13/10/2014

Midi – Med : Le risque nucléaire dans la région du Golfe Arabo-Persique (Partie II)

par David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l’Institut MEDEA, à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) et à l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE)

 

L’ambivalence de l’Arabie saoudite sur la question du nucléaire :
Pour euphémiser, on pourrait dire que Riyad a un passé nucléaire pour le moins trouble. Comme le souligne le spécialiste Bruno Tertrais, en 1988, l’Administration Reagan (II) découvre que Riyad aurait acheté fin 1985 plusieurs dizaines de missiles chinois CSS-2 (Code OTAN pour les DONG FENG-3) – de 36 à 60 selon certaines sources -, livrés avec une quinzaine de lanceurs. Mobiles, ils seraient stockés sur au moins deux bases secrètes en plein désert (celle d’Al-Joffer et surtout celle d’Al-Sulayyil) [14]. Or, ces engins d’une portée de quelque 2.700 kilomètres en mode conventionnel pourraient éventuellement recevoir des têtes nucléaires. Découverts, les Saoudiens démentirent toute intention coupable et, pour prouver leur bonne foi, signèrent en 1988 le traité de non-prolifération nucléaire. Ils laissèrent aussi entendre qu’ils n’avaient pas l’intention d’entretenir les missiles et que les engins seraient bientôt devenir inutilisables, mais, « d’après les photos satellites prises récemment, explique encore Bruno Tertrais, la base a été modernisée et agrandie. Dans quel but ? Difficile à dire, puisqu’une grande partie des installations est souterraine » [15] .

Une image satellite de 2007 des laboratoires de recherche Khan dans Kahuta | © GeoEye

Une image satellite de 2007 des laboratoires de recherche Khan dans Kahuta | © GeoEye

Le complexe militaire d’Al-Sullaiyel (près de la localité de Wadi Adhawassir peuplée par la tribu Dawasir, dans la province d’Al Kharj) aurait eu la vocation, à partir de 1975, de devenir le 1er centre de recherche nucléaire mais son développement se serait heurté à un déficit de compétences en la matière justement. C’est sans doute ce qui aurait poussé les Saoudiens à se tourner vers l’extérieur par ses pétrodollars au financement de deux programmes nationaux distincts mais complémentaires, l’un arabe, l’autre musulman : d’abord en finançant à hauteur de quelque 5 milliards de dollars le programme de la « bombe arabe » Saddam Hussein entre 1985 à 1990 (une coopération devenue caduque après l’invasion du Koweït en août 1990 suivie de la première guerre du Golfe en janvier 1991, qui trouvera son aboutissement par le renversement de Saddam Hussein en 2003) ; ensuite en finançant la « bombe islamique » du Pakistan islamo-sunnite à partir des années 90 au sein du fameux Kahuta Research Laboratory (KRL). Cela nous est connu grâce à la défection en juin 1994 d’un certain Mohammed Khilawi, l’ancien numéro 2 de la mission saoudienne de l’ONU.
Une visite de feu le prince Sultan aurait eu lieu, en mai 1999, au KRL – il était dit-on le premier dirigeant « étranger » à sa voir accorder pareil privilège. Cette visite secrète a toujours été niée par Riyad mais elle aurait débouché sur un accord du renforcement du financement du programme pakistanais en échange d’un « parapluie » nucléaire pakistanais » pour l’Arabie saoudite [16] . On peut relever qu’Abdul Qadeer Khan, le « père de la bombe pakistanaise », aurait fait en personne le déplacement à Ryad en novembre de la même année pour finaliser certains aspects de l’accord. Considéré comme « le père de la bombe pakistanaise », il est assigné aujourd’hui à résidence depuis les révélations sur le trafic nucléaire dont il s’est rendu coupable. Ce dernier avait même été contraint d’admettre publiquement en février 2003, après les révélations de Kadhafi, être le principal et « unique » responsable du plus vaste trafic en matière de prolifération nucléaire mis à jour depuis l’existence de l’AIEA.

