04/12/2014

Elections en Tunisie : le « printemps » à l’épreuve des urnes  

Par Servane Poncet, Institut MEDEA

Alors que les soulèvements populaires amorcés en 2011 dans le monde arabe se sont mués en un retour à l’autoritarisme, comme en Egypte, voire en guerre civile comme en Syrie ou en Libye, la Tunisie semble sortir son épingle du jeu en poursuivant sa transition politique. Après les élections législatives du 26 octobre, qui se sont déroulées sans incident majeur, le pays organise son deuxième scrutin en deux mois. Signe que, malgré des crises politiques et la situation sécuritaire préoccupante, le processus démocratique se fraye un chemin.

Un scrutin historique

Dimanche 23 novembre, les Tunisiens étaient appelés aux urnes pour élire leur nouveau président de la République. Fonction symbolique s’il en est puisque, depuis l’adoption de la nouvelle Constitution républicaine le 10 février, l’essentiel du pouvoir exécutif se concentre désormais entre les mains du Premier ministre. Si l’enjeu de ce scrutin était moins important que pour les législatives, le symbole reste fort dans un pays qui n’a connu que deux présidents depuis son accession à l’indépendance – Habib Bourguiba de 1956 à 1987 et Zine El-Abidine Ben Ali de 1987 à 2011, tous deux non élus démocratiquement. Il marque la fin du régime présidentiel et de la domination d’un parti unique en Tunisie, dont la remise en cause a constitué le terreau de la révolution de 2011.

L’élection en elle-même marque un tournant dans la vie politique tunisienne et l’arrivée du pluralisme : pas moins de 22 candidats étaient en lice avec des profils très variés ; des anciennes figures politiques aux nouveaux venus, tel l’homme d’affaires Slim Riahi, le « Berlusconi tunisien » à la fortune opaque, dont le parti avait atteint une honorable quatrième place aux législatives d’octobre. Deux candidats se sont d’ores et déjà qualifiés pour le second tour de la présidentielle : Moncef Marzouki, qui a récolté 33,43% des voix, et Béji Caïd Essebsi, qui, avec 39,46% des voix, se place en position de force. Ce duel prévisible semble pourtant annoncer une bipolarisation de la vie politique tunisienne que beaucoup redoutent.

Candidats du changement, candidats du passé ?

Moncef Marzouki, militant des droits de l’Homme longtemps en exil et opposant historique à Ben Ali, avait été élu par l’Assemblée constituante président de la République à titre provisoire en décembre 2011, dans le cadre d’un accord avec les partis Ennahda, le Congrès pour la République (CPR) et Ettakatol, formant ainsi la « troïka ». Son alliance avec les islamistes a été vivement critiquée, néanmoins il a réussi à construire une image de garant de la révolution, ne revendiquant ni un retour à l’ancien régime de Ben Ali, ni à celui de Bourguiba. Fustigeant au contraire le retour au pouvoir de dirigeants compromis, il a su attirer une partie de l’électorat d’Ennahda ayant souffert de la répression des anciens régimes.

Face à lui, Béji Caïd Essebsi incarne la défense de l’héritage bourguibien et des acquis de la Tunisie moderne, qu’il considère mis en danger par Ennahda. Résolument anti-islamiste, il prône la restauration de l’autorité étatique, à l’heure où la sécurité est l’une des préoccupations principales des Tunisiens. Pourtant, Caïd Essebsi a un profil qui n’est pas de nature à symboliser le renouveau : âgé de 88 ans, il a été ministre de l’Intérieur sous Bourguiba et président du Parlement sous Ben Ali. Désigné comme Premier ministre de transition entre février et décembre 2011, il a fondé son propre parti au printemps 2012, Nidaa Tounès – « Appel de la Tunisie » – qui est aujourd’hui la principale formation politique grâce à son score aux législatives, ayant obtenu 86 sièges sur 217. Son succès s’explique en partie par son électorat très hétéroclite : bourgeoisie et classe moyenne, progressistes, nationalistes arabes, intellectuels, anciens acteurs du régime qui veulent revenir sur la scène politique… Cette hétérogénéité peut être vue à la fois comme un « vote utile », mais également le signe d’un projet politique assez vague et rassemblant les insatisfaits de la présidence Marzouki et d’Ennahda.

