est ce même Ehud Olmert qui avait laissé entendre peu de temps après Robert Gates que son pays possédait l’arme nucléaire. Interrogé le 11 décembre 2006 par la chaîne allemande N24 à l’occasion de sa visite à Berlin, le Premier ministre israélien avait expliqué qu’il y avait une « grande différence » entre la volonté de l’Iran d’accéder à la bombe et la situation d’autres puissances : « Pourriez-vous dire que c’est la même chose que pour l’Amérique, la France, Israël et la Russie ? ». Le tabou était levé. Même s’il s’agit d’un secret de polichinelle, la petite phrase d’Ehud Olmert avait tout de même suscité une certaine émotion en Israël. Ehud Olmert avait dû le jour suivant corriger le tir en rappelant la position traditionnelle de l’Etat hébreu : « Israël ne sera pas le premier pays à introduire l’arme nucléaire au Proche-Orient. C’était notre position, c’est notre position, cela restera notre position.». En Israël, l’opposition s’en était prise au Premier ministre. A droite, un député du Likoud avait dénoncé un « lapsus irresponsable », alors que l’opposant de gauche Yossi Beilin allait jusqu’à mettre en doute « ses capacités à rester Premier ministre ». Or, on peut s’interroger sur le fait de savoir s’il s’agissait réellement d’un lapsus compte tenu du précédent constitué par la déclaration du Secrétaire américain à la Défense, ou s’il ne fallait pas y voir un acte délibéré destiné à envoyer un signal fort à l’Iran de plus en plus menaçant.


Présenter en tous les cas Israël comme le pays initiateur de la prolifération au proche et Moyen-Orient revient le plus souvent à omettre de rappeler les velléités anciennes de l’Irak de Saddam Hussein en la matière, bien avant la destruction du réacteur irakien d’Osirak par la chasse israélienne le 7 juin 1981 [3].
Le chef de la diplomatie saoudienne, le Prince Saoud Al-Fayçal, utilisait ainsi à cette grille de lecture univoque lorsqu’il avait déclaré le 16 janvier 2006 à la chaîne de télévision britannique BBC que le « problème tient au fait que toute exception tolérée ouvre la porte à une polémique qui ne manque pas de logique et qui consiste à dire : ‘Pourquoi ce pays et pas le mien ?’ ». Et d’accuser l’Occident d’être partiellement responsable des ambitions nucléaires iraniennes : « En autorisant Israël à se doter de l’arme nucléaire, l’Occident a fait des dégâts et nous pâtissons tous aujourd’hui de la tentation d’autres pays d’en faire autant. Nous espérons que l’Iran saura résister à une telle tentation » avait-il déclaré. Dans une autre interview accordée au Times, le Prince Saoud al-Fayçal avait de nouveau appelé à faire du Golfe arabo-persique une zone exempte d’armes nucléaires ou de destruction massive : « Nous appelons instamment l’Iran à accepter la position que nous avons prise à faire du Golfe, en tant que partie du Moyen-Orient, une zone sans nucléaire et sans armes de destruction massive ». Et d’ajouter « Nous espérons qu’ils vont nous rejoindre là-dessus et assurer qu’aucune nouvelle menace de course aux armements ne se produise dans la région » [4] .
Le chef de la diplomatie saoudienne avait indiqué, début avril 2006, que son pays acceptait les assertions de l’Iran selon lesquelles son programme nucléaire ne cacherait pas de volet militaire : « C’est pourquoi, nous n’estimons pas dangereux le fait que l’Iran acquière des connaissances en matière d’énergie atomique, pourvu que cela ne mène pas à la prolifération [nucléaire]. Bien sûr, nous voyons la prolifération comme une menace », avait déclaré le Prince Saoud Al-Fayçal. Le ministre des Affaires étrangères saoudien avait également souligné qu’il n’était pas suffisant d’empêcher des pays du Moyen-Orient de se procurer des armes de destruction massive : « La meilleure politique serait de mettre fin à la possession de telles armes par des pays qui en détiennent, comme Israël », avait-il insisté. Il réitérait sa position lors de sa visite effectuée le 12 juin 2006 à Téhéran : le Prince Saoud Al-Fayçal avait déclaré à cette occasion que le gouvernement iranien se comportait d’une manière responsable dans le dossier iranien et considérait qu’il ne s’efforçait pas de posséder une technologie nucléaire militaire mais refusait plutôt qu’on lui interdise de posséder une technologie civile. L’Iran pouvait dès lors selon lui profiter de la puissance technologique fourni par le nucléaire civil, comme c’est son droit et le Royaume respecte ce droit. De même lors d’une conférence de presse commune avec son homologue iranien de l’époque, Manouchehr Mottaki, le Prince Saoud Al-Faisal avait encore déclaré que le Royaume estimait que l’arme nucléaire ne favoriserait pas la paix, mais au contraire mènerait à la déstabilisation de la région. La paix est la meilleure voie pour établir la sécurité dans la région. La politique du Royaume avec d’autres pays arabes se concentre selon lui depuis longtemps, sur le déploiement des efforts afin de faire la région, une zone exempte de toute arme de destruction massive, y compris pour Israël. Il avait peu de chances d’être entendu tant la bombe est perçue par L’Etat hébreu comme une « assurance-vie » non-négociable.


