29/12/2014

Essebsi président à 88 ans : Triomphe démocratique ou servitude volontaire ?

Par Selim Bourokba

L’élection démocratique de M. Caïd Essebsi au rang de Président de la seconde République tunisienne semble conclure le premier des Printemps  arabes par un dénouement heureux.  Or le leader de 88 ans, membre de la « vieille garde », est loin de faire l’unanimité parmi les Tunisiens, d’autant qu’ils s’interrogent sur sa capacité à relever les défis sociaux, économiques et sécuritaires du pays.

Le second tour des élections présidentielles s’est déroulé dimanche 21 décembre dernier.Il opposait l’Alliance laïque menée par Béji Caïd Essebsi (BCE) et son parti Nida Tounes (« l’Appel de la Tunisie ») au président provisoire sortant, Mohamed Moncef Marzouki, chef du Parti du Congrès (PC).  M. Caïd Essebsi sort victorieux des élections avec  55,68% des suffrages (un peu plus de 1,7 millions de voix) contre 44,32 % des suffrages (plus de 1,3 millions des voix) pour son rival, selon le président de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE), Chafik Sarsar. Si le scrutin s’est déroulé dans le calme au contraire du  climat qui a entouré la campagne présidentielle. Essebsi n’a cessé d’agiter le spectre d’une alliance PC‒Ennahdha (islamistes). Marzouki quant à lui a mis en garde le peuple contre le retour de l’ancien ordre.

Essebsi promet d'être le président de tous les Tunisiens

Béji Caïd Essebsi a largement distancé le chef de l’État sortant Moncef Marzouki avec 55,68 % des suffrages au second tour de dimanche. Fethi Belaid/AFP

Près de 5, 3 millions d’électeurs étaient appelés aux urnes, tous animés d’un sentiment particulier  alors qu’ils s’apprêtaient à choisir leur président pour la première fois. La Tunisie a connu deux chefs d’Etat autoritaires entre 1956 et 2011– Habib Bourguiba de 1956 à 1987 et Zine El-Abidine Ben Ali de 1987 à 2011. Dimanche, la mobilisation a pourtant été moindre qu’au premier tour (59% contre 65%). L’abstention des jeunes a en effet été importante. Leur silence n’est rien d’autre que l’expression d’un profond désaveu de la capacité des élites politiques à faire évoluer leur pays.

Les jeunes n’ont pas apprécié qu’Essebsi, ancien ministre de Bourguiba et Ben Ali, se présente comme le sauveur providentiel, lui qui tout au long des années d’oppression a tantôt été un acteur direct, tantôt s’est drapé dans un silence complice. Nombreux aussi sont ceux qui déplorent l’adoration dont le nouveau président peut être l’objet. Si les Tunisiens sont libres, encore faut-il leur laisser le temps de saisir pleinement la signification de ce changement profond. Ce constat s’applique en particulier aux anciennes générations, majoritairement mobilisées au second tour, et dont le vote a bien montré le poids du passé dans la propension à donner sa confiance à la vieille garde. C’est tout le paradoxe du peuple tunisien, ce balancement entre émancipation et recherche de la sécurité dans la figure providentielle.

 

Au moins Essebsi élu s’est tout de suite prononcé pour le rassemblement des Tunisiens et l’apaisement avec son rival Moncef Marzouki, et Ennahdha : « Dieu a dit « unissez vous dans la compétition » » a-t-il déclaré dans l’espoir de ne plus passer pour l’ennemi de l’islam. « Permettez moi de remercier Moncef Marzouki et lui dire que le plus important, ça n’est pas ce qui s’est passé dans la campagne mais ce que l’on va faire aujourd’hui et demain pour la Tunisie ». Et son directeur de campagne Mohsen Marzouk d’appeler « toutes les forces politiques du pays à unir nos forces, pour ensemble sortir le pays de la crise actuelle car aucun parti ou individu ne peut y parvenir seul. Il faut qu’il y ait un consensus national autour des thèmes majeurs et des objectifs de la révolution. »

Pour ce faire, le nouveau leader tunisien ne devra faire aucun faux pas, sous peine de réveiller à la fois les divisions entre tenants d’un islam politique et modernistes, et les foyers de contestations toujours bien présents dans le pays. Dimanche dernier par exemple, l’annonce anticipée de la victoire du camp d’Essebsi a provoqué des  affrontements dans les rues d’El-Hamma dans le Sud, au gouvernorat de Gabès, entre forces de l’ordre et jeunes criant « Non à l’ancien régime ».

