09/11/2014

L’offensive houthiste redistribue les cartes au Yémen

L’offensive houthiste redistribue les cartes au Yémen

Par Philippe Bannier

Alors que les feux de projecteur médiatiques sont tournés vers la Syrie et l’Irak, un autre pays est en proie à une instabilité qui pourrait lui être fatale. Le Yémen est actuellement déchiré par la violence, menaçant la transition politique amorcée en 2011, ainsi que l’unité du pays. La prise de la capitale, Sanaa, le 21 septembre 2014 par une rébellion zaydite chiite, appelée aussi « houthiste », du nom du leader, Abdul Malik Al-Houthi, a montré la faiblesse structurelle de l’État yéménite, la déliquescence de l’armée, et le décalage entre le gouvernement de Sanaa et la réalité de son pouvoir dans le pays.

Que veulent les houthistes ?

L’événement déclencheur de l’invasion de Sanaa par les houthistes fut la suppression des subventions aux produits pétroliers décidée par le gouvernement. La baisse des revenus pétroliers, liée aux sabotages par divers groupes armés, était à l’origine de cette décision. Dès lors, la baisse du coût de la vie dans un pays où le taux de pauvreté s’élève à 54,2% de la population, a poussé des centaines de milliers de manifestants à descendre dans les rues de Sanaa, à l’appel d’Abdul Malik al-Houthi. Les manifestations auraient également bénéficié de la mobilisation des réseaux de l’ancien dictateur, Ali Abdallah Saleh, qui se trouve toujours à Sanaa et qui n’a pas renoncé à reconquérir le pouvoir perdu en 2012. Sanaa fut finalement prise le 21 septembre lorsque les houthistes s’emparèrent du siège de la radio d’État et de l’état-major des forces armées. L’offensive déboucha sur la signature d’un accord de paix entre le président par intérim Abd Rabbo Mansour Hadi et un représentant houthiste, sous la supervision de l’envoyé spécial de l’ONU au Yémen, le diplomate marocain Jamal Benomar.

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© Hani Mohammed / AP Photo | Houthi rebelles patrouillent la capitale yéménite Sanaa, dont ils ont pris le contrôle en Septembre

Les houthistes se réclament du « renouveau zaydite », qui est un processus idéologique entamé dans les années 1980 où des intellectuels zaydites ont peu à peu redécouvert leur identité religieuse. Le début de la guerre de Saada en 2004 entre le pouvoir de Saleh, soutenu par les islamistes sunnites d’Al-Islah, et les houthistes, a consacré ce regain de religiosité et a remis en question le processus de convergence des identités confessionnelles dans le pays. En effet, la distinction entre le zaydisme et la tradition chaféite sunnite s’était peu à peu effacée, avec l’influence du régime républicain depuis 1962 et le coup d’État contre l’imamat zaydite. Ainsi, les Yéménites se réclament principalement d’une identité musulmane globale, plutôt que d’une appartenance à telle ou telle secte.

En réalité, l’offensive des houthistes avait des airs de revanche et visait le général Ali Mohsen, un proche de Saleh qui a fait défection en mars 2011 et qui, à la tête de la 1ère Division blindée, a mené le combat contre les rebelles durant la guerre de Saada depuis 2004. Mohsen et ses alliés tribaux, en particulier de la puissante confédération des Hashed, ont été mis en déroute, et le général se serait réfugié à Djeddah, en Arabie Saoudite, au moment de la prise de Sanaa. De plus, l’offensive visait les salafistes qui s’étaient repliés sur la capitale, et qui ont longtemps combattu les houthistes à partir de leur école religieuse de Dammaj, au nord. Soutenus par l’Arabie Saoudite, ils avaient effectué un repli sur l’Université Iman, leur bastion dans la capitale yéménite.

Il semblerait que les houthistes aient d’autres ambitions que celles affichées par leurs leaders. Ils profitent actuellement de l’effondrement de l’autorité de l’État pour avancer vers le sud. Leurs forces combattent celles d’Al-Qaïda dans le sud-ouest du pays, dans la province d’Ibb, après s’être emparées le 14 octobre 2014 de la ville-port stratégique d’Hodeïda sur la mer Rouge, et continuent d’avancer vers le détroit stratégique de Bab Al-Mandab. Les houthistes auraient également pris possession de gisements pétroliers à l’est, dans la province de Marib. Leur expansion territoriale et les pressions exercées par leurs leaders sur le président Mansour Hadi font dire à leurs détracteurs que les houthistes veulent rétablir l’imamat, ou qu’ils agissent au service de l’Iran chiite.

