12/01/2015

Comment l’Etat Islamique est devenu l’organisation terroriste la plus riche de tous les temps

Par Silke Vanrompay

Lundi matin, le 22 septembre, la radio a annoncé qu’environ 130 000 réfugiés avaient traversé la frontière entre la Turquie et la Syrie, principalement des Kurdes ayant échappé à la terreur de l’Etat Islamique (IS), qui a réussi à conquérir une soixantaine de villes dans l’enclave kurde à la frontière avec la Turquie en quelques jours [1].

Mardi matin à la même heure, l’annonce du début des frappes états-uniennes sur les cibles de l’Etat Islamique est tombée. Les bombes se sont concentrées non seulement sur la ville de Raqqa, le centre de l’Etat Islamique en Syrie, mais également d’autres villes, camps d’entraînement, quartiers généraux et checkpoints. Après quelques heures le groupe terroriste a répondu. Un membre de l’Etat Islamique a déclaré à l’agence de presse Reuters que « les attaques ne resteront pas sans réponse » et que « l’Arabie Saoudite est responsable des bombardements » [2]

Pendant ce temps, l’Etat Islamique continue à diffuser des vidéos à un rythme soutenu. Ce qui a commencé avec la décapitation des journalistes James Foley, Steven Sotloff et le travailleur humanitaire David Haines, a rapidement évolué vers une authentique campagne de propagande. Peu après, le journaliste britannique John Cantlie a été mis en scène, dans le même uniforme orange dans lequel ses prédécesseurs ont été assassinés. Mais Cantlie est resté en vie. Mieux que cela, il veut « expliquer et diffuser la philosophie de l’Etat Islamique » dans ses messages vidéos. Il décrit les extrémistes comme « les jihadistes les plus puissants depuis longtemps » et prévient que les actions militaires ne causeront pas de dommage sérieux au groupe. Plus loin, il dit que le président américain Barack Obama et sa coalition sont impliqués dans une guerre qu’ils ne peuvent gagner. [3]

Du pain et du fondamentalisme 

Le groupe terroriste de l’Etat Islamique, sous l’égide du jihadiste irakien Abu Bakr al-Baghdadi, a déclaré le califat dans plusieurs parties de l’Irak et de la Syrie en juin et poursuit son règne de terreur contre les dissidents religieux. Des règles strictes sont imposées aux écoles, des matières telles que l’histoire, la littérature et le christianisme sont définitivement supprimés [4] et le groupe continue à capturer des villes proches des routes importantes, des infrastructures critiques ou des frontières à un rythme effréné. Dans les zones conquises l’EI garde des services important comme les marchés, boulangeries et stations essences en fonction, tout en utilisant la force pour imposer sa vision d’un Etat islamique fondamentaliste. La police religieuse s’assure que les magasins ferment pendant la prière et que les femmes couvrent leurs cheveux et visage en public. [5] Beaucoup d’enfants ou de jeunes adolescents sont éduqués dans des camps d’entraînement pour devenir des enfants soldats ou des terroristes. [6] Des témoins visuels décrivent la façon dont les hommes sont décapités, les femmes violés et les Kurdes, aussi bien que les personnes âgées et invalides, sont massacrés. [7] Une nouvelle vidéo, filmée en secret, donne une image claire de ce qu’est vraiment la vie sous la domination de l’EI. [8]

Beaucoup des chefs de l’EI sont d’anciens officiers de l’armée de Saddam Hussein, qui ont agrémenté leur entraînement militaire de techniques terroristes pendant les années de combat contre les troupes états-uniennes. [9] Cependant, une part importante des combattants ne sont pas originaires des zones de combat. On estime qu’environ 12 000 étrangers de 74 pays participent à la guerre en Syrie et en Irak. La majorité provident des pays musulmans voisins comme la Tunisie et l’Arabie Saoudite, mais des pays comme la Belgique, la Chine, la Russie et les Etats-Unis sont également fortement représentés. [10] Le nombre total de guerriers de l’EI est estimé à 31 500 par la CIA. [11] Un autre aspect important des combattants est qu’ils sont souvent jeunes, recrutés sur Internet pour se battre dans une guerre sainte. Grâce à un programme éducatif sur place efficace, l’EU réussit à manipuler et endoctriner rapidement les nouvelles recrues et à leur procurer une initiation rapide aux usages musulmans les plus fondamentalistes. [12]  

Tout est une question d’argent 

Tous ceux qui se battent pour l’EI sont-ils vraiment convaincus par son idéologie ? Probablement pas. Un jeune homme décrit au Financial Times : « Ils m’ont offert 1500 dollars par mois, plus une voiture, une maison et tout le matériel nécessaire. » Il a refusé, mais sont témoignage est une nouvelle preuve de l’énorme richesse du mouvement, qui lui permet de payer les combattants étrangers et les armes. [13] L’EI tient ses revenus de différentes sources : des contributions de l’étranger, principalement des Etats du Golfe et du monde arabe en général, des rançons, des extorsions de fonds, et, plus important, de la vente du pétrole, des céréales et des antiquités. Pendant son expansion, le mouvement a pris le contrôle des puits de pétrole, des terres agricoles et des banques. [14] De plus, l’EI force les locaux, dans les zones occupées, à leur donner dix à vingt pour cent de leur revenu, ce qui équivaut à un million de dollars par jour.

