19/11/2014

La théocratisation du conflit israélo-palestinien, une prophétie auto-réalisée avec le sionisme religieux

Par Sébastien Boussois

L’attentat qui a eu lieu dans une synagogue du quartier de Jérusalem Ouest, à Har Nof, hier matin, est le symbole d’un nouveau virage dans l’accélération de la violence autour de Jérusalem, citadelle convoitée de toutes part par les Israéliens et les Palestiniens. Au delà de l’impasse historique dans laquelle se trouvent les négociations de « paix », l’impuissance américaine, la colonisation sans fin, la guerre unilatérale démesurée menée à Gaza par Israël cet été, on sent bien que le conflit ouvert se resserre sur les fondamentaux et sur des éléments de négociation non négociables pour les deux parties en l’état actuel.

© Jack Guez/AFP | Des Israéliens regardent le lieu de l'attentat terroriste contre la synagogue d'Hart Nof, 18 novembre 2014

© Jack Guez/AFP | Des Israéliens regardent le lieu de l’attentat terroriste contre la synagogue d’Hart Nof, 18 novembre 2014

L’attaque d’une synagogue, ce n’est pas anodin, à deux pas du Mont Herzl non plus. On peut y voir la volonté de la part des deux terroristes palestiniens isolés de Silwan, de s’en prendre et au sionisme et à l’enracinement du religieux dans la vie politique israélienne, tout aussi condamnable que celui progressant du côté des Palestiniens avec le Hamas.
Avant dans les années 1990 et 2000, les terroristes s’en prenaient aux terrasses de café, aux restaurants, à la rue, aux espaces « laïques » symboliques et publics. Parce que que le sionisme était originellement un mouvement non religieux, et que les ultra-orthodoxes condamnaient la matérialisation de l’État d’Israël avant tout signe d’arrivée du Messie. Aujourd’hui, nationalistes à kippas blanches et religieux sont les principales caution politique du gouvernement et une frange importante de la coalition de Benjamin Netanyahou, défavorable à tout compromis avec les Palestiniens sur l’État, la colonisation comme sur Jérusalem

Aujourd’hui, reflets d’une transformation de la vision politique en religieuse du conflit que les politologues refusent toujours, les tensions explosent entre « Juifs » et « Musulmans » sur les lieux de prière et les attentats sont désormais perpétrés jusque dans les synagogues en Israël. A Jerusalem, on prie, et à Tel Aviv on s’amuse, a-t-on pour habitude de dire. Mais la théocratisation rampante de l’Etat d’Israël, ce n’est plus uniquement la cristallisation du judaïsme religieux, c’est un outil politique incontournable depuis 1967 et la guerre des Six Jours comme la conquête des territoires, la création du Bloc de la foi (Gush Emounim), la colonisation sans fin comme un instrument de sécurité dans une logique millénariste nationaliste et mythologique d’Eretz Israël. Le sionisme religieux était né. Rien de surprenant dès lors à ce qu’il amène les réactions terroristes jusque sur le terrain religieux: les sionistes, appuyés indirectement ou directement par des partis comme Maison Juive et son ministre représentant Naftali Bennett jouent la provocation sur l’esplanade des mosquées et rêvent un jour ou l’autre de reconstruire le Temple.

©Amitay Salomon/ Wikipedia | Le rabbin Yéhouda Glick

©Amitay Salomon/ Wikipedia | Le rabbin Yéhouda Glick

L’agression, il y a quelques semaines, du Rabbin Glick, président de l’Institut du Troisième Temple dont l’objectif est de raser le Haram el Sharif, troisième lieu saint de l’Islam, est le fruit de mois d’agitation de la part de quelques extrémistes juifs qui cherchent à aller prier sur l’esplanade des Mosquées, dont l’accès est soumis au contrôle israélien, alors que cela leur est strictement interdit. Pour l’instant encore. Glick s’était alors procuré une licence de guide touristique, lui autorisant le droit de pénétrer sur l’Esplanade et diffuser à qui voulait bien l’entendre ses prophéties. Souvenir de ses soldats israéliens qui le 7 juin 1967 se retrouvèrent sur l’esplanade et devant le Mur occidental en reconquérant le premier lieu saint juif face aux Jordaniens, « deux mille ans après » la destruction du Temple. « Nous avions l’impression d’écrire un nouveau chapitre de la Torah » disait un ancien soldat Hanan Porat cité par le journaliste Charles Enderlin dans une conférence récente (Israël, entre religion et nationalisme, Université Libre de Bruxelles, novembre 2014). Tout vient de cette date.

Ce n’est pas qu’une lointaine utopie car les architectes du Temple sont prêts et attendent quasiment un feu vert du gouvernement pour œuvrer et rematérialiser le Temple comme centralité du monde juif. L’assassinat des 5 Juifs dans la synagogue de Nar Hof le 18 novembre dernier, même si c’est dans un espace religieux qu’il s’est déroulé, ne doit pas nous faire oublier que si le problème entre Israéliens et Palestiniens reste politique, sa solution l’est aussi. C’est une question agitée par les politiques, droite et extrême droite en tête plus qu’inquiétante car elle semble irréversible dans l’opinion. Parmi eux, des nationalistes prêts à en finir avec les Palestiniens comme jamais et qui s’ils sont encore minoritaires ont beaucoup d’écho dans l’opinion et auprès des dirigeants, ont déjà gagné une bataille : conduire des politiques désabusés et sans vision dans l’abîme du choc des civilisations et le marécage de la « guerre de religion » : une fois encore l’axe des croisés contre les barbares.

Pour approfondir : Israël entre quatre murs : la politique sécuritaire dans l’impassepar Sébastien Boussois – éd. du Cygne (GRIP, Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité )