14/10/2014

Radicalisation et stratégies anti-terroristes en Europe

Par Marjon Goetinck, Institut MEDEA

 

L’environnement sécuritaire international a connu des changements importants ces dernières décennies. Les récents développements en Syrie et en Irak, le nombre grandissant de combattants étrangers, la radicalisation de certaines communautés, soulève non seulement un certain nombre de préoccupations sécuritaires pour l’occident, mais conduit également à une polarisation accrue des débats au sein de nos sociétés européennes. Inutile de rappeler que le problème de la radicalisation et le retour des jihadistes européens sont une priorité sur l’agenda de l’Union Européenne. Le défi pour les gouvernements européens est d’empêcher les jeunes hommes et femmes de s’engager sur le chemin de la guerre en Syrie et de savoir comment gérer les combattants à leur retour.

Les partisans de mesures répressives contre les aspirants jihadistes sur le retour ont gagné du terrain après que Mehdi Nemmouche, dont les autorités européennes affirment qu’il a combattu avec l’Etat Islamique en Syrie, a été accusé d’avoir tué quatre personnes au Musée Juif de Belgique à Bruxelles, en mai. [1] L’incident a conduit à des efforts accrus pour contrecarrer la menace posée par ces combattants revenus avec une expérience du champ de bataille et des liens renforcés avec les organisations terroristes internationales. Des pays européens comme le Danemark, la Grande-Bretagne et la Belgique sont particulièrement préoccupés par leur sécurité intérieure, puisqu’ils ont rejoint la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis contre l’Etat Islamique en Irak. Sans nier qu’il puisse y avoir un risque de nature terroriste lié aux combattants étrangers, un examen plus détaillé est nécessaire pour ne pas opérer de lien presque mécanique entre un engagement en Syrie et la probabilité d’actions terroristes futures en Europe. [2]

©Active Change foundation - "Not in my name" :  c’est le nom d’une campagne en ligne organisée par Active Change Foundation, une organisation britannique qui rassemble de jeunes musulmans pour contrecarrer la propagande de l’Etat Islamique et les amalgames entre islam et extrémisme.

©Active Change foundation – « Not in my name » : c’est le nom d’une campagne en ligne organisée par Active Change Foundation, une organisation britannique qui rassemble de jeunes musulmans pour contrecarrer la propagande de l’Etat Islamique et les amalgames entre islam et extrémism

En explorant les différentes politiques contre la radicalisation et les mesures qui ont été mises en place dans les pays européens, on observe que les poursuites légales constituent le pilier central de la prévention de la radicalisation et du terrorisme en Europe. La Belgique organise actuellement le plus grand procès contre l’extrémisme islamiste, accusant 46 membres de Sharia4Belgium d’appartenir à un groupe terroriste et d’endoctriner de jeunes hommes pour rejoindre la guerre en Syrie. [3]

Malgré le fait que les pouvoirs légaux ont été considérablement étendus au cours des années, on assiste en Europe à un appel grandissant à des alternatives aux mesures légales punitives dans le combat contre l’islam radical. Dans ce sens, des pays européens ont développé des politiques de prévention et des programmes de réhabilitation. L’Allemagne, par exemple, finance un programme de déradicalisation qui vise à stopper ou à ralentir le processus de radicalisation, empêcher les jeunes de partir pour la Syrie, les ramener vers le travail ou les études, et les réconcilier avec leurs parents. [4] Ce programme, appelé Hayat, est basé sur le principe selon lequel les Européens qui ont l’intention de rejoindre les rangs des groups radicaux qui se battent en Syrie vont probablement reconsidérer leur décision avec l’influence de leurs proches, plutôt que sous la menace des politiques ou la force de la loi. Il est censé fonctionner comme un pont entre les pouvoirs sécuritaires, la société civile et les communautés locales. Ce programme réussi a également trouvé des admirateurs en Grande Bretagne. Des officiels britanniques débattent à présent de l’opportunité d’appliquer les méthodes de Hayat pour déradicaliser les jeunes jihadistes grâce au soutien communautaire. En terme de réhabilitation des combattants au retour, le Danemark a lancé un programme innovant, offrant aux musulmans danois en Syrie une porte de sortie de la zone de conflit et une aide pour revenir à  leur vie antérieure sans la menace de poursuites. Les personnes de retour au pays peuvent bénéficier d’une aide médicale et psychologique, ainsi qu’une assistance dans leur recherche d’emploi et pour poursuivre leurs études. [5]