 

L’ombre portée du Pakistan dans la prolifération nucléaire


Le Pakistan n’a eu de fait d’autre choix que de sacrifier sur l’autel de ses intérêts nationaux celui qui est toujours considéré comme un « héros national » par les Pakistanais, Abdul Qadeer Khan, lequel a accepté dans des aveux télévisés effectués le 1er février 2003, d’endosser seul la responsabilité de la prolifération à destination d’autres pays musulmans, qu’ils soient arabes (Libye) ou non (Iran).

Le page de couverture du magazine Time, dédié à Abdul Qadeer Khan

Le page de couverture du magazine Time, dédié à Abdul Qadeer Khan

 Le général Mirza Aslam Beg, ancien commandant des forces terrestres de l’armée pakistanaise et actuel directeur de la fondation pakistanaise des études internationales sur le développement et la sécurité nationale, qui aurait poussé en 1991 le premier gouvernement de Nawaz Sharif (1990-1993) à établir une étroite coopération nucléaire entre le Pakistan et l’Iran, a récemment révélé à l’occasion d’un entretien accordé à l’agence Associated Press en date du 19 mai 2006 que l’Iran soumis à un embargo sur les armes, avait tenté d’en obtenir du Pakistan ces quinze ou vingt dernières années, y compris… des bombes atomiques. En 1990, « ils ne voulaient pas la technologie. Ils demandaient: ‘Peut-on avoir une bombe ?’ Ma réponse a été : par tous les moyens vous pouvez l’avoir mais vous devez vous débrouiller tout seuls. Personne ne nous en a fait cadeau », a-t-il déclaré à l’agence Associated Press. A l’époque, le Pakistan était soupçonné de chercher à mettre au point l’arme atomique, ce qui n’a été confirmé que huit ans plus tard par ses premiers tests nucléaires. En janvier 2004, le père de la bombe pakistanaise, Abdul Qadeer Khan, reconnaissait avoir vendu des technologies nucléaires à trois pays entre 1989 et 2000 : l’Iran, la Libye et la Corée-du-Nord. Officiellement à l’insu de son gouvernement, ce qui paraît difficile à concevoir. Un autre témoignage concernant ces premières tentatives d’approche de Téhéran vient de Tanvir Ahmed, ambassadeur du Pakistan en Iran de 1987 à 1989. Il affirme avoir rencontré en une rare occasion le cercle fermé du nucléaire iranien. C’était en janvier 1988. « Cela a été la seule fois où j’ai été admis dans le saint des saints des discussions nucléaires. On m’a invité à déjeuner. (…) Ils voulaient savoir si le Pakistan les aiderait sur la partie atomique. Ils n’ont jamais dit qu’ils voulaient des armes nucléaires. Ils disaient qu’ils voulaient maîtriser le cycle atomique », se souvient le diplomate pakistanais. Tanvir Ahmed dit avoir répondu qu’une aide de son pays dans ce domaine n’était probablement pas envisageable, tout en promettant néanmoins de transmettre la demande au président de l’époque, feu Zia ul-Haq. Selon lui le général Zia lui aurait répondu: « Vous leur avez donné la bonne réponse ». Les autorités pakistanaises sont donc bien placées pour évaluer la nature du programme nucléaire iranien. Lors d’une réunion d’experts qui s’est tenue à Paris le 4 mai 2007, un haut responsable militaire pakistanais n’a pas hésité à considérer que les travaux de l’Iran dans le domaine du nucléaire civil servaient simplement de paravent pour masquer leur véritable nature. « Il est clair que c’est un programme militaire » a ainsi déclaré cet officiel pakistanais qui n’a pas souhaité être cité nommément. Il a même ajouté que la dimension civile affichée du programme nucléaire iranien « n’est qu’une façade » [17] . C’est la première fois que les Pakistanais le disent de façon aussi ouverte. Une manière sans doute de convaincre les Occidentaux de la crédibilité du discours pakistanais sur la reprise en main de la filière nucléaire depuis le scandale Abdul Qadeer Khan révélé publiquement en 2004.