La « Commission Méridor » israélienne sur les nouveaux défis stratégiques de l’Etat hébreu

« L’Iran aussi peut être rayé de la carte ». Pour les commentateurs de la presse israélienne, cette petite phrase prononcée le 8 mai 2006 par le vice-premier ministre d’alors Shimon Pérez confirmait bien que le problème du nucléaire était désormais considéré comme le problème stratégique le plus important pour la sécurité de l’Etat hébreu. Déjà avant le 11 septembre, en avril 2001, le général Isaac Ben Israël [5], physicien de formation, ancien général de l’armée de l’air et qui fut longtemps Directeur Scientifique du ministère de la Défense aurait un jour déclaré : « Nous survivrons à une attaque chimique. Nous y avons déjà pensé. (…). Ce serait tragique, mais pas fatal ». Quant à l’hypothèse d’une attaque nucléaire, il aurait répondu : « Ca, ça pourrait être fatal ». C’est donc sans surprise à la politique nucléaire de Téhéran que la « commission Méridor » – un comité formé de spécialistes nommés par l’ancien Premier Ministre Ariel Sharon et chargés d’évaluer les défis stratégiques auxquels Israël serait confronté sur la prochaine décennie – avait consacré la plus grande partie de son rapport secret de 250 pages dans la mesure où, selon les conclusions dudit comité qui s’était réuni 52 fois en 18 mois, une bombe iranienne ferait peser une « menace existentielle » sur l’Etat hébreu et serait en mesure de changer toute la donne stratégique au Proche et au Moyen-Orient, une région dans laquelle plusieurs pays pourraient être tentés de suivre l’exemple de l’Iran et chercher à se doter de l’arme nucléaire. Dans ce document volumineux dont le quotidien israélien de la gauche libérale Haaretz (« la Terre », « le Pays » en hébreu) avait été en mesure de publier les grandes lignes le 24 avril 2006, la commission recommandait à l’échelon politique d’adopter une nouvelle approche stratégique en raison notamment de la disparition des guerres conventionnelles et de l’émergence de la menace terroriste qui pourrait utiliser des armes non-conventionnelles. Avant de quitter ses fonctions, selon le quotidien de droite Maariv (« Le Soir »), l’ancien ministre de la Défense, Shaoul Mofaz, d’origine iranienne, avait adopté l’ensemble des recommandations de la « Commission Méridor » sur la nouvelle conception sécuritaire d’Israël.