Attentisme à Riyad et Washington, Téhéran en position de force

L’exploit de la rébellion houthistes de s’emparer de Sanaa et de s’étendre au Yémen est une source d’inquiétude majeure pour l’Arabie Saoudite. Sa position sur la question demeure floue et tient d’abord à des considérations d’ordre interne : la multiplicité des centres de pouvoir au sein du royaume et les rivalités auxquelles se livrent les différents acteurs de la politique étrangère, tels que les institutions, les renseignements, les religieux ou les hommes d’affaire, contribuent à rendre la politique saoudienne au Yémen opaque.

Dès lors, la politique de Riyad varie entre une hostilité viscérale à l’égard d’une rébellion accusée d’être soutenue en sous-main par Téhéran, et une position de bienveillance vis-à-vis de rebelles houthistes qui apparaissent comme une force capable de s’opposer à la branche locale d’Al-Qaïda, AQPA. En effet, dans un contexte régional marqué par la montée en puissance de l’ « État islamique » à cheval sur la Syrie et l’Irak, et le retour de l’Iran comme interlocuteur légitime aux yeux de la communauté internationale, l’Arabie Saoudite pourrait s’accommoder d’une force capable de ramener l’ordre dans un pays fragmenté situé sur son flanc sud.

L’Iran soutiendrait effectivement les houthistes, en particulier à travers la force Al-Quds des Gardiens de la Révolution, mais tout laisse à penser que les rebelles zaydites pourraient se passer de ce soutien : d’abord, parce qu’ils sont très lourdement armés après dix ans de guerre contre le pouvoir central à Sanaa. De plus, ils se sont emparés de larges stocks d’armes et de munitions lors de la prise d’Al-Khamri en février 2014, fief de la famille Al-Ahmar. La chute de cette ville, qui se situe entre Saada et Sanaa, était symbolique : les Al-Ahmar sont à la tête de la grande confédération tribale du nord, les Hashed, qui a soutenu pendant longtemps le président Saleh, et ils dirigent aussi la branche locale des Frères musulmans, le parti Al-Islah, qui a participé aux combats contre eux lors de la guerre de Saada.

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© Hani Mohammed / AP Photo | Des rebelles chiites sur un tank de l’armée yéménite, à Sanaa, la capitale du Yémen, le 22 septembre 2014

Par ailleurs, les rebelles houthistes sont loin d’être un bloc homogène. Le soutien que l’Iran leur apporte suscite de l’inquiétude non seulement du côté des sunnites, mais également au sein même de ces rebelles, qui appartiennent à une branche minoritaire du chiisme. Le zaydisme se distingue du chiisme duodécimain tel qu’on le trouve en Iran sur la question de la succession du Prophète. Ils reconnaissent Zaïd comme le cinquième et dernier imam dans la tradition chiite, et rejettent donc la doctrine de l’imam caché des duodécimains. C’est la raison pour laquelle certains religieux zaydites voient d’un mauvais œil le rapprochement opéré par les Houthis avec Téhéran, comme l’explique l’un d’eux au journaliste de l’International Crisis Group : « si les Houthis tournent le dos au zaydisme, ils mourront au Yémen. S’ils annoncent qu’ils sont duodécimains, les zaydites se retourneront contre eux. Mais s’ils restent fidèles au zaydisme, alors un boulevard s’offre à eux ». Ainsi, ranger les zaydites dans la catégorie des chiites reviendrait à gommer la spécificité zaydite et simplifierait une situation politique beaucoup plus complexe. En réalité, le rapprochement entre les houthistes et l’Iran s’explique davantage par des considérations stratégiques que par un facteur de proximité religieuse.

Vers une guerre confessionnelle ?

La rhétorique religieuse est de plus en plus prégnante dans les conflits au Yémen, en ce sens que les houthistes sont largement perçus comme un mouvement satellite de l’Iran, destiné à jouer un rôle similaire à celui du Hezbollah au Liban. La « guerre froide » que se livrent l’Arabie Saoudite et l’Iran dans la région, sur fond de tensions entre sunnites et chiites, contribue à raviver les identités religieuses. Au Yémen, la crainte de la guerre confessionnelle est d’autant plus vive que la résidence de Tawakkol Karman, prix Nobel de la paix en 2011, a été vandalisée et que des bâtiments appartenant à Al-Islah ont été pris d’assaut depuis la prise de Sanaa. De plus, le régime de Téhéran n’a pas eu la victoire modeste : en effet, un proche du Guide Suprême Ali Khamenei a déclaré que Sanaa était la quatrième capitale arabe à tomber dans les mains de l’Iran, après Bagdad, Damas et Beyrouth.

