20/01/2015

L’État islamique et le bouleversement de l’ordre régional

Par Philippe Bannier

En s’appuyant sur un mécontentement sunnite de part et d’autre de la frontière syro-irakienne, l’ « État islamique » a réussi à conquérir de larges pans de territoires. Trois phases sont à distinguer depuis sa scission avec Al-Qaïda sur le théâtre syrien : d’abord une phase de construction et de montée en puissance à partir d’avril 2013, où l’organisation, alors appelée EIIL/EIIS, a privilégié une attitude pragmatique, en s’alliant avec les autres brigades rebelles pour des opérations ponctuelles. La deuxième phase fut celle de l’offensive menée dans le nord de l’Irak au début du mois de juin 2014 et la conquête d’une grande partie du pays, avant de retourner dès juillet en Syrie pour une offensive qui l’a mené jusqu’à Alep. Cette démonstration de puissance a pris de court une série d’acteurs, du régime irakien à l’Iran en passant par les rebelles syriens et les États-Unis. La troisième phase s’est ouverte à l’automne 2014, avec un net ralentissement observé des djihadistes, sous les effets de la réorganisation des forces irakiennes par l’Iran, des bombardements aériens lancés par une coalition internationale réunie autour des États-Unis, et la résistance des forces kurdes, en Syrie (bataille de Kobané) comme en Irak. Contenir l’avancée de l’ « État islamique » est une chose ; le faire disparaître en est une autre, et un tel souhait impliquerait une coopération plus étroite entre les acteurs concernés par son expansion et une force terrestre sur laquelle s’appuyer, car les seuls bombardements seront insuffisants pour en venir à bout. Loin d’être un phénomène marginal qui pourrait disparaître aussi rapidement qu’il s’est développé, il se caractérise par un ambitieux projet territorial qu’il a déjà commencé à mettre en œuvre, et dont profitent certains segments des sociétés irakienne et syrienne.

D’où la question : peut-on qualifier l’ « État islamique » d’État ? À l’heure où sont écrites ces lignes, il serait plus juste de parler d’État en gestation, car il ne répond qu’en partie aux critères de définition d’un État en droit international. La conférence de Montevideo en 1933 donnait la définition suivante de l’État dans son article 1 : « être peuplé en permanence, contrôler un territoire défini, être doté d’un gouvernement, et être apte à entrer en relation avec les autres États »[1]. On peut noter que certains de ces critères en sont au stade embryonnaire, tels que le contrôle sur un territoire défini, voire une population permanente (huit millions de personnes environ) si l’on exclut les centaines de milliers de réfugiés dont le départ a été précipité par l’arrivée des djihadistes. En revanche, l’ « État islamique » est actuellement en incapacité d’établir des liens et des contacts avec d’autres États, de la région ou extérieurs à elle. Il n’a fait l’objet d’aucune sorte de reconnaissance officielle (et sans doute qu’une telle demande n’est pas dans ses projets), et n’a pas un territoire strictement délimité par des frontières sur lequel un gouvernement exercerait sa souveraineté. De plus, son intention de frapper monnaie, comme annoncée le 13 novembre, démontre l’étendue de ses ambitions, même si cela relève davantage de la communication qu’un projet tout à fait réalisable.

Avec les informations dont nous disposons pour cette étude, nous pouvons dire avec Michel Foucher que « l’EI [État islamique] n’est pas un État, mais a aujourd’hui les moyens d’un État »[2]. En effet, le mouvement djihadiste ne contrôle pas seulement de larges pans de territoires principalement dans le nord de la Syrie et de l’Irak, mais aussi leurs richesses en termes financiers, humains, énergétiques, logistiques et alimentaires. La mainmise sur les champs de pétrole à l’est de la Syrie et quelques-uns à côté de Mossoul lui assure une source de revenus importante et stable, malgré une nette diminution depuis les raids aériens de la coalition internationale d’août 2014, qui lui permet de financer des opérations sur plusieurs fronts, de verser des salaires et d’assurer une certaine stabilité aux populations sous son contrôle. L’ « État islamique » a véritablement les moyens de réaliser son ambition de construire un État réunissant la communauté des croyants (Oumma). L’ensemble de ces moyens lui permet également d’attirer des recrues du monde entier, grâce à une maîtrise solide des outils de communication, en particulier les réseaux sociaux, où informations et images circulent sur les comptes créés par l’organisation. La destruction de la frontière entre la Syrie et l’Irak le 10 juin 2014 y a été relayée abondamment, notamment sur Twitter, ainsi que la proclamation du califat le 29 juin 2014. C’est ce qui fait dire à Gilles Kepel, non sans humour, qu’ « Al-Qaïda était l’enfant d’Internet et d’Al-Jazeera d’une certaine manière, l’ « État islamique » est l’enfant de Twitter, de Facebook et de Youtube »[3].

