19/12/2014

La Turquie d’Erdoğan s’éloigne encore un peu plus de l’Europe

Par Barbara Gianessi

Lors de sa visite en Turquie la semaine dernière, la chef de la politique étrangère de l’Union européenne, Federica Mogherini, a suscité l’espoir de ceux qui plaident en faveur d’une nouvelle relation entre l’UE et la Turquie. Cette réunion, un mois seulement après la nomination de Mme Mogherini, a été interprétée comme une démonstration de bonne volonté pour renforcer le partenariat de l’UE avec Ankara, qui pendant longtemps est restée dans un état d’inertie. Lors de sa visite, Mme Mogherini a appelé à un “alignement plus fort sur la politique étrangère » avec la Turquie, soulignant l’importance d’une coopération plus étroite dans la lutte contre les militants de l’État islamique (IS) et concernant les sanctions de l’UE contre la Russie. Pendant son séjour en Turquie, Mogherini a visité également des camps de réfugiés à Gaziantep, sur la frontière turco-syrienne, promettant 85 millions de dollars d’aide supplémentaire aux réfugiés[1].

Dimensions internes et retombées internationales

Moins d’une semaine après cette réunion, qui a été présentée comme constructive par les deux parties, le climat politique entre Bruxelles et Ankara est déjà gelé. En effet, le 15 Novembre, Mme Mogherini a durement critiqué l’opération du président Recep Tayyip Erdoğan contre deux médias d’opposition : le journal le plus lu en Turquie – Zaman – et une télévision nationale – Samanyolu TV. Les deux salles de presse ont été perquisitionnés par la police le dimanche 14 décembre et environ 27 journalistes ont été arrêtés, considérés comme trop proches du religieu musulman Fethullah Gülen[2]. Gülen est un ancien allié d’Erdoğan contre les militaires et l’élite politique laïque du pays et il est aussi le chef spirituel du mouvement Hizmet («Service»), une organisation sans structure formelle, mais dont les adeptes se comptent par millions, répartis sur plus de 150 pays. Au cours des dernières années, une lutte de pouvoir entre les deux a émergé et Gulen, qui vit en exil auto-imposé aux États-Unis, est maintenant accusé d’avoir tenté de créer un « État parallèle » au sein de la Turquie grâce à son influence sociale et politique et ses médias “partisans”[3].

© Ozan Kose /AFP - Getty Images | Ekrem Dumanli, editor-in-chief of Turkey's top-selling newspaper Zaman, waves to staff members, while being arrested by counter-terror police at the newspaper's headquarters in Istanbul on Dec. 14.

© Ozan Kose /AFP – Getty Images | Ekrem Dumanli, editor-in-chief of Turkey’s top-selling newspaper Zaman, waves to staff members, while being arrested by counter-terror police at the newspaper’s headquarters in Istanbul on Dec. 14.

Se prononçant sur les raids contre des journalistes turcs, Mme Mogherini a déclaré que l’opération va « contre les valeurs européennes et les normes auxquels la Turquie aspire à adhérer », rappelant à Ankara que toute tentative d’adhésion à l’UE dépendait du « plein respect de l’Etat de droit et des droits fondamentaux »[4]. Erdoğan a répondu qu’il n’ avait « aucune inquiétude sur ce que l’UE pourrait dire ou si l’UE accepte [la Turquie] en tant que membre ou non », concluant que “l’UE pouvait garder sa sagesse pour elle-même”[5]. La réponse grinçante d’Erdoğan soulève une question inévitable : l’adhésion de la Turquie à l’UE est-elle toujours d’actualité ?[6]

La Turquie représente le seul cas d’un processus d’adhésion à l’UE qui a duré plus d’une décennie. En fait, Ankara a présenté sa demande officielle en 1987, mais ce n’est qu’en 2005 qu’il a officiellement commencé à négocier les critères d’adhésion. Malgré dix années de consultations, à la fin de 2014 seulement 14 des 35 chapitres ont été ouverts et un seul (science et recherche) a été conclu. Plusieurs vétos par le Conseil européen, la France et la République de Chypre ont abouti au gel de plusieurs chapitres des négociations[7]. En outre, la crise de la zone euro dans un moment où l’économie turque a continué à monter a augmenté le scepticisme du gouvernement d’Ankara sur les avantages de devenir membre de l’UE[8].

 

Les changements des alliances et ses conséquences pour l’Europe

L’émergence du groupe de l’État islamique (EI) et ses effets déstabilisateurs en Syrie et en Irak, ainsi que le risque de retour dans leur pays des combattants étrangers européens, a stimulé un engagement plus proche avec le gouvernement d’Erdoğan pour trouver les moyens de faire face à ce nouveau défi[9]. La Turquie est également fondamentale pour l’Europe pour diversifier ses approvisionnements énergétiques. Cela est particulièrement vrai après l’aggravation de la crise ukrainienne et la décision de Moscou d’annuler le projet de gazoduc South Stream, qui aurait apporté le gaz russe vers l’Europe occidentale à travers la Bulgarie[10].