Dans une étude réalisée par Ephraïm Kam, expert réputé des questions iraniennes à l’institut des études stratégiques nationales (INSS) de Tel-Aviv, étude rendue publique par le journal Haaretz, ce dernier considérait qu’un « équilibre de la terreur » avec Téhéran serait théoriquement envisageable [6]. Il estimait que « si l’Iran parvenait à se doter de l’arme nucléaire, il ne l’utiliserait sans doute pas pour détruire Israël ». Il ajoutait que « l’Iran veut disposer de l’arme atomique à des fins défensives, pour s’assurer une hégémonie régionale et conforter son régime ». Mais, une fois en possession de l’arme nucléaire, « l’Iran devrait agir rationnellement, et non en obéissant à des mobiles religieux ou idéologiques », expliquait encore Ephraim Kam. 

C’est pourquoi, « il est raisonnable de penser que l’Iran [utiliserait] l’arme atomique uniquement pour faire face à un danger majeur, et que la destruction d’Israël ne représente pas un intérêt justifiant un tel recours », selon cet ancien agent des renseignements. Il jugeait, en outre, « improbable » que l’Iran ait des velléités de transférer l’arme nucléaire à des organisations terroristes. Cette thèse de la sagesse que conférerait la possession de l’arme nucléaire est, à tort ou à raison, nourrie par la retenue manifestée depuis Hiroshima par les huit pays qui se sont dotés de l’arme atomique (les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité, l’Inde, le Pakistan et Israël). Mais c’est évidemment sans compter, d’une part l’hypothèse d’une prise de pouvoir complète à Téhéran par un clan de fanatiques ayant décidé de mettre à exécution la menace brandie par l’ancien président ultra-conservateur Mahmoud Ahmadinejad de « rayer Israël de la carte » ; d’autre part, le danger non-négligeable que ferait peser la dynamique d’une prolifération de l’atome militaire dans la région si le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) devait s’avérer inopérant avec la réalisation d’une bombe iranienne.


C’est de fait face à ce danger de prolifération potentiel que le Conseil de Coopération du Golfe (CCG) [7] regroupant les six pétro-monarchies de la péninsule arabique avait collectivement exprimé son souhait que la région du Golfe, Iran inclus naturellement, devienne une « zone dénucléarisée », bien plus d’ailleurs pour conjurer le risque de « militarisation » induit par le développement du programme nucléaire iranien que par la seule détention de la « bombe » par Israël dont tous ces pays savent pertinemment qu’elle constitue moins un instrument de puissance qu’une arme utilisable en tout dernier ressort [8].

Les multiples déclarations des pays arabes du Golfe affirmant souhaiter le développement d’une filière de nucléaire civil :

Aucun pays arabe ne se résout aisément à voir l’avènement d’une « bombe chiite » entre les mains de l’Iran perse. C’est peut-être dans cette configuration qu’il faut replacer les récentes déclarations successives de différents pays arabes relatives à leur souhait manifesté de développer leur filière de nucléaire civil. Le chef de la diplomatie des Emirats arabes unis, Cheikh Abdallah Ben Zayed Al-Nahyane, avait déjà exhorté le 2 mars 2006 l’Iran à coopérer dans la crise autour de son programme nucléaire, soulignant que ce dernier demeurait une très forte préoccupation pour les pays du Golfe : « Le dossier du programme nucléaire iranien reste une cause d’inquiétude majeure pour les pays de la région », avait-il déclaré à l’ouverture d’une réunion des ministres des Affaires étrangères du Conseil de coopération du Golfe (CCG) à Riyad.

©  Hasan Sarbakhshian / AP  | Mahmoud Ahmadinejad, l'ancien président iranien, parle à l'usine d'enrichissement nucléaire de Natanz.

© Hasan Sarbakhshian / AP | Mahmoud Ahmadinejad, l’ancien président iranien, parle à l’usine d’enrichissement nucléaire de Natanz.

Certaines déclarations iraniennes – comme celle du président iranien Mahmoud Ahmadinejad annonçant le 11 avril 2006 à la face du monde que « Le 9 avril, l’Iran [avait] rejoint le Club des puissances nucléaires » après être parvenu à obtenir l’enrichissement de l’uranium à hauteur de 3,5% -, ainsi que le spectre de la constitution d’un « croissant chiite » – lequel irait de l’Iran au Liban en passant par l’Irak post-Saddam ainsi que la Syrie alaouite ou nousaïrite [9] – semblent avoir radicalement changé la donne pour le monde arabe sunnite. C’est en ce sens qu’il faut interpréter la déclaration faite – juste après la « Guerre du Liban » déclenchée à l’été 2006 par le Hezbollah pro-iranien [10] -, par le roi Abdallah de Jordanie annonçant envisager désormais de « recourir à l’énergie nucléaire à des fins civiles. La Jordanie souhaitait voir une zone dénucléarisée mais, depuis l’été 2006, les règles ont changé ».