La rumeur de contacts étroits entre Riyad et Islamabad avait été étayée l’année suivant le supposé voyage de mai 1999 du prince Sultan, lorsqu’en intervenant devant de hauts fonctionnaires de l’OTAN ce même prince Sultan aurait déclaré, le 30 juin 2000, selon des propos rapportés par la chaîne Al-Jazeera que « l’Arabie saoudite ne restera pas les bras croisées face à l’acquisition éventuelle de l’arme nucléaire » et que « l’Arabie saoudite se verrait contrainte de déployer les efforts nécessaires pour se doter de l’arme nucléaire si l’Iran acquérait l’arme atomique ».
Le renouveau de la tentation nucléaire saoudienne daterait, selon Bruno Tertrais, de l’automne 2002. Si l’on en croit une source américaine, c’est à cette époque que le contact aurait été renoué avec Islamabad [18] . Les dirigeants saoudiens auraient d’ailleurs assisté à des tests de missiles balistiques pakistanais, notamment les essais du Ghauri (nom du sultan Mohammad Ghauri, grand conquérant de l’Inde et fondateur de ce qui fut un temps l’Empire musulman de Delhi) d’une portée de plus de 1000 kilomètres et dont les Saoudiens souhaitaient faire l’acquisition pour être en mesure de riposter à une éventuelle attaque des missiles iraniens Shahab-4 (qui signifie « météore » en persan). Comme le souligne Bruno Tertrais « il existe, dans le domaine du nucléaire et des missiles, un véritable triangle stratégique de coopération Pékin-Islamabad-Riyad dont les termes et les ramifications ne sont peut-être pas tous connus. La filière irakienne étant désormais close, les Saoudiens pourraient bien être tentés d’encaisser les dividendes de leur financement du programme nucléaire pakistanais ».
Des signaux inquiétants se sont multipliés à partir de l’été 2003. D’après le quotidien britannique The Guardian, les choix stratégiques saoudiens, y compris l’option nucléaire, feraient l’objet d’une réflexion au plus haut niveau à Riyad [19]. Le régime saoudien aurait ainsi fait réaliser, dans le prolongement du renversement de Saddam Hussein en mai 2003, une Strategic Review en septembre 2003, afin de faire le point sur la nature des intérêts stratégiques du royaume, alors que l’Iran était en train de s’affirmer sur la scène régionale et que les premières révélations sur le programme nucléaire iranien de fin 2002 commençaient à être prises en considération. Des rumeurs auraient déjà à l’époque été fait état de la signature entre l’Arabie saoudite et le Pakistan d’un accord secret de coopération nucléaire basé sur un échange de technologie nucléaire au profit du royaume, en échange de pétrole bon marché fourni au Pakistan [20] . La révélation par la presse avait été faite à l’issue d’une visite effectuée mi-octobre 2003 du prince héritier d’alors et futur roi Abdallah à Islamabad, accompagné de quelque deux cents personnes dont le prince Saoud Al Fayçal ainsi que de plusieurs autres ministres. L’information avait naturellement été vigoureusement démentie par les intéressés. C’est sans doute ce qui avait justifié en juin 2005 d’intenses pressions occidentales au sein de l’AIEA sur Riyad pour une plus grande transparence sur le nucléaire.
S’il existe des interrogations, c’est que les motifs de l’Arabie saoudite pour se doter d’une bombe sont de fait nombreux : « La famille régnante des Al-Saoud, considère une bombe iranienne comme une menace pour sa propre survie, explique encore Robert Einhorn. L’Arabie Saoudite est un pays immense, très peu peuplé et mal protégé. Son armée est notoirement incompétente, et il n’y a plus de troupes américaines sur place. Un Iran ‘doté’ pourrait exercer une pression extrême sur la famille royale, exiger la garde des lieux saints ou réclamer les champs de pétrole qui sont dans une zone à majorité chiite » [21] . Et remettre en cause tout l’équilibre de la géopolitique régionale. Une situation inacceptable pour les Saoudiens.