High Representative of the European Union for Foreign Affairs and Security Policy Federica Mogherini speaks during a press conference after their meeting at the Ankara Palace on December 8| © AFP Photo / Adem Altan

High Representative of the European Union for Foreign Affairs and Security Policy Federica Mogherini speaks during a press conference after their meeting at the Ankara Palace on December 8| © AFP Photo / Adem Altan

Mais il est indéniable qu’Erdoğan et ses homologues européens sont encore profondément divisés dans leurs priorités de politique étrangère. En ce qui concerne la crise en cours en Ukraine, l’UE tente en vain de convaincre Erdoğan de se joindre aux sanctions occidentales contre la Russie. Au contraire, lors d’un récent sommet, Poutine et Erdoğan se sont engagés à tripler leur commerce bilatéral en 2020[11]. En outre, dans la lutte contre le groupe de l’État islamique, la Turquie a été réticente à prendre part à la coalition menée par les USA en Irak et Syrie. Cela pourrait être lié au fait que des centaines de Turcs sont soupçonnés de se battre à côté de l’EI en Syrie et le groupe est également craint d’avoir des cellules dormantes en Turquie[12]. A côté, l’ inquiétante situation des droits humains de la Turquie, notamment la tolérance zéro de Erdoğan pour la critique comme en témoigne la répression contre les manifestations de rue de Gezi en 2013 et les intimidations récentes de journalistes de l’opposition, ont fait d’Ankara un partenaire épineux pour l’Europe[13].

La consolidation du pouvoir politique autoritaire d’Erdoğan s’est fait en parallèle avec l’éloignement de la Turquie de l’Europe, qui a profité au président russe Vladimir Poutine avec lequel Erdoğan partage un mépris similaire pour le pluralisme et les droits humains. Néanmoins, même si l’adhésion de la Turquie à l’UE dans un future proche semble improbable, Ankara est actuellement trop importante aux yeux de l’Europe pour laisser le projet politique mégalomane d’Erdoğan éloigner tout espoir d’avenir pour la coopération.

 Sources:

[1] Al Monitor, Will Turkey, EU relations improve after Mogherini visit?, 11 décembre 2014

[2] Al Jazeera, Turkey criticised for detaining journalists, 15 décembre 2014

[3] Le calendrier de ces arrestations ne serait pas une coïncidence: il y a exactement un an, le plus grand scandale de corruption de l’histoire moderne turque a explosé, ciblant Erdoğan et son entourage. Quatre ministres ont été forcés de démissionner et il avait été largement admis que le gouvernement n’aurait pas pu survivre. Erdoğan et des fonctionnaires de la Justice et du Développement au pouvoir (AKP) ont à plusieurs reprises affirmé que les enquêtes de décembre dernier de corruption étaient un complot ourdi par les Gulenists pour renverser le gouvernement.

[4] BBC News, Turkey media arrests: Mogherini leads EU criticism, 14 décembre 2014

[5]Reuters, Turkey’s Erdoğan says media raids a response to ‘dirty’ plot, 15 décembre 2014

[6] The Guardian,  Can Turkey under Erdoğan any longer be deemed a reliable western ally?, 15 décembre 2014

[7] Sa demande a été rejetée par la Commission européenne en 1989 en raison de ce qui était considéré comme des lacunes démocratiques graves. Néanmoins, contrairement au Maroc – dont la demande a été rejetée la même année – la CE a déclaré que la Turquie était admissible à l’adhésion à l’UE. L’attente a augmenté en 1996 lorsque la Turquie a rejoint l’Union douanière de l’UE, ce qui est apparu comme une étape préliminaire à l’adhésion à l’UE. Voire Nathalie Tocci

[8]Nathalie Tocci, Turkey and the European Union: A Journey in the Unknown, Brookings, Turkey Project Policy Paper N. 5, novembre 2014

[9]Al Monitor, Will Turkey, EU relations improve after Mogherini visit?, 11 décembre 2014

[10]The Guardian,  Can Turkey under Erdoğan any longer be deemed a reliable western ally?, 15 décembre 2014

[11] Middle East Eye, Are Turkey and the EU rekindling their love? 15 décembre 2014

[12]Al Arabiya News, Doubts linger over Turkey’s stance on fighting ISIS, 27 septembre 2014

[13] The Guardian,  Can Turkey under Erdoğan any longer be deemed a reliable western ally?, 15 décembre 2014