Certains voient en cet ancien ministre de l'intérieur de Bourguiba, le retour de Ben Ali  AFP PHOTO / FETHI BELAID

Certains voient en cet ancien ministre de l’intérieur de Bourguiba, le retour de Ben Ali AFP PHOTO / FETHI BELAID

Le nouveau président est loin de faire l’unanimité et devra faire attention à respecter tous les Tunisiens, y compris les sympathisants d’Ennahdha. Le chômage qui touche 15% de la population, l’absence d’avenir pour les jeunes, et les incursions de trafiquants et djihadistes par les frontières algériennes et libyenne ne lui laissent pas d’autre choix.

L’Algérie, l’Egypte, les Etats-Unis et la France ont félicité celui qui, selon eux, met officiellement un terme au Printemps. Sauf que les objectifs de la révolution sont loin d’être encore remplis, et que les Tunisiens, libres, se montreront à l’avenir beaucoup plus exigeants envers leurs dirigeants. Si BCE succombe aux tentations de corruption, clientélisme,  justice à deux vitesses, il devra s’attendre à en payer les conséquences, d’autant que le peuple saura reprendre ses droits s’il ne parvient pas à rétablir la sécurité et dynamiser l’économie.

Quant à Moncef Marzouki, il a annoncé la création d’un « Mouvement du peuple citoyen ». Son objectif officiel est de contrer tout retour de la dictature et préserver les objectifs de la révolution du 14 janvier (Liberté, justice et dignité nationale). Mais l’initiative de Marzouki risque de diviser le peuple tunisien en deux camps, celui des vainqueurs et des vaincus. Dans la perspective d’élections anticipées (Essebsi est âgé de 88 ans) Marzouki manifeste clairement ses intentions de retrouver rapidement son ancien poste. Mais de nouvelles divisions dans ce climat tendu sont le meilleur moyen de ne pas accomplir les objectifs de la révolution.

SOURCES

L’Orient le Jour, La Tunisie, entre paradoxe et pragmatisme, 23 décembre 2014

http://www.lorientlejour.com/article/902300/la-tunisie-entre-paradoxe-et-pragmatisme.html

L’Orient le jour, Essebsi promet d’être « le président de tous les Tunisiens », 29 décembre 2014

http://www.lorientlejour.com/article/902299/essebsi-promet-detre-le-president-de-tous-les-tunisiens-.html

Al akhbar English, Tunisians fear the return of the Ben Ali era after Essebsi’s victory, 23 décembre 2014

http://english.al-akhbar.com/content/tunisians-fear-return-ben-ali-era-after-essebsis-victory

Le Figaro, Béji Caïd Essebsi, le nouveau président de la Tunisie, appelle à l’unité, 22 décembre 2014

http://www.lefigaro.fr/international/2014/12/22/01003-20141222ARTFIG00226-beji-caid-essebsi-le-nouveau-president-de-la-tunisie-appelle-a-l-unite.php

 

La Presse, La ville d’El-Hamma, complètement paralysée, 22 décembre 2014

http://www.lapresse.tn/22122014/93125/la-ville-d-el-hamma-completement-paralysee.html

 

Le Monde, Béji Caïd Essebsi promet d’être « le président de tous les Tunisiens », 23 décembre 2014

http://www.lemonde.fr/tunisie/article/2014/12/22/les-deux-camps-revendiquent-la-victoire-en-tunisie.html

 

Nawaat , Aux obnubilés d’Essebsi ,  19 décembre 2014

http://nawaat.org/portail/2014/12/19/aux-obnubiles-dessebsi/