De fait, alors qu’en janvier 2006, celui qui était devenu le roi Abdallah visitait successivement la Chine, l’Inde, la Malaisie et le Pakistan, la rumeur avait couru à New Delhi que ce dernier saoudien avait demandé assistance à Pékin pour lui permettre de développer son propre programme nucléaire à caractère militaire. Cela avait était vigoureusement démenti. Riyad déclara que la détention de l’arme nucléaire par l’Iran ne ferait qu’accroître les risques dans la région : « L’Iran n’a pas besoin de la bombe pour être une puissance régionale » relèvent de manière récurrente les responsables saoudiens. Des informations récentes suggèrent que, dans le cas où l’Iran se doterait effectivement de l’arme nucléaire, l’Arabie saoudite chercherait néanmoins bien à faire de même [22] .
Le site d’information confidentielle Intelligence online avait pour sa part rapporté le déplacement au printemps 2006 de dirigeants Saoudiens de très haut niveau au Pakistan dans le but de mettre en place un centre de recherche nucléaire militaire, avec l’aide des savants pakistanais. L’objectif en aurait été le développement d’une bombe nucléaire arabe sunnite [23] . Il semblerait en effet le nouveau prince héritier d’alors en même temps que ministre saoudien de la Défense, feu Sultan bin Abdulaziz, aurait effectué, le 15 avril 2006, une visite officielle au Pakistan, accompagné des membres de l’état-major saoudien. Le prince Sultan aurait eu à cette occasion une série d’entretiens avec le président de l’époque, Pervez Musharraf, son ministre de la défense, Rao Sikandar Iqbal, son directeur des services de renseignements connu sous l’appellation d’Inter Service Intelligence (ISI), le lieutenant-général Ashfaq Pervez Kiyani, ainsi qu’avec le chef de la section antiterroriste de cette agence de renseignement, le général Mohammad Zaki. A l’occasion de sa visite, le prince héritier aurait notamment insisté sur la nécessité d’accélérer la formation de physiciens saoudiens, dans le but d’acquérir les connaissances nécessaires, non seulement à un programme nucléaire civil, mais aussi à la production d’uranium enrichi à vocation militaire. Au-delà de l’aide pakistanaise, l’Arabie Saoudite s’appuierait sur l’expertise des scientifiques et chercheurs nucléaires égyptiens. Ces derniers se rendraient très discrètement, mais de manière régulière, en Arabie Saoudite. Officiellement, l’Egypte a depuis longtemps abandonné le volet militaire de son programme nucléaire. Mais il n’est pas exclu qu’elle le reprenne avec l’aide financière de l’Arabie Saoudite, dans la mesure où la menace iranienne se concrétise de plus en plus, avec l’idée de disposer à terme d’une « bombe arabe sunnite » – en plus de la « bombe sunnite » pakistanaise, pouvant faire contrepoids à une bombe perse chiite. Mais la « militarisation » d’un programme nucléaire ne peut pas être officielle et la maîtrise du cycle nucléaire – par l’enrichissement de l’uranium notamment – doit nécessairement présenter une couverture civile.
L’annonce faite par le président iranien Mahmoud Ahmadinejad, le 11 avril 2006, que Téhéran avait « rejoint le club des pays disposant de la technologie nucléaire » avait évidemment confirmé les Saoudiens dans leurs pires inquiétudes. Une sorte d’avertissement avait d’ailleurs été formulée, de manière plus ou moins, explicite par le patron du GID (General Intelligence Directorate) de l’époque – c’est-à-dire les services secrets saoudiens -, le 8 décembre 2006, au 3ème International Institute for Strategic Studies (IISS) Regional Security Summit, à Manama (Bahreïn) devant un parterre de responsables occidentaux stupéfaits. Si l’Iran a la bombe atomique, avait alors prévenu le prince Muqrin Bin Abdul Aziz (nommé à son poste par le roi Abdallah le 22 octobre 2005 et devenu depuis vice-prince héritier), nous, sous-entendu « les pays modérés » de la région, nous nous doterons aussi de l’arme nucléaire [24]. Ce risque de prolifération incontrôlée est le cauchemar de toutes les chancelleries occidentales, non sans raison. Cette dynamique s’est d’ailleurs amplifiée au début de la décennie 2010 [25].