À partir du moment où l’ « État islamique » se proclame en tant que tel, la question de la construction de l’État au Moyen-Orient se pose, car les prétentions étatiques de l’organisation djihadiste viennent combler un vide laissé par les États en place. En effet, les frontières des États de la région ont été créées par la France et le Royaume-Uni au lendemain de la Première Guerre mondiale, qui n’ont pas pris en compte les réalités sociales et anthropologiques des sociétés. Connue sous le nom d’accords Sykes-Picot signés en 1916, le tracé des frontières fut modifié et officialisé à la conférence de San Remo en 1920 avec les mandats. Cette fragilité originelle a entraîné une difficulté pour ces États qui, une fois l’indépendance acquise, avaient tout à construire. Pour assurer leur survie et leur intégrité territoriale, la plupart d’entre eux ont engendré des pouvoirs autoritaires et centralisés. Pour Damas, Bagdad et Amman, il s’agissait d’abord de concentrer l’ensemble des pouvoirs politiques et administratifs. Profitant de ces échecs politiques, mais aussi socio-économiques, l’« État islamique » bouleverse aujourd’hui cet ordre régional, qu’il considère comme artificiel et illégitime.

Cette remise en cause de l’ordre établi par les Européens s’inscrit dans une longue série de tentatives de pénétration des Occidentaux (Européens, puis Américains) en Orient, depuis la défaite de Crassus face aux Parthes lors de la bataille des Carrhes en 53 avant J-C jusqu’à la crise de Suez en 1956, en passant par la fin des États latins d’Orient issus des croisades (1098-1291) et le retrait militaire américain d’Irak en 2011. Pendant des siècles, le Proche-Orient a été ainsi travaillé par plusieurs acteurs qui, en laissant leur empreinte politique et culturelle, ont contribué à complexifier la région. Par conséquent, la notion de frontière recouvre des réalités multiples, faites d’interventions extérieures et de changements continus. Les frontières ont souvent été façonnées par des puissances étrangères, de l’Empire romain à l’Europe coloniale, lorsque la région, coincée entre l’Europe et l’Asie et portion stratégique des routes de la soie et des épices, s’est retrouvée au cœur d’enjeux stratégiques dépassant largement son cadre.

L’ « État islamique » est également l’enfant, légitime ou illégitime, des révoltes arabes nées en 2011. La chute de dictateurs dans leur sillage a créé dans certains pays un vide politique que des acteurs étatiques et/ou non-étatiques se sont efforcés de combler selon leurs intérêts propres. Ces acteurs peuvent être de nature tribale, comme au Yémen ou en Libye, ou de nature religieuse, comme en Syrie. Dans le cas syrien, on peut parler avec Georges Corm de « libanisation », c’est-à-dire un processus de désintégration de l’État central au profit de micro-territoires, dont la légitimité est fondée sur l’appartenance religieuse[4]. La prolifération des milices, autant du côté des rebelles que du régime, et la communautarisation du conflit, expliquent cette « libanisation » de la Syrie. La fragilité des constructions étatiques et la faiblesse des institutions politiques ont été révélées aussi dans d’autres pays arabes, tels que la Libye. Cependant, cette crise semble encore plus enracinée au Proche-Orient, où les enjeux géopolitiques et l’interférence d’une multitude d’acteurs, étatiques et non-étatiques, locaux ou internationaux, dans les affaires de la région, contribuent à façonner les identités et les systèmes d’alliance. C’est en Irak et en Syrie qu’est né l’ « État islamique », deux pays qui ont constitué un temps les cœurs battants du nationalisme arabe et qui se caractérisent aussi par une composition pluriethnique et multiconfessionnelle : c’est cette fragmentation des sociétés qui explique la difficile émergence d’un État-nation tel que nous le connaissons en Europe. Enfin, leur appartenance à l’axe iranien les place au cœur des tensions régionales, notamment dans le cadre de la « guerre froide » entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, sur fond de tensions entre sunnites et chiites.