Le fait est que les efforts déployés par Téhéran pour rassurer ses voisins n’ont pas porté leurs fruits. C’est un euphémisme. De passage pour le 4ème « Forum de Stratégie Arabe », organisé par l’émirat de Dubaï (Emirats Arabes Unis), le chef des négociateurs nucléaires de la République Islamique, Ari Laridjani, secrétaire du conseil de sécurité nationale iranien, avait pris la parole le 5 décembre 2006 pour prôner le droit à l’enrichissement nucléaire à tous les pays participants. Larijani entendait dissiper la méfiance des Etats arabes du Golfe Persique à l’égard de Téhéran. Il avait ainsi défendu l’idée que les pays arabes devraient, eux aussi, avoir le droit d’accéder au nucléaire civil. Le président Mahmoud Ahmadinejad avait par la suite offert aux pays arabes en question une collaboration en matière scientifique. Il avait annoncé que la République islamique était prête à offrir la technologie nucléaire à ses pays voisins. Cette offre aurait été faite officiellement  le 16 décembre 2006 à un haut responsable koweitien en visite à Téhéran. Selon Mohamed Zefollah Shirar, conseiller du Cheikh Sabah al Sabah du Koweit, cité par Kuwaït Television, Ahmadinejad lui aurait dit alors : « La République islamique d’Iran est prête à transférer son expérience et ses résultats dans le domaine du nucléaire pacifique comme une source écologique pour remplacer le pétrole » [11] .

Téhéran entendait ainsi répondre aux nouvelles velléités nucléaires manifestées par certains pays arabes. Dans la région, la dynamique nucléaire s’était en effet accélérée fin 2006. Le 3 novembre 2006, six Etats arabes, l’Algérie, l’Egypte, le Maroc, l’Arabie saoudite, la Tunisie et les Emirats Arabes Unis, avaient exprimé à l’AIEA leur intention d’adopter la technologie nucléaire civile, ce qui est tout à fait leur droit si on se réfère à l’article V du TNP. Ils devaient être rejoints le 10 décembre 2006 par quatre autres monarchies du Golfe (Bahreïn, Koweït, Oman et Qatar). Une manière pour les membres du CCG de dire qu’ils avaient décidé de démarrer un programme énergétique nucléaire civil sans l’aide de leur rival perse. Le Qatariote Abdulrahman Al Attiya, le secrétaire très iranophobe du CCG, avait alors précisé que cette annonce arrivait à un moment important, alors que le Conseil de Coopération du Golfe s’était prononcé « contre le nucléaire » l’année précédente.

Officiellement bien-sûr, cette décision des pays arabes de se doter de la technologie nucléaire n’aurait rien eu à voir avec le programme nucléaire de l’Iran. Ces projets seraient justifiés par les besoins en énergie, voire par la perspective encore taboue du Peak-Oil (« pic pétrolier ») [12]. Les monarchies du Golfe Persique en général, et notamment l’Arabie saoudite, mettraient en avant l’accroissement de la demande en électricité pour justifier – en dépit de leurs réserves pétrolières estimées être les plus importantes au monde – le lancement d’une étude de faisabilité pour un programme nucléaire commun : « Les Etats de la région ont le droit d’acquérir la technologie nucléaire à des fins pacifiques, conformément aux normes et règles internationales », indiquait ostensiblement un communiqué du CCG, faisant écho aux explications de l’Iran pour justifier son propre programme. « Ce n’est pas une menace. Nous ne voulons pas de bombe [atomique] », avait encore souligné le ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Saoud Al-Fayçal [13].