L’hypothèse d’une course à l’arme nucléaire des deux côtés du Golfe avec la multiplication de « ballons d’essai » en guise d’avertissements de la part des Saoudiens à partir du début de la décennie 2010 
Depuis, les déclarations se sont multipliées de la part de plusieurs princes importants de la famille royale. Les déclarations pour le moins troublantes du prince Turki al-Faysal, ancien chef des services secrets saoudiens, faite le 5 décembre 2011 lors d’un forum sur la conjoncture régionale à Riyad : « Tous nos efforts et ceux du monde ayant échoué à convaincre Israël de renoncer à ses armes de destruction massive, mais aussi l’Iran, il est de notre devoir à l’égard de nos peuples d’envisager toutes les options possibles, y compris l’acquisition de ces armes ». Et la France avait tenu à rappeler le 7 décembre 2011 – comme si la chose n’allait pas forcément de soi – que l’Arabie saoudite a ratifié, en 1988, le Traité de non-prolifération nucléaire et s’est donc engagée donc à ne pas acquérir l’arme nucléaire. Une manière peut-être de réagir à l’annonce faite deux jours plus tôt par le prince Turki que c’était une possibilité envisagée face à la menace iranienne, voire plus qu’une possibilité selon certaines rumeurs faisant référence à un accord nucléaire stratégique avec le Pakistan portant sur la mise à disposition de Riyad de deux bombes par Islamabad [26] .
Comme le souligne Robert Einhorn un ancien diplomate américain spécialiste de prolifération nucléaire : « Le Pakistan pourrait agir comme les Etats-Unis avec certains pays de l’Otan : installer des missiles nucléaires sur le sol saoudien et en faire assurer la garde par ses propres troupes. Figurez-vous qu’il y a d’ores et déjà une brigade pakistanaise en Arabie Saoudite [27] . Oui, aujourd’hui même. Il suffirait de lui confier les engins nucléaires et le tour serait joué. Ce serait tout à fait légal : les Saoudiens ne seraient même pas en infraction avec le traité de non-prolifération ». Quant à savoir si la décision est-elle déjà prise ? « Who knows ? » [28] .
Comme le souligne encore Bruno Tertrais dans « Riyad : la tentation nucléaire » [29] , ce scénario consisterait à « délocaliser » une partie de sa capacité de dissuasion sur le territoire saoudien, tout en en conservant la maîtrise nationale. Tant que les têtes nucléaires resteraient sous contrôle pakistanais, un tel transfert serait parfaitement légal au regard du TNP [30]. Selon une interprétation qui prévaut depuis les origines [31] , le Traité n’interdit ni le stationnement d’armes nucléaires étrangères sur le sol d’un État qui n’en est point doté, ni même – c’est, en tout cas, l’opinion des Etats-Unis et de leurs alliés européens – le transfert en temps de guerre de telles armes sous contrôle physique d’autres forces nationales (20). Il s’agirait de ce que l’on pourrait appeler un jeu « gagnant-gagnant » pour les deux parties. Islamabad y trouverait une garantie de survie de son arsenal nucléaire face au risque d’une frappe indienne ou d’une saisie américaine (scenarii considérés comme possibles, à tort ou à raison, par de nombreux Pakistanais) ainsi qu’un certain prestige dans le monde islamique. Riyad, de son côté, se verrait doté indirectement d’une capacité de dissuasion vis-à-vis de tout adversaire potentiel, au premier rang desquels l’Iran chiite.
Dans une interview accordée au journal Le Figaro, le 13 décembre 2011 à l’occasion de sa participation à la 4ème World Policy Conference organisée à Vienne par l’Institut français des relations internationales (IFRI), il précisait ses propos en confirmant que « Riyad n’exclut pas d’acquérir l’arme nucléaire ». A la question suivante : « L’Arabie saoudite, signataire du TNP, a-t-elle entrepris un programme nucléaire militaire ou même des recherches ? », sa réponse n’était pas dénuée d’ambiguïté : « Non. Officiellement, il n’y a rien. Mon pays veut développer l’énergie nucléaire à usage civil. Des protocoles d’accord ont été signés en ce sens avec plusieurs pays, dont la France » [32] .

©Marc Müller | Le prince saoudien Turki Al Faisal bin Abdulaziz Al Saud, ancien chef des services de renseignements du royaume

©Marc Müller | Le prince saoudien Turki Al Faisal bin Abdulaziz Al Saud, ancien chef des services de renseignements du royaume

La position saoudienne a, semble-t-il, rapidement évolué dans le sens d’une « nucléarisation » à marche forcée. Le 10 février 2012, le Times de Londres, citant des sources haut placées dans l’appareil militaire, affirmait que l’Arabie saoudite concevait son programme nucléaire militaire en deux volets : d’un côté, avec l’achat de têtes nucléaires à l’étranger [au Pakistan, NDA], et la conception d’une nouvelle plate-forme de missiles balistiques pour leur servir de vecteur – dans le but de se doter d’une force de dissuasion à la menace iranienne ; de l’autre, avec l’accélération de son programme nucléaire civil en le « militarisant » en acquérant, à l’instar de l’Iran, la capacité d’enrichir elle-même son uranium, passage obligé pour la production en propre de bombes atomiques à long terme. Les Saoudiens ne font plus mystère du changement radical de posture qu’impliquerait l’accession de Téhéran au seuil nucléaire. « La dynamique changerait immédiatement, indique une source saoudienne au Times. Il serait politiquement inacceptable que l’Iran soit doté de la bombe et que le royaume ne le soit pas » [33] .
En novembre 2013, Mark Urban, le spécialiste militaire de la BBC, indiquait que récemment un haut responsable de l’OTAN avait eu accès à des informations des services secrets selon lesquels des armes nucléaires produites au Pakistan étaient sur le point d’être livrées à Ryad [34] . « [Dernièrement] Amos Yadlin, un ancien haut responsable israélien des services de renseignement militaires, avait indiqué lors d’une conférence que si l’Iran a la bombe atomique, « les Saoudiens n’attendront pas un mois. Ils ont déjà payé pour la bombe, ils iront au Pakistan et prendront ce qu’ils ont à prendre », avait-il précisé [35].
Sentant se profiler un possible accord sur le nucléaire iranien et voulant stigmatiser par avance une logique du « deux poids deux mesures », le prince Turki précité avait encore pu déclarer à l’occasion de la Conférence annuelle sur la sécurité de Munich (31 janvier 2014-2 février 2014) : « Si l’Iran pouvait continuer à enrichir de l’uranium, les pays arabes devraient alors, eux aussi, avoir ce droit ». Une manière sans doute de prendre date. Ce n’était pas la première fois que l’Arabie saoudite annonçait, par la voix du prince Turki, ses ambitions nucléaires avec tout le problème constitué par des technologies duales (à la fois civil et militaire) dans la maîtrise du cycle nucléaire.
Deux mois plus tard, lors de la conférence de sécurité tenue le 22 avril 2014, à Manama (Bahreïn), le prince Turki précisait sa pensée : « Les pays arabes devront travailler sur le savoir-faire nucléaire pour qu’ils puissent avoir un équilibre de forces avec l’Iran ». Et d’ajouter : « L’absence d’un tel équilibre permettre à l’Iran d’utiliser tous les points vulnérables pour porter atteinte aux pays arabes de la région ». Et comme illustrer son propos, une parade à Riyad faisait défiler des missiles balistiques CSS-5 (code OTAN pour les DENG FEN-21) d’origine chinoise récemment achetés [36] et susceptibles d’être chargés d’une tête nucléaire  [37].

Conclusion
Il ne fait toutefois pas de doute que de l’issue de la crise sur le nucléaire iranien, quelle que soit la forme qu’elle prendra, dépendra largement les contours géopolitiques du XXIème siècle. C’est ce que souligne clairement François Heisbourg, le président du très sérieux Institut International d’Etudes Stratégiques de Londres (IISS) qui aborde sans détour ce qui fait figure de plus grave crise internationale depuis l’affaire des missiles de Cuba en 1962 : « La paix et la guerre nucléaires dans le monde dépendent de l’avenir des ambitions nucléaires iraniennes. Si l’Iran acquiert des armes nucléaires, la possession de la ‘bombe’ deviendra la règle et non l’exception, au Moyen-Orient et à l’échelle de la planète, avec en perspective, tôt ou tard, un conflit atomique ? A l’inverse, si l’Iran s’abstient de franchir le seuil nucléaire, il y aura une chance que notre planète échappe à la prolifération généralisée des armes atomiques » [38] . Sans parler du risque qu’une telle prolifération ferait courir sur l’ensemble de la communauté internationale dans le cas où l’État saoudien devait un jour s’effondrer ou passer sous le contrôle direct d’islamistes affiliés à Al-Qaida.