La dénomination du mouvement contient quelques enseignements sur la nature de cet État en gestation : en arabe, « État islamique » se dit « dawla al-islamiyya ». Le mot « dawla », qui signifie « État », renvoie au concept de « changement », voire de « révolution ». Autrement dit, ce mot porte en lui la destruction d’un ordre politique donné au profit d’un autre ordre de nature millénariste. Les grands empires arabes détenteurs de l’autorité califale (Omeyyades, Abbassides, Fatimides, etc.) portaient également le terme « dawla » dans leur dénomination officielle. En refusant les termes de « moulk », qui signifie le royaume ou la monarchie, ou de « joumhouriyya », qui renvoie à l’État républicain, les dirigeants de l’ « État islamique » ambitionnent de rétablir un régime politique similaire à celui qui existait du temps des califes qui ont succédé au Prophète Muhammad. On peut ajouter que la notion d’ « État islamique » est elle-même sujette à interprétation. Lorsque Moustapha Kemal abolit le califat en 1924, un appel d’air fut créé et certains mouvements furent fondés pour le rétablir, à l’instar des Frères musulmans en 1928. Cependant, certains groupes musulmans ou intellectuels ont fait valoir que la notion d’État n’existait purement et simplement pas dans le Coran ou dans les traditions prophétiques. La notion d’ « État islamique » n’avait donc aucun sens à leurs yeux. C’est ce que soulignait dans la période d’entre-deux-guerres le théologien égyptien Ali Abd al-Raziq, qui considérait que « le califat n’est qu’une institution imposée par la force. Elle relève de l’État et n’a rien à voir avec la religion »[5]. La notion même d’ « État islamique » était donc une contradiction dans les termes. Il fut condamné par l’université religieuse du Caire, Al-Azhar, et d’autres intellectuels qui ont, au contraire, placé la question de l’État au cœur de l’islam.

La question de savoir si cet État est islamique peut être résolue à travers le triptyque énoncé par Haoues Seniguer, professeur à l’IEP de Lyon : texte, prétexte, contexte[6]. Dans le cas de l’ « État islamique », on peut dégager plusieurs points : à partir de l’ensemble du texte coranique et des hadiths (traditions prophétiques), des acteurs utilisent un prétexte conforme à leurs intérêts, par exemple celui de conquérir le pouvoir, répandre une prédication d’inspiration wahhabite et rétablir le califat, et agissent dans un contexte précis ; dans ce cas, celui d’une guerre et de l’effondrement d’États, où des populations arabes de confession sunnite connaissent une crise identitaire majeure, due à des facteurs multiples externes et internes, et dont l’ « État islamique » est la pure expression. Ainsi, l’ « État islamique » exprime une vision de la religion musulmane, influencée par le wahhabisme saoudien et la remise en cause de celui-ci dans les années 1980 dans le contexte de la guerre en Afghanistan, et met en évidence la crise profonde qui déchire l’islam en ce début de XXIème siècle.

Ce livre se propose donc de livrer des clés de compréhension d’un phénomène encore au cœur de l’actualité. Nous avons conscience qu’entre le moment où les dernières lignes seront écrites et le moment de sa publication, des événements, peut-être majeurs, se seront déroulés, mais l’objectif est moins de faire une synthèse que d’inscrire l’ « État islamique » dans une perspective historique et géopolitique. Il s’agit d’interroger les conditions qui ont favorisé sa montée en puissance, ainsi que le positionnement des acteurs régionaux et internationaux vis-à-vis de ce véritable État en gestation. L’ « État islamique » porte en lui les germes d’une reconfiguration de la région et d’une redéfinition des rapports de force. C’est ce bouleversement de l’ordre établi qu’il convient d’interroger et d’analyser ici, afin de permettre au lecteur de comprendre l’un des phénomènes les plus marquants du monde d’aujourd’hui.

[1] « Montevideo Convention on the Rights and Duties of States », in Council on Foreign Relations. URL : http://www.cfr.org/sovereignty/montevideo-convention-rights-duties-states/p15897

[2]GUION Annie, « L’État islamique est-il vraiment un État ? », in La Vie, 14 octobre 2014. URL : http://www.lavie.fr/actualite/monde/l-etat-islamique-est-il-vraiment-un-etat-14-10-2014-56984_5.php

[3] Interview de KEPEL Gilles par BOURDIN Jean-Jacques, 25 septembre 2014, enregistrement vidéo BFMTV, in Youtube (6 :17). URL : https://www.youtube.com/watch?v=tXXftQvh8hc

[4] CORM Georges, L’Europe et l’Orient. De la balkanisation à la libanisation. Histoire d’une modernité inaccomplie, La Découverte/Poche, Paris, 2002, p. 127.

[5] CLOAREC Vincent et LAURENS Henry, Le Moyen-Orient au 20ème siècle, Armand Colin Paris, 2010, p. 87.

[6]SENIGUER Haoues, 31 mars 2014, enregistrement vidéo par l’Iremmo, in Youtube (18 :10). URL : http://www.youtube.com/watch?v=OitttYbZk5c