4527997_3_5578_a-khedija-village-agricole-a-30-km-de-tunis_c501de8d215ab30a1bc140131ea47c28

A Khedija, village agricole à 30 km de Tunis, les personnes âgées affluent avec joie et fierté dans les bureaux de vote, alors que la jeunesse se fait timide pour ce scrutin présidentiel. | © NICOLAS FAUQUÉ / imagesdetun

Ce sont donc deux projets de société et surtout deux personnalités opposées qui s’affrontent. Il est cependant paradoxal qu’après une victoire des islamistes en 2011, un parti « moderniste » remporte les législatives et soit en bonne voie pour remporter la présidentielle. Cela peut s’expliquer par l’échec de la « troïka » et les critiques dont Ennahda a fait l’objet depuis sa participation au gouvernement de transition, notamment sur ses mauvais résultats économiques. Du fait de la longue répression que le parti a subi sous l’ancien régime, il a pu  bénéficier à son retour sur la scène politique d’une certaine crédibilité. Mais il s’est vite avéré qu’il n’était pas épargné par le clientélisme, et surtout, aux yeux des électeurs, il n’a pas réussi à redresser la situation économique du pays ni à empêcher l’assassinat de deux députés de gauche en 2013, qui a créé un climat d’insécurité politique.

Dans le nouveau paysage politique qui se dessine et tend vers la bipolarisation davantage que vers un véritable pluralisme, certains tentent malgré tout d’incarner une « troisième voie ». Le Front populaire, une coalition de partis de gauche et d’extrême gauche, a réalisé un score non négligeable puisque son dirigeant, Hamma Hammami, est arrivé en troisième place avec 7,82% des voix et 15 sièges à l’Assemblée du peuple. L’un des rares opposants à Ben Ali à être resté en Tunisie, il prône un changement radical de modèle de développement et un nouvel ordre économique basé sur la justice sociale.

Même si son pouvoir a été réduit, le président de la République aura une légitimité plus large que les députés élus localement, et les électeurs en attendent beaucoup. Il devra relever le défi sécuritaire, notamment avec la recrudescence des groupes salafistes en Libye, et redresser l’économie en crise depuis trois ans. De manière générale, la classe politique devra répondre aux attentes des jeunes, acteurs majeurs de la révolution mais qui se sont abstenus de façon marquée lors des deux scrutins.

Vers un gouvernement d’union nationale

Même en cas de victoire de Caïd Essebsi, son parti, Nidaa Tounès, ne disposera pas d’une majorité suffisante pour gouverner seul à l’Assemblée du peuple et devra trouver des alliés. Dans ce cadre, un rapprochement avec les islamistes d’Ennahda ne semble pas exclu. Grand absent du scrutin présidentiel, le parti avait en effet décidé de ne pas présenter de candidat. Ses dirigeants ont-il jugé que sa deuxième place aux législatives suffisait à le rendre indispensable à toute alliance pour un futur gouvernement ?

Quel que soit le vainqueur, celui-ci devra composer avec les islamistes, et cette certitude suffit sans doute à rassurer les cadres d’Ennahda. Le choix de la base électorale de ce parti, tout comme celle du Front populaire, sera donc déterminant dans le résultat du scrutin. Reste à espérer que la montée des tensions dans l’entre-deux tours, ou la détérioration de l’environnement sécuritaire, ne menace pas de nouveau le fragile processus de démocratisation du pays.

panneau électoral Tunisie

Panneau électoral, élections législatives tunisiennes, octobre 2014 | © Amine Ghrabi, 26 octobre 2014.

Sources :