[14] Les missiles CSS-2 sont le développement chinois du SCUD soviétique. Les premiers Dong Feng (« Vent d’Est » ou East Wind en anglais) auraient été livrés par Pékin en 1986. Ils ont été déployés, non seulement à Al-Sulaiyil à 500 kilomètres de Riyad mais également à Al-Joffer, un autre site à une petite centaine de kilomètres au Sud de Riad. Selon des sources proches des renseignements israéliens, les missiles chinois sont opérationnels depuis 1990 au moins sur ces deux bases. Cf. Bruno Tertrais, « Riyad : la tentation nucléaire », in Politique Internationale, n°103, Printemps 2004 (http://www.politiqueinternationale.com/revue/read2.php?id_revue=17&id=126&content=texte).

[15] Cf. René Backmann ; Vincent Jauvert, « Les docteurs Folamour du Moyen-Orient, in Le Nouvel Obs, n°2214, Semaine du jeudi 12 avril 2007.

[16] Cf. « Saudi Arabia working on secret nuclear program with Pakistan help. Report », 28 mars 2006, on Afx News Limited. Et cf. « Two Pakistani N-bombs available to Saudi Arabia », on DEBKAfile, 30 décembre 2010 et « Pakistan will deploy nuclear missiles and warheads at Saudi bases », on DEBKAFile, 21 octobre 2003. « Pakistan will deploy nuclear missiles and warheads at Saudi bases under military-nuclear accord signed in Islamabad by Crown prince Abdullah. Pakistani security umbrella will replace US troop presence withdrawn from kingdom this summer. Deal flatly defies Bush warning to Abdullah this year not to deploy nuclear weapons on Saudi soil».

[17] Cf. Nathalie Nougayrède, « Selon un haut responsable pakistanais, le programme nucléaire iranien est militaire », in Le Monde, 6-7 mai 2007, p. 5.

[18] Cf. « Saudi Arabia Takes Steps to Acquire Nuclear Weapons », Defense & Foreign Affairs, 30 octobre 2002. Voir également : « Saudi looking to go nuclear ? Intel analysts say royal family wants to keep up with Tehran », Geostrategy-Direct Intelligence Brief, 19 juin 2003. Cité par Bruno Tertrais, « Riyad : la tentation nucléaire », in Politique Internationale, n°103, Printemps 2004 (http://www.politiqueinternationale.com/revue/read2.php?id_revue=17&id=126&content=texte).

[19] Cf. Ewan MacAskill & Ian Traynor, « Saudis consider nuclear bomb », in The Guardian, 18 septembre 2003. Les informations données par le Guardian ont été confirmées par Simon Henderson in « Toward a Saudi Nuclear Option : The Saudi-Pakistani Summit », in Policywatch, n°793, on The Washington Institute for Near East Policy, 16 octobre 2003. Cité par Cf. Bruno Tertrais, « Riyad : la tentation nucléaire », in Politique Internationale, n°103, Printemps 2004 (http://www.politiqueinternationale.com/revue/read2.php?id_revue=17&id=126&content=texte).

[20] Cf. Arnaud de Borchgrave, « Pakistani-Saudi trade nuke tech for oil », on UPI, 20 octobre 2003. Ce deal aurait été confirmé par le témoignage d’un responsable du renseignement israélien devant une commission de la Knesset. Cf. Uri Dan, « Saudis trying to buy nukes », in The New York Post, 22 octobre 2003). Cité par Cf. Bruno Tertrais, « Riyad : la tentation nucléaire », in Politique Internationale, n°103, Printemps 2004 (http://www.politiqueinternationale.com/revue/read2.php?id_revue=17&id=126&content=texte).

[21] Cf. René Backmann ; Vincent Jauvert, « Les docteurs Folamour du Moyen-Orient, in Le Nouvel Obs, n°2214, Semaine du jeudi 12 avril 2007.

[22] Cf. « Nucléaire. Riposte saoudienne à l’Iran », in Le Monde du renseignement, 24 février 2006.

[23] Cf. « Face au défi iranien, une bombe saoudienne ? », in Le Monde du renseignement du 21 avril 2006.

[24] Cf. Ibidem.