Cependant, les graines du conflit sont à rechercher plutôt dans les décisions qui ont été prises depuis le début de la phase de transition politique en 2011-2012 que dans un quelconque antagonisme religieux. C’est surtout l’intervention des acteurs régionaux qui a été fondamentale pour la suite. Soucieux d’éviter une contestation dans leur proche voisinage, les pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), avec le soutien de la communauté internationale, ont élaboré une feuille de route proposée à Saleh et le Forum commun, une plateforme qui rassemble les principaux partis de l’opposition. D’abord rejetée, elle fut finalement acceptée par Saleh en novembre 2011. L’accord signé à Riyad suscita l’ire des révolutionnaires, car il accordait l’immunité à l’ancien président. De plus, les houthistes ont été exclus du gouvernement d’unité nationale prévu par cet accord, tandis que la Conférence de Dialogue national, ouverte en septembre 2013 et chargée de poser les fondements d’un « nouveau Yémen », donnait une large part aux membres du Congrès général du peuple (CGP, parti de Saleh) et au parti Al-Islah. Enfin, la nouvelle division administrative du Yémen en six provinces, présentée le 10 février 2014, acheva de mécontenter les houthistes.

Plus que des tensions confessionnelles, la révolution yéménite de 2011 a révélé à la fois une société morcelée selon des lignes tribales, sociales, politiques et territoriales, et les aspirations d’un peuple à l’unité. L’épisode révolutionnaire a consacré la crise qui affecte le monde tribal, instrumentalisé par le président Saleh depuis son arrivée au pouvoir en 1979 pour asseoir sa domination sur le pays. Déjà affaibli depuis la mort de son chef historique, Abdallah Ibn Hussein al-Ahmar, en 2007, le parti Al-Islah s’est retrouvé divisé entre ses chefs tribaux et une base plus jeune et critique de leur pouvoir, dont fait partie Tawakkol Karman. Ainsi, on a assisté à une recomposition du monde tribal dans le champ politique et social, sous les effets parallèles de l’urbanisation et de la scolarisation du pays.

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© REUTERS | Les rebelles chiites Houthis regardent un discours télévisé par leur chef, Abdul Malik al-Houthi, à Sanaa

En s’estimant lésés du processus de transition et en profitant de l’incapacité du gouvernement à lutter contre la corruption, la pauvreté et l’insécurité, les houthistes n’ont eu aucun mal à présenter leur action comme politique plutôt que confessionnelle. Leur leader, Abdul Malik Al-Houthi, et son porte-parole, Ali Al-Boukhaiti, ont réussi à rassembler au-delà de leur propre camp et de leur propre confession. En se présentant comme les sauveurs de la révolution de 2011, ils ont été en capacité de conquérir de larges pans du territoire yéménite et de la capitale, Sanaa, sans provoquer une guerre civile généralisée. Al-Islah a préféré ne pas résister à l’offensive houthiste, traumatisé à l’instar des autres branches des Frères musulmans du monde arabe, par le renversement de Mohamed Morsi en Égypte en juillet 2013 et la politique d’éradication des membres de la confrérie qui a suivi. Cependant, les gains territoriaux engrangés par les houthistes pourraient, à terme, être de plus en plus mal perçus et susciter des réactions de rejet.

Ainsi, on peut dire qu’une partie du sort du Yémen dépend des houthistes : ils sont désormais les maîtres de Sanaa et les faiseurs de roi. Comme l’écrit Laurent Bonnefoy : « ils ne représentent plus seulement une rébellion issue d’une périphérie géographique et sociale, mais bien un segment central du pouvoir ». S’ils agissent dans le sens d’un meilleur partage du pouvoir, de la mise en place de mécanismes plus efficaces de lutte contre la corruption, et d’un semblant de rétablissement de la sécurité, alors la transition politique pourra se poursuivre, tant bien que mal. En revanche, si, galvanisés par leurs succès, ils apparaissent comme une force de déstabilisation du pays, ne veillent pas à traduire leurs discours de rassemblement en des actes et confessionnalisent leur rhétorique dans leur lutte contre Al-Islah et AQPA, alors ils risquent d’entraîner avec eux le Yémen dans la guerre civile.