En plus des poursuites judiciaires, l’appareil antiterroriste de la plupart des Etats membres de l’Union Européenne a développé un large faisceau de mesures administratives, telles que les pouvoirs de contrôle et de fouille, la confiscation du passeport, les ordres de déportation, les infractions de récolte de fonds et le gel des avoirs. La plupart de ces pratiques affectent plus particulièrement une large part de la population musulmane en Europe et contribue lourdement à l’escalade du ressentiment et de la violence potentielle entre les communautés et l’Etat. [6]

Un examen des effets sociaux et politiques plus larges de ces politiques de déradicalisation met en lumière la nature ambigüe des pratiques administratives proactives et la législation antiterroriste exceptionnelle et ses effets potentiellement négatifs sur les droits fondamentaux. De plus, en terme d’efficacité, ces mesures ont dans certains cas eu pour résultat de ralentir le flux de personnes vers la Syrie ou le nord de l’Irak, mais dans l’ensemble, les pays occidentaux n’ont pas encore trouvé un moyen efficace de juguler le flot de jihadistes étrangers en partance pour le Moyen Orient.

© Bulent Kilic/AFP/Getty Images | Une femme syrienne kurde pleure durant les combats entre les jihadistes de l’Etat Islamique (EI) et les combattants kurdes.

© Bulent Kilic/AFP/Getty Images | Une femme syrienne kurde pleure durant les combats entre les jihadistes de l’Etat Islamique (EI) et les combattants kurdes.

© Bulent Kilic/AFP/Getty Images | Une femme syrienne kurde pleure durant les combats entre les jihadistes de l’Etat Islamique (EI) et les combattants kurdes.

Il nous faut sans doute recadrer nos pensées et garder à l’esprit le contexte plus large du processus de radicalisation. Tout d’abord, au niveau national, la radicalisation de la jeunesse ne peut pas être dissociée de la situation économique délétère des jeunes d’origine immigrée, de l’endoctrinement ou de l’exclusion sociale, même s’ils ne peuvent pas y être directement et aussi simplement liés. Ensuite, la situation au Moyen-Orient est pour le moins extrêmement complexe. La région est polarisée par la fracture grandissante entre sunnites et chiites. Concernant la guerre civile en Syrie, la politique extérieure occidentale s’est retrouvée à court de mesures, ce qui a certainement conduit à davantage de massacres et une escalade du conflit régional. La montée de l’Etat Islamique en Irak et en Syrie a créé une crise humanitaire durable, avec des millions de personnes fuyant pour leur vie s’ajoutant aux centaines de milliers de morts. A l’intérieur de nos sociétés européennes, des discours sensés et des analyses équilibrées du contexte sociopolitique de la radicalisation sont la clé pour s’éloigner de la polarisation des débats et finalement de l’extension des positions antagonistes qui pourraient nuire à la cohésion sociale.

 

[1] Pour plus d’information sur les jihadistes belges et français : http://www.medea.be/2014/06/les-djihadistes-francais-et-belge-en-syrie-trajectoires-communes-et-specificites/

[2] Il s’agit de l’une des données clés d’un rapport du Parlement Européen intitulé Prévenir et contrecarrer la radicalisation des jeunes dans l’Union européenne (2004): http://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/etudes/join/2014/509977/IPOL-LIBE_ET(2014)509977_EN.pdf

[3] http://online.wsj.com/articles/can-deradicalization-stem-flow-of-european-jihadists-1411958283

[4] http://www.theguardian.com/uk-news/2014/aug/27/crackdown-british-jihadis-youths-german-hayat-home-office

[5] http://www.aljazeera.com/indepth/features/2014/09/denmark-introduces-rehab-syrian-fighters-201496125229948625.html

[6] Pour plus d’information sur les poursuites judiciaires, les mesures administraives, la prévention et la « détection préalable », voir le rapport Prévenir et contrecarrer la radicalisation des jeunes dans l’Union européenne (2004): http://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/etudes/join/2014/509977/IPOL-LIBE_ET(2014)509977_EN.pdf