En réalité, l’annonce faisait bien office d’avertissement collectif pour montrer la solidarité inter-arabe hostile à l’ingérence de Téhéran dans les affaires arabes, aussi bien en Irak qu’au Liban. Un Iran devenu puissance nucléaire créerait, pour le CCG, une situation dangereuse dans une région où Israël possède déjà l’arme atomique. La décision des pays du Golfe, dont la sécurité dépend de Washington, avait donc aussi valeur d’avertissement notamment pour les Etats-Unis. En substance : « Ne laissez pas l’Iran se doter de l’arme nucléaire ».

Un point de non-retour pour le nucléaire iranien en 2007 et pour la non-prolifération régionale ?
Le président Mahmoud Ahmadinejad n’avait pas hésité à déclarer le 25 février 2007 que « l’Iran continuera son programme nucléaire », ajoutant, devant un parterre de responsables religieux et militaires : « Ce programme nucléaire est irréversible comme un train dont les freins ont été lâchés ». Et d’en rajouter dans le registre de la provocation, lors d’une conférence de presse faite le 5 juin 2007, à l’occasion du 18ème anniversaire de la mort du fondateur de la République islamique, l’Ayatollah Khomeyni : « Il est trop tard pour arrêter les progrès de l’Iran (dans le nucléaire) ».

Mohammed el-Baradei, Directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) de 1997 à 2009

Mohammed el-Baradei, Directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) de 1997 à 2009

Venant comme un étrange écho, Mohamed El-Baradei, alors encore directeur général de l’Organisation Internationale de l’Energie Atomique (AIEA), aurait pour sa part déclaré en mars 2007 que l’Iran ne représentait néanmoins pour le moment aucun danger nucléaire pour la sécurité du monde. Mohamed El-Baradei aurait tenu ces propos le 31 mars 2007 à l’occasion d’une entrevue avec la chaîne de télévision Al-Arabiya. El Baradei aurait également considéré : « J’imagine que l’Iran souhaite maintenir dans le futur l’option de l’enrichissement d’uranium comme une option stratégique, pas nécessairement pour fabriquer des bombes atomiques mais plutôt pour pouvoir envoyer à ses voisins un message avec autorité dans lequel il leur dirait qu’il pourrait avoir la bombe ». Le même El Baradei estimait quelque temps après à l’occasion d’une interview accordée le 18 mai 2007 au journal espagnol ABC : « Je pense que cette exigence (d’une suspension totale des activités d’enrichissement d’uranium de l’Iran, NDLR) est dépassée par la réalité des faits ». Avant d’ajouter : « L’essentiel est à présent de s’assurer que l’Iran n’accorde pas (à ces activités) une taille industrielle », qui lui permettrait de développer un programme nucléaire militaire faute de contrôles renforcés. C’est précisément là tout l’enjeu afin d’éviter une dynamique de « dominos nucléaires » dans la région. Et de ce point de vue la question même du nucléaire civil demeure ambivalente puisqu’une technologie comme celle de l’enrichissement de l’uranium est ce que l’on appelle une « technologie duale », c’est-à-dire susceptible de servir aussi bien pour le nucléaire civil lorsque le niveau d’enrichissement est limité à 3,5 %, que pour le nucléaire militaire lorsque le degré d’enrichissement est porté à plus de 90 %. La différence relève d’une décision politique et non d’une possibilité technique à partir du moment où la technologie de l’enrichissement en tant que tel telle est maîtrisée.

Elle présente le risque, d’une certaine manière, d’exonérer par avance les pays qui auraient des velléités d’investir la logique d’une course ambiguë au nucléaire dont l’Arabie saoudite, comme d’autres sans doute, n’est probablement pas exempte.

Notes :

[1] Directeur de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA) entre décembre 1997 et novembre 2009.