[25] « A nuclearized Middle East is on the march », Debkanetweekly, on Debkafile, 8 juillet 2010 (DEBKA-Net-Weekly (http://www.debka.com/article/8897/A-nuclearized-Middle-East-is-on-the-march—DEBKA-Net-Weekly).

[26] Cf. « Two Pakistani Nuclear Weapons Made Available to Saudi Arabia », Exclusive Report, on Debkafile, 9 décembre 2010 (http://www.debka.com/article/20441/Two-Pakistani-Nuclear-Weapons-Made-Available-to-Saudi-Arabia) et « Two Pakistani N-bombs available to Saudi Arabia », Exclusive Report, on Debkafile, 30 décembre 2010 (http://www.debka.com/article/20505/Two-Pakistani-N-bombs-available-to-Saudi-Arabia).

[27] Cela remonte au règne de feu le roi Fahd. Il nourrissait une telle défiance vis-à-vis de sa propre armée qu’il avait préféré déléguer la protection des Lieux saints à trois brigades pakistanaises rémunérées sur sa cassette personnelle.

[28] Cf. René Backmann ; Vincent Jauvert, « Les docteurs Folamour du Moyen-Orient, in Le Nouvel Obs, n°2214, Semaine du jeudi 12 avril 2007.

[29] Cf. Bruno Tertrais, « Riyad : la tentation nucléaire », in Politique Internationale, n°103, Printemps 2004 (http://www.politiqueinternationale.com/revue/read2.php?id_revue=17&id=126&content=texte).

[30] Le Pakistan n’étant pas partie au TNP, la question juridique ne se poserait que pour l’Arabie saoudite.

[31] Cette interprétation peut néanmoins être sujette à contestation dans la mesure où l’article 2 dudit traité stipule :
« Tout Etat non doté d’armes nucléaires qui est Partie au Traité s’engage à n’accepter de qui que ce soit, ni directement ni indirectement, le transfert d’armes nucléaires ou autres dispositifs nucléaires ou du contrôle de telles armes ou de tels dispositifs explosifs ; à ne fabriquer ni acquérir de quelque autre manière des armes nucléaires ou autres dispositifs nucléaires explosifs ; et à ne rechercher ni recevoir une aide quelconque pour la fabrication d’armes nucléaires ou d’autres dispositifs nucléaires explosifs ».

[32] Cf. interview du prince Turki Al Faysal, in Le Figaro, 13 décembre 2011, (http://www.lefigaro.fr/international/2011/12/13/01003-20111213ARTFIG00588-riyad-n-exclut-pas-d-acquerir-l-arme nucleaire.php).

[33] Cf. Hugh Tomlinson, « Saudi Arabia threatens to go nuclear ‘within weeks’ if Iran gets the bomb », in The Times, 10 février 2012 (http://www.thetimes.co.uk/tto/news/world/article3315479.ece).

[34] Cf. « Washington Acts to Avert Israeli Strike and Transfer of Pakistani Nukes to Saudi Arabia », Exclusive Report, on Debkafile, 8 novembre 2013 (http://www.debka.com/article/23421/Washington-Acts-to-Avert-Israeli-Strike-and-Transfer-of-Pakistani-Nukes-to-Saudi-Arabia).

[35] Cf. « Saudi Arabia threatens to go nuclear ‘within weeks’ if Iran gets the bomb », Exclusive Analysis, on Debkafile, 1er décembre 2013 (http://www.debka.com/article/23490/Pakistan%E2%80%99s-new-army-chief-Nuclear-ties-with-Saudis-US-exit-from-Afghanistan-Riyadh%E2%80%99s-anti-Iran-drive).

[36] Cf. « Saudis are buying nuclear-capable missiles from China », Exclusive Report, on Debkafile, 4 juillet 2012 (http://www.debka.com/article/22155/Saudis-are-buying-nuclear-capable-missiles-from-China).

[37] Cf. « Saudis parade nuclear missiles for the first time in defiance of US-Iranian nuclear accord », Special Report, on Debkafile, 29 avril 2014 (http://www.debka.com/article/23878/Saudis-parade-nuclear-missiles-for-the-first-time-in-defiance-of-US-Iranian-nuclear-accord).

[38] Cf. François Heisbourg, Iran, le choix des armes ?, Paris, Stock, 2007, introduction.