Mais c’est principalement la vente du pétrole qui fait de l’EI le groupe terroriste le plus riche de l’Histoire. Selon des experts, le mouvement gagnerait entre un et deux millions de dollars par jour avec la vente de pétrole [15] qui va vers la Turquie, Syrie, l’Iran ou les Kurdes irakiens [16], principalement à la frontière turque. [17] Ce pétrole vient de l’un des nombreux puits de pétrole de l’est de la Syrie ou de l’Irak que l’EI a conquis. En juillet, les combattants ont réussi à capturer Omar, le plus grand puits de pétrole du pays, qui produit 10 000 barils par jour. [18] Mais l’EI a également 25 000 à 40 000 barils par jour à sa disposition en Irak, qui vaudraient 1,2 millions de dollars sur le marché noir.

Défis

Pour réussir à battre l’Etat Islamique, il faut d’abord les atteindre financièrement. Deux défis principaux s’annoncent pour la coalition internationale. Le premier consiste à convaincre la Turquie de mieux garder ses frontières et mieux contrôler le trafic frontalier de pétrole. La Turquie, en particulier le sud, est en effet un pivot important dans la vente du pétrole irakien et syrien sur le marché noir. [19] Un personnage important du ministre turc des Affaires étrangères affirme que le montant de pétrole confisqué à la frontière turco-syrienne a augmenté de 300% depuis le début de la rébellion syrienne en 2011 et que la Turquie « tente d’arrêter le trafic, mais qu’il est difficile de surveiller la frontière ».

Une seconde préoccupation est l’effet des mesures économiques pour les locaux. Le trafic de pétrole est fermement ancré dans l’économie locale. L’interruption de ces activités est dangereux car elle pourrait mener à une crise humanitaire dans une région encore instable. « Si on ajuste le commerce de certains produits, nous risquons de condamner des milliers de personnes à la famine. » Selon Alexander Evans, chef du groupe de l’ONU qui enquête sur le financement de l’EI, les mesures contre la machine économique du groupe doivent en effet prendre en compte les locaux. « De nouvelles actions doivent trouver un équilibre entre la nécessité de stopper le financement de l’EI et la garantie des besoins humanitaires de la population qui souffre sous leur domination. [20]

Le 25 septembre , le journal m’informe que plus de 120 imminents érudits musulmans rappellent les militants d’EI à l’ordre et réfutent les arguments religieux que le groupe utilise pour la justification de leurs actions. Il y a donc des petites étincelles d’espoir, qui essaient d’éteindre l’extrémisme musulman.

Foto

© Reuters – Militants d’EI en Syrie.

 

[1] http://www.knack.be/nieuws/wereld/70-000-syrische-koerden-in-24-uur-naar-turkije-gevlucht/article-normal-431007.html

[2] http://www.standaard.be/cnt/dmf20140923_01282648

[3] http://www.standaard.be/cnt/dmf20140923_01282826

[4] http://www.knack.be/nieuws/wereld/is-bant-geschiedenis-literatuur-en-darwin-uit-scholen/article-normal-395449.html

[5] http://www.nytimes.com/interactive/2014/09/16/world/middleeast/how-isis-works.html?ref=middleeast

[6] H. Ibish, « Pour les enfants: glaces, toboggans et doctrine », in Courrier International, 18.09.2014, 12.

[7] M. Jégo, “Fuyant l’Etat Islamique, les Kurdes affluent Turquie”, in Le Monde, 23.09.2014, 5.

[8] https://www.youtube.com/watch?v=1TkuAIKoI28

[9] http://www.nytimes.com/interactive/2014/09/16/world/middleeast/how-isis-works.html?ref=middleeast

[10] http://www.nytimes.com/2014/09/13/world/middleeast/isis-recruits-prompt-laws-against-foreign-fighters.html

[11] R. Dekkers, “ISIS stuurt aan op Apocalyps”, in De Telegraaf, 20.09.2014, 11.

[12] H. Ibish, « Pour les enfants: glaces, toboggans et doctrine », in Courrier International, 18.09.2014, 12.

[13] X, “L’Etat Islamique ou le salaire de la peur”, in Les Echos, 23.09.2014, 11.

[14] N. Malas & M. Abi-Habib, “Financement: pétrole et extorsion”, in Courrier International, 18.09.2014, 13.

[15] http://www.nytimes.com/interactive/2014/09/16/world/middleeast/how-isis-works.html?ref=middleeast

[16] http://www.mo.be/analyse/de-militaire-vernietiging-van-de-islamitische-staat

[17] N. Malas & M. Abi-Habib, “Financement: pétrole et extorsion”, in Courrier International, 18.09.2014, 13.

[18] http://www.nytimes.com/interactive/2014/09/16/world/middleeast/how-isis-works.html?ref=middleeast

[19] http://www.nytimes.com/2014/09/14/world/middleeast/struggling-to-starve-isis-of-oil-revenue-us-seeks-assistance-from-turkey.html

[20] N. Malas & M. Abi-Habib, “Financement: pétrole et extorsion”, in Courrier International, 18.09.2014, 13.

[21] http://www.standaard.be/cnt/dmf20140925_01287521