[2] Suite aux efforts de l’Iran pour obtenir la puissance nucléaire, Israël a signé en juillet 2006 un contrat avec l’Allemagne pour acheter 2 sous-marins de la classe Dolphin qui vont augmenter les capacités israéliennes de « seconde frappe » nucléaire. La Marine israélienne possède déjà 3 sous-marins du même type. Ils sont l’arme la plus coûteuse dans l’arsenal de Tsahal. L’Allemagne avait fait don des deux premiers sous-marins après la 1ère Guerre du Golfe et partagé le prix du troisième avec Israël. Les trois sous-marins que la Marine israélienne possède actuellement utilisent un système de propulsion diesel-électrique conventionnel, qui les oblige à revenir fréquemment en surface pour recharger leurs batteries. Les nouveaux sous-marins construits en Allemagne disposeront d’un système de propulsion leur permettant de rester en plongée beaucoup plus longtemps que les sous-marins actuellement en service dans la Marine israélienne.

[3] Cette opération militaire fut connue sous le nom de code d’Opération Opéra (Ofra en hébreu) ou « Opération Babylone ».

[4] Cf. Richard Beeston, « Saudis warn Iran that its nuclear plan risks disaster », The Times, 16 janvier 2006.

[5] Auteur d’un ouvrage intitulé Une Philosophie du renseignement : logique et morale de l’espionnage, Nîmes, Editions de l’Eclat, 2004.

[6] Cf. Ephraïm Kam, A Nuclear Iran : What Does it Mean, and What Can Be done ?, Tel-Aviv, INSS, Memorandum 88, février 2007, 91 pages (http://www.tau.ac.il/jcss/memoranda/memo88.pdf).

[7] Le 26 mai 1981, les pétro-monarchies de la péninsule Arabique tiennent le premier sommet du Conseil de Coopération des Etats Arabes du Golfe (CEEAG ou CCG) qu’elles avaient décidé de créer en février 1981 et comprenant : l’Arabie saoudite évidemment, le Koweït, Bahreïn, le Qatar, les Emirats Arabes Unis et le Sultanat d’Oman. Le Guerre Iran-Irak leur avait fait prendre conscience des dangers qui les menaçaient. Dès sa création, le CCG apparaît comme la « sainte alliance » des monarchies sous l’ombre protectrice de l’Arabie saoudite.

[8] De fait, même lors de la guerre du Kippour en octobre 1973, le recours à l’arme atomique n’a jamais été réellement envisagée par Israël. Alors que la situation sur le Golan était problématique.

[9] Une appellation qui renvoie à Ibn Nosaïr, fondateur de l’alaouisme qui vécut au IXème siècle de notre ère, à l’origine d’une secte dissidente et parfois jugée « hérétique » de l’islam sunnite, voire dans une moindre mesure de l’islam chiite duodécimain mais relevant tout de même du chiisme, ne serait-ce que par le syndrome obsidional dont elle souffre au sein d’une Oumma à 85 % sunnite.

[10] L’enlèvement le 12 juillet 2006 de deux soldats israéliens – Ehud Goldwasser et Eldad Reguev -, avait directement été à l’origine de la guerre du Liban de l’été 2006 dénommé « Opération Juste Rétribution » (Mivtsa Skhar Holem en hébreu).

[11] « How the US is losing the Middle East…», in Counter-Spin, 19 décembre 2006 (http://www.yioni.com/counter-spin.html).

[12] Le Peak Oil ou « pic de Hubbert » : du nom du géologue américain Marion King Hubbert, ancien directeur des recherches de la Shell, qui a théorisé, en 1956, l’existence du pic de production au-delà duquel les quantités extraites et commercialisées auront atteint leur maximum et ne pourront plus, ensuite, que décliner inexorablement. La décrue de la production associée à une augmentation continue de la demande mondiale entraîneront une hausse des prix du baril irréversible. Toute la difficulté de la question réside dans le fait de déterminer quand ce fameux pic sera atteint.

[13] Cinq ans plus tard, en juin 2011, L’Arabie saoudite rendait public le fait qu’elle s’apprêtait à lancer un programme de construction de seize réacteurs d’ici à 2030, pour un coût évalué à 70 milliards d’euros, selon le coordinateur à l’organisme saoudien du nucléaire civil, Abdel Ghani Malibari, dans un entretien accordé au journal Arab News.